Diplomatie

En Libye, l’intérêt très calculé de Kadhafi pour le football

Réservé aux abonnés | | Par
L'ancien maître de Tripoli, Mouammar Kadhafi.

L'ancien maître de Tripoli, Mouammar Kadhafi. © Ben Curtis/AP/SIPA

Le colonel Kadhafi n’aimait pas le ballon rond. Mais il a su l’utiliser, au tournant de l’an 2000, pour tenter de donner une meilleure image de son pays.

Souvent, les dirigeants africains avouent cultiver une passion pour le football. Parfois sincère, elle peut aussi être guidée par un intérêt moins innocent, quand il s’agit de faire rejaillir sur soi les succès de l’équipe nationale ou d’un club. Une attitude partagée par tous les leaders de la planète qui entretiennent un rapport opportuniste avec ce sport roi.

De son côté, le colonel Kadhafi, dans son Livre vert, exprime sans ambiguïté son aversion pour le sport en général et le football en particulier : « Les milliers de gens qui s’entassent dans les stades pour regarder, applaudir et rire sont des imbéciles qui se privent de pratiquer eux-mêmes ces activités. Il se pressent dans les gradins, comme en léthargie, applaudissant ces héros qui les dépouillent de toute initiative, qui dominent le terrain, manipulent le sport, et détournent à leur profit les installations mises à leur disposition par les masses. »

Instinct politique

Du Mouammar Kadhafi dans le texte. Mais l’homme qui a dirigé la Libye d’une main de fer de 1969 à 2011 n’était pas seulement un homme à l’égo surdimensionné. Il savait aussi renier certains de ses engagements, porté par un instinct politique que nul ne saurait lui nier.

Il détestait certes le football, mais il avait aussi compris qu’il pouvait en tirer quelques avantages, surtout au moment où son régime, accusé de bafouer les droits de l’Homme et de financer le terrorisme, opérait une tentative de réhabilitation aux yeux de l’opinion internationale. Et le ballon rond constituait un atout de choix pour le tombeur du roi Idris Ier.

Le football constituait un atout de choix pour Kadhafi dans sa tentative de réhabilitation aux yeux de l’opinion internationale

La première vraie incursion du Guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya sur le rectangle vert remonte à 1982, après que la Confédération africaine de football (CAF) a désigné la Libye pour organiser la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations.

Kadhafi, qui fait construire pour l’occasion un stade de 60 000 places à Tripoli, rêve d’une victoire de la sélection locale, et imagine déjà en tirer quelques bénéfices, lui qui a posé les bases d’un culte de la personnalité décomplexé après son accession au pouvoir.

Mais la Libye s’incline en finale face au Ghana (1-1, 7-8 aux t.a.b), et le Guide, vexé, détourne les yeux du football pendant de longues années. L’histoire retiendra également que le fantasque Colonel, au soir de la cérémonie d’ouverture, avait achevé un de ces longs discours qu’il affectionnait tant par un définitif « Maintenant, bande de stupides, je vous laisse à votre jeu stupide », adressé à son auditoire.

Des stars à Tripoli

Son intérêt calculé pour le sport le plus populaire de Libye est de nouveau à l’ordre du jour deux décennies plus tard. Sous l’influence de deux des fils du Guide : Saadi et Mohamed. Le premier, qui dirige alors le club tripolitain d’Al-Ittihad, y est également joueur professionnel, capitaine de la sélection nationale et président de la fédération nationale. Le second, qui préside Al-Ahli Tripoli (où Saadi a joué…) se contente de régner sur son club.

La Libye s’ouvre peu à peu aux entraîneurs et footballeurs étrangers. Ainsi, la fédération engage l’Argentin Carlos Bilardo, champion du monde en 1986 avec l’Albiceleste, pour s’occuper de la sélection nationale.

La Libye redevient fréquentable, et plusieurs sélections étrangères se rendent à Tripoli pour y affronter les Chevaliers de la Méditerranée

Puis Saadi, avec l’accord tacite de son père, chantre du panafricanisme, parvient à convaincre des joueurs africains renommés de venir découvrir la première division libyenne, réputée rémunératrice, comme le Nigérian Victor Ikpeba et le Camerounais Patrick Mboma. Le capitaine des Lions Indomptables, passé par le Paris-SG, le Japon, l’Italie et l’Angleterre, débarque à l’Ittihad Tripoli en 2002.

« Comme je ne voulais pas vraiment venir, j’ai demandé un salaire trois fois supérieur à celui que je touchais à Parme, et Saadi a accepté. Mais si j’ai bien reçu une prime à la signature, je n’ai pas touché mes salaires. Mon passeport était entre les mains des autorités, mais j’avais demandé à revenir en France pour les fêtes de fin d’année en décembre 2002 pour quitter le pays et ne jamais y revenir. Saadi avait tous les droits », explique l’ex-attaquant, marqué par cette expérience difficile.

Saadi Kadhafi, au centre, célébrant en 2002 la victoire de la Juventus de Turin lors de la finale de la Super Coupe italienne qui s'est tenue à Tripoli.

Al-Saad Gadhafi, center, son of Libyan leader Muammar Gadhafi, and president of Libyan Football Associacion cheers Juventus' Alessandro Del Piero as he celebrates with his team after winning the Italian Super Cup against Parma at Tripoli's "June 11th"/SIP © DOMENICO STINELLIS/AP/SIPA

La Libye redevient fréquentable. Plusieurs sélections étrangères se rendent à Tripoli pour y affronter les Chevaliers de la Méditerranée, comme le Canada (2-4) et l’Argentine (1-3) en 2003, l’Ukraine (1-1) en 2004 et l’Uruguay (2-3) en 2009.

On voit même la sélection disputer des matchs en Europe, chose impensable quelques années plus tôt, comme en 2004, lorsqu’elle bat le Qatar à Rome (1-0), et en 2006, à l’occasion d’une défaite en Suisse face à l’Ukraine (0-3).

La Libye actionnaire de la Juventus

Le régime libyen décide aussi de réaliser des investissements à l’étranger, et notamment en Italie, l’ancienne puissance coloniale entre 1911 et 1947. Mouammar Kadhafi et Silvio Berlusconi entretiennent, au moins un temps, des relations plutôt cordiales.

Ainsi, la Libye devient actionnaire de la Juventus Turin en 2002, à hauteur de 7,5 %, via la société Libyan Forest Investment Company (LAFICO). Tamoil, la société pétrolière libyenne, sponsorise le club turinois, après s’être affichée sur les maillots de l’AS Monaco un peu plus tôt.

En 2002, la Supercoupe d’Italie entre la Juventus et Parme (2-1) est même délocalisée à Tripoli

L’activisme de Saadi Kadhafi, toujours avec l’absolution de son père, lui permet même de signer à Perugia, en série A. Tout sauf un hasard, puisque Perugia est propriété d’une grande banque transalpine (Capitalia) dont 5 % des fonds sont détenus par la Libyan Arab Foreign Bank, qui n’est autre que la holding financière de la République libyenne.

En 2002, la Supercoupe d’Italie entre la Juventus et Parme (2-1) est même délocalisée à Tripoli ! Saadi Kadhafi, pour l’anecdote, évoluera ensuite à Udinese et à la Sampdoria Gênes, où il ne cumulera qu’une vingtaine de minutes de jeu au total.

Le Colonel et « la mafia de la FIFA »

Parallèlement, la Libye, associée à la Tunisie, est également candidate à l’organisation de la Coupe du Monde 2010, finalement attribuée à l’Afrique du Sud.

Vexé, le Colonel Kadhafi, qui était prêt à investir des centaines de millions d’euros, déverse tout son fiel sur la FIFA, qu’il assimile « à une mafia gagnant des milliards grâce au trafic d’êtres humains, alors qu’elle devrait aider les pays pauvres à accueillir la Coupe du Monde ».

Le régime libyen tiendra une – petite – revanche en obtenant de la CAF le droit d’organiser la CAN 2013. Mais la chute du régime libyen en 2011, l’instabilité politique et la situation sécuritaire du pays inviteront la CAF à délocaliser la compétition en Afrique du Sud…

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte