Politique

Tunisie : avis de tempête à Ennahdha

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Mis à jour le 21 septembre 2020 à 16h14
Le leader d'Ennahdha Rached Ghannouchi devant son bureau à l'Assemblée nationale le 1er septembre 2020.

Le leader d'Ennahdha Rached Ghannouchi devant son bureau à l'Assemblée nationale le 1er septembre 2020. © AP Photo / SIPA / Noureddine Ahmed/Shutterstock

Rached Ghannouchi est confronté à une fronde contre lui ainsi qu’à des tensions entre nouveaux venus et vieille garde du parti islamiste.

Cent cadres d’Ennahdha ont signé une pétition pour appeler leur président Rached Ghannouchi à ne pas être candidat au prochain congrès, et à respecter la limitation des deux mandats.

Des députés, des membres du conseil de la Choura, des bureaux exécutif ou politique, sans compter des cadres régionaux ont paraphé ce texte qui a fuité dans les médias. Ils remettent ainsi à l’ordre du jour les dissensions profondes à l’intérieur du parti dominant la scène politique tunisienne.

Prévu initialement en mai 2020, le onzième congrès d’Ennahdha a été repoussé à la fin de la même année, puis annoncé au début de 2021. Les signataires de la pétition ont également demandé à ce que le congrès ne soit pas à nouveau retardé.

Un congrès pas comme les autres

Ce ne sera pas un congrès comme les autres. Rached Ghannouchi ne peut plus rester à la tête du parti selon les statuts qui limitent la présidence à deux mandats depuis le congrès de mai 2007.

Mais selon des proches du président de l’Assemblée, il est plus simple de faire avaler la pilule de la prorogation au motif de la stabilité et de l’absence d’alternative, que d’ouvrir la boîte de Pandore de la succession et de mettre à nu les lignes de faille du parti.

Aux yeux de certains militants, Rached Ghannouchi est un symbole avant d’être un dirigeant

Mais comment se défaire d’un leader charismatique dont le nom est accolé au parti dans l’esprit de tous ? Aux yeux de certains militants, Rached Ghannouchi est un symbole avant d’être un dirigeant.

Cette quasi-sacralisation qui ne dit pas son nom a été toutefois ébranlée quand le chef spirituel et politique a voulu jouer un rôle de premier plan dans les institutions de l’État.

En convoitant la présidence de l’assemblée et en l’obtenant, il a singulièrement restreint sa marge de manœuvre. Ses prises de position sur la politique étrangère, systématiquement alignées sur l’axe turco-qatari, centre de gravité de l’islam politique, ne choquaient pas quand il n’avait que des fonctions partisanes. Mais elles ont provoqué de nombreuses polémiques depuis qu’il est président de l’Assemblée.

Contestation

La contestation a connu son apogée lors de la dernière journée de la session parlementaire, le 30 juillet 2020. À l’ordre du jour : la motion de censure contre Rached Ghannouchi. Elle a été initiée par le Courant démocrate (social-démocrate), le parti du Peuple (panarabiste) et médiatiquement récupérée par le Parti destourien libre qui revendique l’héritage de Ben Ali.

L’issue du vote est d’abord incertaine, mais il a suffi aux élus du parti Ennahdha de connaître le nombre de votes blancs et de votants pour être sûrs que la motion n’allait pas passer. Mais c’est une victoire en demi-teinte, symbole d’une remise en question de l’autorité de celui qui est, directement ou indirectement, au pouvoir depuis la révolution de 2011.

La contestation de l’autorité politique et morale de Rached Ghannouchi ne se s’arrête plus au seuil de la porte du parti islamiste. Le rejet de la figure de Ghannouchi s’est disséminé au sein même d’Ennahda.

Des élus au sein de son groupe parlementaire aimeraient le voir démissionner

Au lendemain du vote, des cadres du parti qui ont préféré s’exprimer anonymement affirmaient que des élus au sein de son groupe parlementaire aimeraient le voir démissionner. Hypothèse hautement improbable tant elle serait synonyme de mort politique pour le dirigeant.

Le 17 septembre, des médias lui attribuent un texte censé être une réponse à l’appel des cent. Il y balaye d’un revers de main les demandes et se contente de répondre que « les leaders ont la peau dure ».

L’issue du congrès pourrait en grande partie se jouer en amont. En effet, la phase d’élections des congressistes est déterminante. C’est pourquoi « l’appel des cent » ne se contente pas d’une injonction au respect des statuts, mais appelle également à tenir le congrès dans les délais prévus afin d’éviter un retournement des rapports de force.

Prémisses d’une scission imminente ?

Plus ou moins dissimulées en coulisses, les dissensions au sein du parti islamiste éclatent aujourd’hui au grand jour. Certains y voient un signe de bonne santé démocratique — le parti islamiste s’est souvent targué de sa vitalité démocratique par rapport aux autres partis tunisiens qui se déchirent habituellement lors des successions, des congrès et des tests électoraux –, d’autres les prémisses d’une scission imminente.

C’est que l’image du « parti démocratique » a été quelque peu écornée en 2019 : Ennahdha a bien organisé des primaires pour les listes électorales des législatives, le bureau exécutif et son président, Rached Ghannouchi, ont eu le dernier mot sur les candidats retenus. Ces derniers, pour certains peu susceptibles de remporter les suffrages des électeurs hors du parti, sont en outre souvent dépourvus de passé militant.

La mainmise du bureau exécutif sur la composition des listes électorales des législatives a déçu

Légalement, il n’y a rien à redire. Toutefois, la mainmise du bureau exécutif sur le processus a déçu, d’autant que lors des municipales de 2018, le bureau exécutif avait laissé faire : les primaires avaient alors décidé de la composition des listes, laissant ainsi espérer les militants que la démocratie interne était désormais un acquis. Tant s’en faut.

Ceux qui disent vouloir moderniser les institutions du parti et l’ouvrir à d’autres pans de la société tunisienne se cognent invariablement à un plafond de verre. Selon certains d’entre eux, ils pâtissent de n’avoir été cooptés ni par les réseaux familiaux ni par une allégeance aux anciens.

Lancée en 2016 lors du dixième congrès du parti, la politique visant à élargir la base du parti en faisant appel à de nouvelles têtes est ainsi en passe d’échouer.

Signes des temps

Signe qui ne trompe pas : aucun de ceux qui ont rejoint le parti après 2011 n’est membre des commissions préparatoires du prochain congrès. Quant aux débats autour de la personnalité de Rached Ghannouchi, déjà centraux à l’époque de la dictature, ces nouveaux-venus ne s’en sentent pas concernés.

Autre point fort du précédent congrès mis en sourdine : la séparation de la prédication et de l’activité politique. Quatre ans plus tard, de l’avis de plusieurs cadres du parti, rien n’a été fait pour appliquer cette décision. La promesse de création de la caisse de la Zakat, la ligne du parti en matière de politique extérieure, le poids des débats autour de l’égalité dans l’héritage, qui a davantage occupé les structures du parti que les problèmes économiques ou le chômage, sont le signe d’un mouvement qui ne se défait pas aisément de son ADN religieux.

Cette distinction avortée entre l’activité politique et religieuse a brouillé les repères de certains militants historiques, de la même manière que l’abandon de l’idée d’inscrire la charia dans la Constitution. Quelle place donner à l’idéologie dans un parti islamiste qui veut muer pour devenir un parti conservateur avec un référentiel musulman ? La question n’est pas encore tranchée.

À ces éléments s’ajoute l’arrivée de nouveaux visages au lendemain de la révolution, sans passé militant, le retour au pays des exilés, moins exposés aux joug de la dictature mais qui ont hérité des leviers du pouvoir dans l’État et au sein du parti, sans oublier l’alliance avec l’ancien régime, Nidaa Tounes hier et Qalb Tounes aujourd’hui.

L’impression dominante est que le parti navigue désormais à vue et n’a qu’une devise : la realpolitik et se maintenir au pouvoir

Autant de chocs qui ont fini par déraciner le parti de son terreau révolutionnaire et qui ont contribué à resserrer les rangs des frondeurs qui ne forment pourtant pas un bloc homogène. Une dépossession qui a créé un fossé entre la direction du parti et sa base historique. Pour les nouveaux comme pour les anciens, l’impression dominante est que le parti navigue désormais à vue et n’a qu’une devise : la realpolitik et se maintenir au pouvoir. Cela se traduit dans la perception du vote, considéré comme un devoir en 2011, devenu superfétatoire en 2019.

Sur la scène politique nationale, le parti n’a rien perdu de son savoir-faire pour rester en position de force. En votant la confiance de l’actuel gouvernement de Hichem Mechichi, Rached Ghannouchi a permis à Ennahdha de regagner de l’influence sur le pouvoir exécutif, fort de son alliance avec deux groupes parlementaires populistes : Qalb Tounes, composé des anciens du parti de Béji Caïd Essebsi et Al Karama, des conservateurs à la droite d’Ennahda.

Certes, le président du parti peut se prévaloir d’avoir remis le parti au centre de la vie politique tunisienne. Mais ces talents de manœuvrier, que nul ne saurait dénier au chef historique du parti, ne permettent toujours pas de dégager une ligne politique claire à même de solder les différends internes.

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