Société

Algérie : le blues des producteurs de dattes

Réservé aux abonnés | | Par - à Biskra
Mis à jour le 11 septembre 2020 à 16h38
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IMG_8111 © La production de la Deglet Nour, variété typique des oasis du sud-est algérien, atteint les 200 000 tonnes par an.

Produit emblématique du pays, la datte algérienne souffre du changement climatique… et du manque de volonté politique.

Une mer de palmiers s’étend le long de la route qui mène à Biskra, une oasis située à 400km au sud-est de la capitale Alger. Entre les Zibans et les Aurès, la région offre un écosystème qui a permis le développement d’une forte activité agricole avec une prédominance de la culture des dattes. L’Algérie, troisième producteur mondial, compte d’ailleurs plus de 1000 variétés de ce fruit dont une centaine, rien que dans la wilaya de Biskra.

La production de la Deglet Nour, variété typique de la région, atteint les 200 000 tonnes par an. « Après les hydrocarbures, c’est la Deglet Nour qui est exportée à travers le monde avec un chiffre d’affaires qui dépasse les 50 millions de dollars en 2019 », affirme le professeur Mohamed Kamel Bensalah, chercheur permanent au Centre de recherche scientifique et technique sur les Régions Arides, basé à Biskra.

À Tolga, une ville de la wilaya d’où est originaire cette variété de datte, la Deglet Nour a même obtenu le label bio et s’exporte vers plusieurs pays, dont ceux de l’Union européenne et les États-Unis.

Changement climatique

Mais cette dynamique économique n’atténue en rien les contraintes vécues au jour le jour par les producteurs : le changement climatique étant l’une des plus importantes. Ses effets se répercutent d’ailleurs directement sur la culture des dattes.

« Le plus grand problème, c’est l’élévation des températures au moment de la maturation car c’est là qu’on risque un dessèchement et des brûlures sur la datte. C’est ce qui affecte la qualité dattière, à ce moment là on doit utiliser l’ensachage », explique le professeur Bensalah.

Dans les palmeraies, les fellahs (ouvriers agricoles) s’affairent autour des palmiers-dattiers. Au début du mois d’août, ils commencent les opérations de couverture des régimes de dattes, à l’aide de grands sachets pour les protéger des parasites qui pourraient s’attaquer aux fruits, mais aussi de la chaleur des vents, alors que les températures atteignent une moyenne de 45 degrés.

Le risque de maladies augmente lors des sécheresses

« Chaque année, des maladies menacent le palmier-dattier. Les deux principales sont les parasites et les araignées qui tissent leur toile autour des fruits », nous dit Hamza, un ouvrier agricole. Selon lui, le risque augmente lors des sécheresses.

« Lorsqu’il pleut, la pluie lave les dattes et ce type de maladies ne prolifère pas. Mais cette année, c’est pire que les années précédentes, ça fait trois mois qu’il n’a pas plu », explique Hamza.

À l’aide d’une corde roulée autour de sa taille et du tronc de l’arbre, un travailleur grimpe sur un palmier qui culmine à plus de huit mètres. À la main, une petite faucille lui permet de couper les branchages qui ont séché.

Techniques ancestrales

Avec dextérité, il redresse les « régimes » où sont regroupés les grappes de dattes, et les attache à d’autres branchages qui ne portent pas de fruits. Grâce à cette manœuvre, les branches fournies de fruits ne plieront pas sous leur poids et les dattes pourront tenir jusqu’à la période des récoltes, prévue à l’automne.

Ces techniques ancestrales nécessitent un savoir-faire transmis de génération en génération, mais qui se fait de plus en plus rare, nous dit Khoualed, un fellah de 50 ans qui gère la palmeraie d’un notable de la ville de Biskra.

Sur son terrain, le propriétaire a fait creuser un troisième forage, après que les deux premiers ont séché. « Ce forage fonctionnait bien au début, puis l’eau s’est échappée. Quand c’est arrivé, on a tout essayé. On descendait pour essayer de creuser davantage », explique Khoualed en désignant un tuyau d’où provenait l’eau pompée à l’aide de l’énergie électrique.

« Avant, il pleuvait surtout en hiver et parfois même en été. Le forage donnait le triple en volume. La terre absorbait l’eau et les rivières étaient pleines», poursuit l’ouvrier agricole. Les agriculteurs partageaient l’eau qui provenait des rivières selon la taille de leurs parcelles, raconte ce dernier, « chacun prenait sa part. Ils irriguaient convenablement et les palmiers donnaient de bons fruits. Les jardins étaient verts sans aucun forage, et l’eau était meilleure ».

L’utilisation rationnelle des ressources hydriques est une nécessité

Mais ces deux dernières années, le niveau des rivières a baissé faute de pluies, affirme le fellah. Alors, pour irriguer quotidiennement la palmeraie dont il a la charge, il utilise l’eau du forage qui est retenue dans un bassin construit à cet effet.

« Ici, nous n’utilisons pas le goutte-à-goutte. En hiver, j’irrigue en une fois car il fait froid. Mais pendant les trois mois d’été, l’irrigation ne s’arrête pas, c’est tous les jours», explique-t-il en montrant les tuyaux qui permettent de faire passer l’eau d’un arbre à l’autre.

Pour le professeur Bensalah, l’utilisation rationnelle des ressources hydriques est une nécessité afin d’éviter l’abaissement de la nappe phréatique.

« Dans certaines zones, on a creusé la nappe albienne (plus grande réserve d’eau douce au monde, ndlr), qui est jaillissante. C’est une eau qui subvient aux besoins des agriculteurs surtout dans la région de Ouled Djellal et d’Ourlal (au sud-ouest de la ville de Biskra) », souligne-t-il.

Mais avant d’aller puiser dans ces ressources en profondeur, le chercheur revient sur l’utilisation de nouvelles techniques qui permettent d’économiser l’eau tout en répondant, selon lui, au besoin de la plante et de l’agriculteur.

Cimetière de palmiers

« Auparavant, on utilisait un lâché d’eau à l’arrêt ou en submersion. Actuellement, on utilise l’irrigation localisée en goutte-à-goutte. Le Plan national de développement agricole, qui a été instauré par l’administration de l’agriculture, exige ce mode de système et le travail des chercheurs a montré l’efficacité des rendements et la maîtrise de l’irrigation », explique le professeur Bensalah. Il affirme d’ailleurs que plusieurs phoeniciculteurs utilisent déjà l’irrigation localisée.

C’est le cas d’El Amri, un agriculteur de 36 ans. Sur ses terres familiales près de Lioua, à 50 kilomètres au sud-ouest de Biskra, il nous montre un cimetière de palmiers.

Ici, il tente de faire revivre de jeunes arbres, plantés au début des années 2000 et qui n’ont pas été suffisamment irrigués ces dernières années, faute d’eau. Pour mener à bien cette opération, il a fait forer un puits de 130 mètres de profondeur et utilise la technique du goutte-à-goutte.

Le problème réside dans le partage des ressources hydriques

Mais sa palmeraie côtoie un terrain de plusieurs hectares encore vierge. « Je ne peux pas planter davantage car mes ressources en eau ne suffisent pas à l’irrigation. Si j’avais un forage plus profond, je pourrais avoir de très grandes récoltes et planter environ 500 ou 600 palmiers. Les petits forages ne servent à rien… », affirme l’agriculteur.

Selon lui, tout le problème réside dans le partage des ressources hydriques. « Nous avons tous des forages », admet-il. « Pour le nombre, ça dépend des hectares que chacun possède. Certains ont cinq, six, dix hectares… mais le vrai problème c’est que nous n’avons pas d’autorisation de la part des autorités pour avoir un forage commun de 500 mètres dans lequel on pourrait tous puiser», explique-t-il.

Alors, les agriculteurs creusent des forages individuels d’une centaine de mètres, parfois illégaux mais tolérés, qui s’assèchent au bout de quelques années.

La recherche pour cet article a été soutenue par la bourse de journalisme de la Candid Foundation.

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