Politique

Algérie : le tropisme turc de Tebboune en question

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Mis à jour le 14 septembre 2020 à 15:26

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu et le président algérien Abdelmadjid Tebboune discutent de la crise libyenne à Alger, le 7 janvier 2020. © AP/SIPA

Alors que le jeu turc en Méditerranée provoque des tensions croissantes, Alger est devenu un mouillage sûr pour Ankara.

Ce n’est pas nouveau : Ankara a toujours considéré une implantation stratégique en Algérie comme une étape cruciale dans son jeu d’influence en Afrique et au Maghreb. Dès la période Bouteflika, marquée par une boulimie d’investissement dans les infrastructures, Ankara et ses grands groupes de BTP lorgnent le marché algérien.

Le programme de construction d’un million de logements à partir de 2005 a ainsi largement profité aux entreprises du secteur turc. Un rapprochement économique qui a aussi coïncidé avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP en Turquie et le « deal » politique du début de l’ère Bouteflika avec les partis et courants islamistes, dans la perspective de la réconciliation nationale après la décennie noire.

Les partis proches des Frères musulmans s’étaient vu attribuer des portefeuilles ministériels liés aux infrastructures — Commerce, Travaux publics, Hydraulique, Habitat… Une proximité idéologique qui a ouvert la porte aux hommes d’affaires anatoliens.

Idylle

Exit alors l’importation de produits textiles et de gadgets en tous genres : à partir de 2005, l’heure est aux giga-contrats à plusieurs centaines de millions de dollars pour les grands groupes turcs comme Koc, Nurol ou Yapi. La Turquie avait même réussi une percée dans le domaine ultra-sensible de l’armement en fournissant à l’armée algérienne radios et brouilleurs anti-bombes.

L’idylle durera jusqu’au début 2019 et le déclenchement du Hirak en Algérie. La démission forcée du président Abdelaziz Bouteflika le 2 avril donne lieu à une concentration des pouvoirs entre les mains du patron de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, et à une chasse aux sorcières contre les personnalités proches du président déchu.

Convaincu que la main de l’étranger se cache derrière le mouvement de contestation, Gaïd Salah concentre son attention sur les activistes du mouvement politique Rachad, installés en Europe.

La période où Gaïd Salah est l’homme fort à Alger voit les relations entre les deux pays se rafraîchir

Rachad entretient des accointances avec la fondation turque El Karama, directement liée au parti au pouvoir à Ankara. Très proche des Émirats Arabes Unis, le patron de l’armée algérienne n’hésite pas à prendre position en leur faveur dans le conflit qui les oppose au duo Qatar-Turquie.

En Libye, l’Algérie laisse faire l’offensive de Khalifa Haftar (soutenu par Abou Dhabi) qui, hasard du calendrier ou non, lance son opération contre la capitale Tripoli au lendemain de la déposition de Bouteflika. La période où l’ex-chef d’État-major algérien est l’homme fort à Alger voit les relations entre les deux pays se rafraîchir sensiblement.

Changement de ton

Le couple présidentiel turc accueilli par le chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune,le 26 janvier 2020, à Alger.

Le couple présidentiel turc accueilli par le chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune,le 26 janvier 2020, à Alger. © REUTERS

Changement radical de ton après la disparition de Gaïd Salah le 23 décembre 2019. Le 6 janvier 2020, à la faveur d’une visite du ministre des Affaires étrangères turc Mevlüt Cavusoglu à Alger, Abdelmadjid Tebboune affirme que « Tripoli est une ligne rouge à ne pas franchir » — avertissement explicite aux troupes du maréchal Haftar qui réalisent alors une progression importante autour de la capitale libyenne. Une déclaration qui vaudra à l’Algérie une visite historique du président turc Erdogan accompagné d’une importante délégation, le 27 janvier.

Était-il venu obtenir l’assentiment d’Alger pour l’envoi de militaires turcs et de mercenaires syriens en Libye ? Quoi qu’il en soit, la contre-offensive du gouvernement de Tripoli appuyé par la Turquie ne suscitera pas de commentaire du côté d’El Mouradia. Pas plus que le projet turc d’installer deux bases militaires en Libye ou l’accord militaire conclu entre Ankara et Niamey début août.

L’affaire de l’adjudant-chef Guermit Bounouira illustre la chaleur retrouvée des relations algéro-turques

L’affaire de l’adjudant-chef Guermit Bounouira illustre la chaleur retrouvée des relations algéro-turques. Cet ancien aide de camp et « standardiste » personnel d’Ahmed Gaïd Salah avait fui l’Algérie avec de nombreux secrets au lendemain du décès de son patron.

Alors qu’il croit trouver un refuge à Istanbul, il y est arrêté le 30 juillet et expédié directement en Algérie. « Ce retour permettra d’améliorer encore les relations entre les deux pays », commente sobrement une source proche du renseignement militaire turc.

Accointances ?

Lors de son limogeage du poste de Premier Ministre le 15 août 2017, Abdelmadjid Tebboune — qui s’était attaqué aux oligarques proches du frère-conseiller du président Saïd Bouteflika — avait subi en représailles une enquête dont l’objet était ses accointances avec les milieux d’affaires turcs et une visite en Moldavie à bord d’un jet privé appartenant à un homme d’affaires turc.

Après un curieux et non-officiel séjour à Istanbul, le Premier ministre algérien avait ensuite pris la direction de ce pays d’Europe de l’Est régulièrement pointé pour être un paradis fiscal.

Derrière le voyage-mystère de Tebboune en Turquie puis en Moldavie, se cacherait l’homme d’affaires turc Ahmet Demirel

Autre élément qui alimente les spéculations sur un tropisme pro-turc du président algérien : ses cinq années passées à la tête du ministère de l’Habitat, où il a eu à gérer l’attribution de marchés aux grands groupes turcs du domaine du BTP. Plusieurs affaires d’attributions douteuses de marchés, impliquant des sociétés turques, avaient alors entaché son passage dans ce ministère.

Derrière le voyage-mystère de Tebboune en Turquie puis en Moldavie, se cacherait l’homme d’affaires turc Ahmet Demirel qui a un pied en Algérie depuis 2006 et qui serait une connaissance de longue date du président algérien. Son lobbying aurait rapporté des contrats de plus de 170 millions de dollars à des entreprises de BTP turques dans le cadre du programme de logements aidés AADL.

Sur le plan international, si Alger ne s’est pas alignée sur l’axe turco-qatari, elle s’éloigne de plus en plus de l’axe Abu Dhabi-Riyadh-Le Caire sur de nombreuses questions, en particulier celle de la Libye.

L’animosité entretenue par Ankara envers Paris est aussi un avantage en matière de communication pour la présidence algérienne qui a du mal à satisfaire les revendications des franges nationalistes et anti-françaises, lesquelles se sentent laissées pour compte après le démantèlement de l’édifice Gaïd Salah.