Économie

Finance verte : les banques africaines à l’orée du bois

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Mis à jour le 24 septembre 2020 à 16:37

La Bourse de Johannesburg (JSE) devait étendre en 2020 son segment dédié aux obligations vertes en introduisant un segment durabilité (sustainability). © Denis farrell/AP/SIPA

Si un nombre restreint d’acteurs s’est lancé dans les green bonds, comme les marocains Bank of Africa et BCP, le succès des souscriptions vertes ne se dément pas sur le continent.

La finance durable, et notamment les obligations vertes, ont-elles réussi à décoller en Afrique ? Alors que Qatar National Bank (QNB), qui se présente comme le plus grand groupe bancaire du Moyen-Orient et d’Afrique, vient de lancer une première émission de green bonds pour 600 millions de dollars à la Bourse de Londres, l’annonce est l’occasion de faire le point sur cette tendance au niveau du continent.

Réservée jusqu’en 2012 aux quelques émetteurs supranationaux qui jouissent d’un rating AAA, la possibilité d’émettre des titres de créances dédiés au financement des projets avantageux sur le plan environnemental séduit de plus en plus d’opérateurs privés à travers le monde. Depuis la première émission de ce genre pour 600 millions d’euros, réalisée en 2007 conjointement par la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque mondiale, l’encours mondial de ces obligations vertes n’a cessé de progresser. À fin 2019, il avoisinait les 168 milliards de dollars rien que dans les marchés émergents.

Sur le continent africain, plusieurs banques se sont essayées aux green bonds, notamment Bank of Africa (BMCE group), BCP, Access Bank et Nedbank. À quelles fins ces obligations ont-elles servi ? Succès ou échec ? Décryptage en trois points.

  • Des pionniers nommés BOA, BCP et Nedbank

En matière d’obligations vertes, trois pays africains sont particulièrement en pointe : l’Afrique du Sud, le plus grand émetteur de green bonds du continent en 2019 avec 724,2 millions de dollars mobilisés, le Nigeria (106,3 millions) et le Kenya (41,5 millions), selon le rapport « Emerging Market Green Bond » copublié par l’IFC (groupe Banque mondiale) et le gestionnaire de fonds Amundi.

Parmi ces émetteurs, les établissements financiers représentent plus de la moitié (59 %) des sommes mobilisées, devant les sociétés non financières (35 %), les pays (12 %), et dans une moindre mesure, les organismes gouvernementaux et les municipalités.

Si l’on se concentre sur les principaux émetteurs, les banques donc, le recours aux green bonds a d’abord émergé sur le continent, au Maroc, dans la foulée de la Conférence internationale sur le climat (COP22). Le royaume chérifien a d’ailleurs mobilisé quelque 355 millions de dollars d’obligations vertes en cumulé entre 2012 et 2019, toujours selon le même rapport.

Les pionnières marocaines BCP et Bank of Africa (ex BMCE) se sont lancées à partir 2016 après que le régulateur marocain (AMMC) a publié un guide de recommandations pour le développement des green bonds africains, posant un cadre pour faciliter le financement vers la transition énergétique. Puis, après une période de flottement, la namibienne Bank Windhoeck a suivi le mouvement en 2018. La sud-africaine Nedbank, l’une des principales banques du pays, a procédé à une levée l’an dernier et Access Bank, la première banque du Nigeria, a suivi cette voie cette année.

À noter que sur les 18 places boursières dans le monde qui disposent d’un compartiment dédié aux green bonds, une seule est africaine – la Bourse de Johannesburg (JSE).

Bank of Africa (BMCE) créé en 1959 et privatisé en 1995, arrive à une période charnière de son existence. Ici, son siège de Casablanca.

Bank of Africa (BMCE) créé en 1959 et privatisé en 1995, arrive à une période charnière de son existence. Ici, son siège de Casablanca. © Wikimedia Commons

  • Progression de 495 % des émissions en un an

Si l’Afrique ne représente environ que 1 % des montants émis en 2019 dans le monde, « ceux-ci ont progressé de 495 % entre 2018 et 2019, à 2,7 milliards de dollars », rappelle Charles Lévy, économiste principal au sein de Bloomfield Intelligence, le service d’intelligence économique de l’agence de notation Bloomfield Investment, s’appuyant sur les données du Climate Bonds Initiative.

Ainsi, l’offre initiale de Nedbank en 2019 a été sursouscrite, atteignant trois fois le montant demandé. Cette première émission, qui visait à l’origine à récolter 2 milliards de rands (plus de 100 millions d’euros), a été conçue en partenariat avec la Banque africaine de développement. Elle fait suite à deux premiers programmes de green bonds émis par la banque. Ces obligations ont été cotées au segment vert de la JSE. « Nos obligations vertes ont clairement démontré l’engagement de Nedbank à faciliter le financement d’actifs en mettant l’accent sur l’avancement du programme d’énergie renouvelable de l’Afrique du Sud », souligne Mike Davis, membre du comité exécutif du groupe sud-africain qui a dégagé un chiffre d’affaires de 56 milliards de rands en 2019. Nedbank est devenue la première institution financière privée d’Afrique du Sud à émettre une obligation verte pour financer les énergies renouvelables.

Même écho au Maroc, avec l’exemple de Bank of Africa (BMCE group). « Les investisseurs ont exprimé un engouement important pour cette première émission verte sur le marché marocain de dette privée, ayant drainé un taux de souscription de 826 % », explique à JA Brahim Benjelloun, administrateur-directeur général exécutif du groupe bancaire présidé par Othman Benjelloun. La demande a en effet atteint plus de 4 milliards de dirhams (380 millions d’euros) pour une offre initiale de 500 millions de dirhams, répartie entre 44 souscripteurs.

  • Des programmes très encadrés

Le saoudien Acwa Power développe le parc éolien Khalladi au nord de Tanger, au Maroc. Spécialiste du renouvelable, il développe plusieurs parcs dans la région MENA, comme ici à Hafa en Jordanie.

Le saoudien Acwa Power développe le parc éolien Khalladi au nord de Tanger, au Maroc. Spécialiste du renouvelable, il développe plusieurs parcs dans la région MENA, comme ici à Hafa en Jordanie. © Acwa Power

Les émissions des green bonds étant très encadrées (Objectifs de développement durable de l’Onu – ODD, Positive impact finance du Pnue, régulateurs locaux, appui des institutions financières multilatérales…), les fonds ont, dans leur grande majorité, effectivement servi au financement de projets verts, notamment dans le domaine énergétique.

À date, seule l’émission de la banque namibienne Windhoek « a soulevé quelques commentaires sur le manque de clarification sur certains projets notamment sur leur nature ‘‘green’’» , souligne Charles Lévy de Bloomfield.

Pour Bank of Africa l’affectation des fonds est claire et très détaillée dans la note d’information visée par l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC). « Les fonds levés depuis 2016 ont été exclusivement affectés au financement du parc éolien de Khalladi », assure Brahim Benjelloun. L’installation développée par le saoudien Acwa Power est composée de 40 turbines pour une capacité totale de 120 MW. « Un comité technique ‘‘green bond’’ se réunit trois fois par an pour assurer le contrôle interne, dont une évaluation diligente des risques et impacts environnementaux et sociaux du projet selon les normes de performance de l’IFC », précise-t-il. Et de préciser son optimisme quant à la poursuite des initiatives de Bank of Africa dans ce domaine : « la maturité du green bond actuel s’inscrit dans une durée de cinq ans jusqu’à 2021, et l’opportunité de lancer un nouveau programme d’émission verte à terme sera examinée par les instances de la banque en vue de continuer à contribuer aux ODD ».

« Le mouvement semble être en marche à la vue des réglementations mises en œuvre dans bon nombre de pays sur le continent pour favoriser le développement de ce marché », conclut Charles Lévy. En zone Uemoa, jusqu’ici non représentée dans ce type de programme, le régulateur vient de mettre en place un guide relatif à l’émission d’obligations vertes, socialement responsables et durables (ESG). Après le Maroc, l’Afrique du Sud et le Kenya, voici que l’Afrique de l’Ouest se manifeste.