Diplomatie

Libye : le pétrole au cœur des négociations

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Le président russe Vladimir Poutine (gauche), et le président turc Recep Tayyip Erdogan posent pour une photo lors de leur rencontre au palais présidentiel d’Ankara (Turquie), le 11 décembre 2017

Le président russe Vladimir Poutine (gauche), et le président turc Recep Tayyip Erdogan posent pour une photo lors de leur rencontre au palais présidentiel d'Ankara (Turquie), le 11 décembre 2017 © Alexei Druzhinin/AP/SIPA

La Russie échange avec la Turquie pour trouver un terrain d’entente sur le dossier brûlant de la redistribution des recettes pétrolières.

Parrain du camp de l’Est, la Russie négocie en coulisses des arrangements pour trouver une issue politique au conflit libyen. La Russie souhaiterait tenir un nouveau sommet à Moscou afin de faire avancer les pourparlers entre les camps antagonistes de l’ouest et de l’est.

Les consultations du 7 et 9 septembre à Montreux, en Suisse, organisées par le Centre pour le dialogue humanitaire sous la houlette de la mission onusienne en Libye (UNSMIL), ont esquissé les contours des nouvelles institutions et des postes de souveraineté, permettant une représentation des trois régions libyennes (Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan).

En parallèle de ce retour à la table des négociations, la Russie a intensifié ses discussions avec la Turquie, principal parrain étranger du gouvernement d’union nationale (GNA) de Tripoli. Des rencontres bilatérales sont à nouveau prévues les 15 et 16 septembre à Ankara. Alors qu’Ankara a consolidé son emprise à l’ouest — en signant des accords bilatéraux maritime, économique et militaire –, le président turc Recep Tayyip Erdogan est disposé à se prêter au jeu des négociations pour permettre de relancer l’économie du pays.

Échanges orchestrés par les Russes

Orchestrés en sous-main par les Russes, des échanges ont ainsi aussi pu être menés depuis plusieurs jours avec les autorités de l’est libyen et Ankara. Selon nos informations, le Premier ministre du GNA Fayez al-Sarraj a discrètement échangé avec des émissaires d’Abou Dhabi, parrain de Khalifa Haftar, lors d’une furtive escale le 12 septembre au Bahreïn. Il y a notamment été question de négocier les conditions de son départ et de son remplacement à son poste.

L’ambassadeur turc à Moscou, Mehmet Samsar, avait rencontré le 8 septembre le ministre adjoint des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov. À la suite de cet échange, le ministre des Affaires étrangères russe Sergey Lavrov avait déclaré que « Moscou et Ankara continuent à coordonner leur efforts pour faciliter la création d’un cessez-le-feu et poussaient pour la mise en place d’un processus politique et diplomatique ».

Les deux pays tentent aussi de trouver un terrain d’entente sur le sort de la province d’Idlib, sous influence d’Ankara, en Syrie où le régime de Bachar al-Assad est soutenu par Moscou.

Le président russe Vladimir Poutine avait déjà pris l’initiative sur le dossier libyen lors de l’organisation du sommet libyen le 13 janvier à Moscou. Mais la rencontre avait tourné au fiasco à la suite de différends entre Ankara et le maréchal Khalifa Haftar. Ce dernier avait refusé d’accepter la moindre des concessions réclamées par la partie turque dont le recul des forces d’Haftar en Tripolitaine. Le maréchal avait lui exigé le démantèlement des milices tripolitaines.

Les États-Unis sont également soucieux d’acter une reprise de la production

Cet activisme des parrains étrangers s’explique par l’urgence de relancer le système financier du pays. Cela implique nécessairement la reprise de la production et des exportations pétrolières libyennes.

Les États-Unis sont également soucieux d’acter une reprise de la production, quasiment à l’arrêt depuis janvier. La situation a provoqué d’importants dommages des réservoirs et des infrastructures de la National Oil Company (NOC), dont les coûts s’additionnent à la perte de la production qui s’élevait à huit milliards de dollars en août. Or la question de la redistribution des revenus pétroliers reste en suspens : le projet de création d’un compte séquestre pour les revenus pétroliers de la NOC divise les acteurs libyens.

La Mission d’appui des Nations unies en Libye (UNSMIL) pilotée par l’Américaine Stéphanie Williams espère toujours mettre en place un nouveau compte séquestre pour la NOC. Celui-ci serait sous supervision onusienne, tandis que les revenus pétroliers y resteraient bloqués pendant plusieurs mois dans l’attente du règlement du conflit.

Par la suite, la NOC pourrait reprendre la main sur le compte et les recettes pétrolières seraient redistribuées entre les trois provinces libyennes : Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan.

Nouveau compte

Ce nouveau compte serait ouvert à la Libyan Foreign Bank (LFB), filiale de la Banque Centrale Libyenne (BCL) de Tripoli, qui assurait jusqu’à présent la redistribution des revenus pétroliers qu’elle perçoit 24 heures après leur versement par les clients étrangers sur le compte de la LFB.

Mais l’indépendance de la banque centrale comme son rôle sont contestés. Le gouvernement de Tripoli a largement profité de la manne financière pétrolière pour financer l’effort de guerre. Et les autorités de l’Est dénoncent une répartition inégale de ses fonds et accusent la BCL d’en détourner une partie pour payer les milices à Tripoli. Les autorités dissidentes de l’est libyen demandent ainsi la création d’un compte totalement indépendant de la BCL libyenne.

 Khalifa Haftar a promis une levée du blocage des terminaux pétroliers en contrepartie de garanties sur la gestion des recettes pétrolières

Le maréchal Khalifa Haftar a d’ailleurs promis une levée du blocage des terminaux pétroliers le 12 septembre en contrepartie de garanties sur la gestion des recettes pétrolières. Il dispose d’un levier de négociation stratégique : l’Armée nationale libyenne (ANL) occupe le croissant pétrolier en Cyrénaïque et les champs de Sharara et d’El Feel dans le sud libyen.

Du côté de la communauté internationale, le département d’État américain soutient la proposition de la mission onusienne. Resté en retrait sur le dossier libyen jusqu’en janvier dernier, les États-Unis sont revenus sur le devant de la scène pour contrecarrer la montée en puissance de la Russie dans le pays, concrétisée par la présence accrue sur le territoire libyen de mercenaires de la société paramilitaire russe Wagner, proche des services de renseignements.

Washington ferraille en coulisses pour trouver des terrains d’entente entre le GUN et le camp de l’Est, dont la voix du chef de la Chambre des représentants de Tobrouk, Aguila Saleh éclipse désormais celle de Khalifa Haftar. Ce dernier est moins audible depuis qu’il a perdu ses positions à Tarhuna.

Le Caire, l’un de ses principaux soutiens, mais soucieux de sécuriser ses frontières, est partisan d’une sortie de crise politique rapide. Une inflexion de la stratégie libyenne de l’Égypte qui va à l’encontre de la ligne portée par les Émirats arabes unis. Contre la création du compte séquestre onusien, Abu Dhabi prône la création d’un compte ad hoc détaché de la BCL qui pourrait être ouvert dans une banque à l’étranger.

Complexes négociations

Dans ces complexes négociations, la voix de l’Union africaine (UA) peine à émerger. Le dossier libyen a donné lieu à un bras de fer entre le Maroc et l’Algérie pour s’imposer en tant que principal médiateur régional.

Fort de l’organisation des premiers accords de Skhirat en 2015, à l’origine de la création du GNA, Rabat se présente comme un médiateur neutre. Le Maroc a marqué des points avec la réunion interlibyenne du 6 septembre à Bouznika, entre représentants du Haut Conseil d’État de Tripoli et de la Chambre des représentants de Tobrouk.

De son côté, Alger — qui avait tenu un mini-sommet interlibyen des pays frontaliers le 23 janvier –, a vu ses tentatives de peser davantage sur le dossier échouer, avec le retrait de la candidature au poste d’émissaire de l’ONU pour la Libye de Ramtane Lamamra, ancien ministre algérien des Affaires étrangères.

Dans les instances onusiennes, Stephanie Williams, qui assure la direction par intérim de l’UNSMIL depuis la démission du Libanais Ghassan Salamé le 2 mars, pourrait quitter son poste prochainement. Le nom du diplomate bulgare Nicolai Miladinov est évoqué pour son remplacement.

Les acteurs libyens doivent encore se mettre d’accord sur les personnalités qui composeront le futur Conseil présidentiel et le gouvernement. Sans compter que la population maintient la pression sur son personnel politique, avec des manifestations sporadiques depuis fin août, à l’ouest comme à l’est du pays, pour dénoncer les conditions de vie et la corruption. À l’est, plusieurs centaines de manifestants ont ainsi défilé le 11 septembre à Benghazi, Al Beida et Al Marj.

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