Politique

Mali : qui est Bah N’Daw, l’ancien militaire propulsé à la tête de la transition ?

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Bah N'Daw, le président de la transition au Mali, ici en mai 2014 lorsqu'il était ministre de la Défense.

Bah N'Daw, le président de la transition au Mali, ici en mai 2014 lorsqu'il était ministre de la Défense. © HABIBOU KOUYATE / AFP

Désigné président de la transition, il sera investi le 25 septembre. Son parcours lui vaut une réputation d’homme intègre et intransigeant, mais il va devoir se montrer conciliant pour sortir le pays de la crise.

La Cedeao et une partie des Maliens voulaient un civil. La junte qui a renversé Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) le 18 août souhaitait que les militaires conservent le pouvoir. Finalement, le Comité national pour le salut du peuple (CNSP) a coupé la poire en deux, le 21 septembre, en désignant Bah N’Daw comme président de la transition : un militaire de carrière, mais à la retraite et retourné à la vie civile.

Comment ce militaire discret, qui n’aura fait qu’une brève incursion sous les projecteurs de la scène politique malienne lors de son passage à la tête du ministère de la Défense, en 2014, s’est-il retrouvé à la tête de la transition ? Qui est cet homme qui, pour les 18 mois qui viennent si le calendrier fixé par la charte de la transition est respecté, devra conduire le pays ? Quelle sera sa marge de manœuvre, sachant que son vice-président n’est autre que l’insaisissable colonel Goïta, le chef de la junte ?

Né le 23 août 1950 à San, dans la région de Ségou (Centre), Bah N’Daw est un colonel-major de l’armée de l’air à la retraite. Connu au Mali au-delà des seuls cercles militaires, il s’engage sous les drapeaux en 1973. Il fait ses classes à l’École militaire interarmes (EMIA) de Koulikoro entre 1976 et 1978, choisit l’armée de l’air, et parfait sa formation à l’étranger, de l’URSS, où il apprend à piloter les hélicoptères, à la France, où il passe un brevet de l’École de guerre.

Un « homme intègre »

Nommé aide de camp de l’ancien président Moussa Traoré, un général arrivé au pouvoir après avoir mené le premier putsch militaire de l’histoire du Mali, Bah Ndaw quitte son poste avec fracas, en 1990. « Il a démissionné pour protester contre l’ingérence de l’épouse de Moussa Traoré dans la gestion des affaires. Cet épisode a marqué les esprits au Mali et, depuis, il est perçu comme un homme intègre », explique Baba Dakono, secrétaire exécutif de l’Observatoire citoyen sur la gouvernance et la sécurité au Mali.

De 1992 à 2002, sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré, Bah N’Daw assume les fonctions de chef d’état-major adjoint de l’armée de l’air. Un an plus tard, il en devient le chef d’état-major.

Il occupe ensuite plusieurs fonctions au sein de l’armée avant de prendre la direction de l’Office national des anciens combattants militaires retraités et victimes de guerre (ONAC), de 2008 à 2012.

En 2014, l’armée malienne subit une défaite cinglante à Kidal et est chassée de la ville par les groupes armés. Soumeylou Boubèye Maïga, alors ministre de la Défense, est poussé à la démission et c’est Bah N’Daw qui est choisi pour lui succéder. Il ne restera que quelques mois : nommé en mai 2014, il ne sera pas reconduit dans le gouvernement de Modibo Keïta, formé en janvier 2015 après la démission Moussa Mara de son poste de Premier ministre.

Depuis, le colonel-major à la retraite était resté discret. Il n’avait plus fait parler de lui jusqu’à ce que son nom soit prononcé sur les antennes de l’ORTM par celui qui est désormais son vice-président, le colonel Assimi Goïta.

Nommé par le CNSP

Le colonel-major Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP, au centre, lors d’un point presse au camp de Kati, le 19 août 2020.

Le colonel-major Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP, au centre, lors d’un point presse au camp de Kati, le 19 août 2020. © /AP/SIPA

Officiellement, sa désignation est le fruit du travail d’un comité qui avait été mis en place par la junte, ainsi que le préconisait la charte de la transition rédigée mi-septembre.

Mais dans les faits, c’est bien la junte qui a fait le choix de désigner Bah N’Daw. « Nous pensions que le CNSP allait nous demander nos propositions. Au lieu de cela, il nous a dit qu’il avait deux noms : l’un pour la présidence, l’autre pour la vice-présidence. Les militaires nous ont lu leurs curriculums-vitae, puis nous ont demandé si ces deux personnes nous convenaient », raconte à Jeune Afrique un membre du comité, qui a requis l’anonymat.

Le CNSP a fait preuve de perspicacité dans la conduite des négociations

Mis devant le fait accompli, les membres du comité ne se sont pas opposé à la désignation de N’Daw. « Un à un, nous avons pris la parole pour dire aux militaires que nous n’étions pas d’accord avec la manière de faire. Mais nous n’avions rien à redire sur le fond : N’Daw est irréprochable, il l’a prouvé à plusieurs reprises, et notamment en démissionnant d’un poste à responsabilités pour rester en accord avec ses principes », ajoute notre source.

 

« Le CNSP a fait preuve de perspicacité dans la conduite des négociations, estime Baba Dakono, de l’Observatoire citoyen sur la gouvernance et la sécurité au Mali. Dès le premier jour, ils étaient conscients qu’ils ne pourraient pas rester au pouvoir. Ce schéma d’un militaire à la retraite a donc été mûrement réfléchi. »

Avant même que le choix de N’Daw ne soit annoncé, la Cedeao avait fait savoir que le scénario était susceptible de lui convenir. « Il faut que le président de la transition soit un civil », insistait Hamidou Boly, représentant de l’organisation régionale à Bamako, lors d’un entretien accordé à Jeune Afrique le 28 août dernier. Mais il ajoutait aussitôt : « À la limite, cela pourrait être un militaire qui abandonne la tenue pour devenir civil. »

« À l’exception de Malick Diaw, le premier vice-président du CNSP, tous les chefs de la junte sont soit du génie militaire, soit de l’armée de l’air. Avec Bah N’Daw, ils ne sont donc pas allés chercher loin : ils ont choisi quelqu’un de leur cercle, mais plus âgé », résume un spécialiste de l’armée malienne.

Quelle marge de manœuvre ?

Bah N'Daw, ici en 2014 lorsqu'il était ministre de la Défense, lors d'une rencontre avec le ministre français Jean-Yves Le Drian, a été nommé président de la transition au Mali le 21 septembre 2020.

Bah N'Daw, ici en 2014 lorsqu'il était ministre de la Défense, lors d'une rencontre avec le ministre français Jean-Yves Le Drian, a été nommé président de la transition au Mali le 21 septembre 2020. © HABIBOU KOUYATE/AFP

Reste à savoir s’il aura les mains libres pour diriger le Mali pendant les 18 prochains mois. « Il a été choisi parce qu’il est compatible avec le CNSP et surtout avec Assimi Goïta », analyse Mohamed Amara, sociologue à l’université de Bamako et auteur de Marchands d’angoisse : Le Mali tel qu’il est, tel qu’il pourrait être (éd. Grandvaux, 2019). Si la junte établit un rapport de force conflictuel avec le président, elle risque d’être désavouée par une partie de la population, et en particulier les membres et sympathisants du M5-RFP, qui a critiqué le mode de désignation de Bah N’Daw. Assimi Goïta et lui ont donc intérêt à travailler ensemble, à trouver un équilibre pour sauver les apparences. »

Bah N’Daw bénéficie en outre d’un a priori positif au sein de l’opinion publique. « Sa nomination a été bien accueillie parce que les gens estiment qu’il est honnête. C’est une base sur laquelle il peut s’appuyer pour fédérer autant les Maliens que les partenaires internationaux”, souligne Mohamed Amara.

Le nouveau président de la transition a désormais la lourde tâche de rénover les institutions et le système électoral, afin de renforcer la démocratie malienne. La lutte contre la corruption sera également un sujet important pour les autorités de la transition, en plus des questions sécuritaires.

À Bamako, les tractations politiques sont loin d’être terminées. Les discussions portent désormais sur la nomination d’un Premier ministre et d’un gouvernement de transition. Selon nos sources, la junte souhaite avoir la main sur une partie des portefeuilles régaliens, dont les ministère de la Sécurité et de la Défense. Le CNSP devra cependant faire des concessions : le Premier ministre devra être un civil, comme l’exige la Cedeao avant d’envisager une levée des sanctions.

Cette étape franchie, la mise en place du futur Conseil national de la transition, qui remplacera l’Assemblée nationale jusqu’aux prochaines élections législatives, devrait également faire l’objet d’âpres discussions. Réputé « inflexible », l’ancien colonel-major devra apprendre à se montrer conciliant pour faire avancer ces épineux dossiers.

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