Politique

Mali : la transition au centre d’un bras de fer entre le Mouvement du 5 juin et les militaires

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Bamako
Mis à jour le 30 septembre 2020 à 14h46
Un portrait d'Aissimi Goïta, brandit lors d'une manifestation pro-CNSP à Bamako, le 8 septembre 2020 à Bamako.

Un portrait d'Aissimi Goïta, brandit lors d'une manifestation pro-CNSP à Bamako, le 8 septembre 2020 à Bamako. © /AP/SIPA

Le Mouvement du 5 juin, qui a été à l’avant-garde de la contestation contre le président Ibrahim Boubacar Keïta et considère que la junte a parachevé sa lutte, s’est-il fait voler la victoire ? Entre les deux, le débat sur la forme que doit prendre la transition se fait âpre.

« Vive l’armée malienne ! », « Vive le CNSP ! » Mardi 8 septembre, des centaines de personnes se sont de nouveau rassemblées sur la place de l’Indépendance, à Bamako, qui fut l’épicentre de la contestation populaire menée par le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) contre Ibrahim Boubacar Keïta.

Comme ce fut le cas dès les premières heures du coup de force du 18 août, les manifestants ont scandé des slogans saluant la prise du pouvoir par les militaires. À ceci près qu’ils brandissaient cette fois des portraits du colonel Assimi Goïta, le président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), et que sur les pancartes l’on pouvait lire : « Une transition dirigée par l’armée ».

Changement de discours

Trois semaines après le putsch, et alors que la junte s’installe chaque jour un peu plus dans la gestion du pouvoir, multipliant les nominations à certains postes clés après avoir publié un « acte fondamental » faisant d’Assimi Goïta le chef de l’État, le discours du CNSP a sensiblement évolué, tant sur le calendrier que sur la forme que prendra la transition.

Bien que soumise aux pressions de la Cedeao, la junte évoque désormais une transition de plus d’un an, dirigée par un militaire, alors même qu’elle avait promis une « transition politique civile » la plus courte possible lors de sa première prise de parole publique.

Ce changement de discours est à l’origine de tensions entre les putschistes et le M5-RFP, qui a réclamé pendant des mois la démission de l’ancien président. Et, tandis que les leaders du mouvement continuent de se présenter comme l’« allié principal » du CNSP, les militaires s’efforcent de les maintenir à équidistance des autres partis et organisations de la société civile. Quitte à créer des frustrations.

Cela s’est vu de manière très claire, le 5 septembre dernier. Ce jour-là, partis politiques, organisations de la société civile et groupes armés signataires de l’accord de paix d’Alger étaient invités à se réunir, partout sur le territoire malien, pour discuter des « termes de référence » en prélude aux concertations nationales qui seront menées pour la mise en place de la transition.

Opération de communication et débat chahuté

À Bamako, les participants sont accueillis par un rassemblement « spontané » de soutien au CNSP. Plusieurs dizaines de personnes chantent en l’honneur des Forces armées maliennes (FAMa), brandissant des affiches à l’effigie d’Assimi Goïta. Une opération de communication savamment orchestrée pour montrer que les militaires bénéficient d’un soutien populaire.

À l’intérieur de la salle de conférence, le premier vice-président du CNSP, Malick Diaw, monte à la tribune pour fixer la feuille de route de la rencontre. « L’agenda du CNSP est clair et précis : il s’agit de contribuer à la reconstruction de notre pays à travers la garantie de la poursuite du processus démocratique, annonce-t-il. Votre action sera déterminante dans la dynamique enclenchée par le peuple malien vers une refondation de notre nation. Comme vous le savez, le temps presse. Il faut aller vite. Vite, mais sûrement. »

Des manifestants saluent un convoi de militaires, le 19 août 2020 à Bamako, au lendemain du coup d'État.

Des manifestants saluent un convoi de militaires, le 19 août 2020 à Bamako, au lendemain du coup d'État. © /AP/SIPA

Le CNSP a parachevé une lutte. Il ne l’a pas menée

Malgré tout, l’ambiance est tendue et les premiers blocages ne tardent pas à surgir. Tandis que certains se plaignent de ne pas avoir de représentants dans les groupes de discussion, le M5-RFP exige, lui, d’en avoir un dans chacun des groupes, au même titre que les militaires. Ses partisans envahissent le podium et crient au scandale.

« Le CNSP a parachevé une lutte. Il ne l’a pas menée. Nos camarades ont été tués, nous avons subi les gaz lacrymogènes et nous avons été emprisonnés. Nous refusons la discrimination », s’insurge l’imam Oumarou Diarra, l’un des membres du M5.

S’en suit une heure de brouhaha, avant qu’une solution ne soit finalement trouvée : les organisateurs proposent à chacun de rejoindre la salle de son choix. Le calme revient.

Des tensions qui montent

Cet épisode en apparence anecdotique illustre, malgré l’unité affichée de part et d’autre, les tensions fortes qui sont apparues entre le M5-RFP et le CNSP. Le 29 août déjà, une première tentative de concertation avait échoué après un coup de colère du M5-RFP. L’imam Mahmoud Dicko avait alors mis en garde les militaires, leur reprochant de se couper de ceux qui devraient être impliqués dans la transition et leur rappelant qu’ils n’avaient pas carte blanche.

Jusqu’à présent, les appels du M5 pour accéder au rang d’« allié principal » de la junte restent sans réponse. « Le CNSP est aujourd’hui tiraillé entre plusieurs tendances. Il y a ceux qui se présentent comme des acteurs du changement, ceux qui étaient indifférents aux manifestations et, enfin, ceux qui ont soutenu le président Ibrahim Boubacar Keïta jusqu’à sa démission, analyse Baba Dakono, secrétaire exécutif de l’Observatoire citoyen sur la gouvernance et la sécurité au Mali. »

Le colonel Assimi Goïta devenu

Le colonel Assimi Goïta devenu "chef de l'État" malien, le 24 août à Bamako. © Baba Ahmed/AP/Sipa

Ils sont hostiles à la vieille garde de M5-RFP

« En refusant de participer à la rencontre initialement prévue le 29 août, le M5-RFP a montré qu’il pouvait être une force avec laquelle il fallait compter », ajoute Baba Dakono.

Mais dans les rangs de la junte, la méfiance à l’égard des politiques est grande. « Ils sont hostiles à la vieille garde de M5-RFP », affirme un membre du mouvement, sous couvert d’anonymat.

« Il s’agit plus généralement d’une méfiance envers tous les acteurs politiques, précise Baba Dakono. L’émergence de l’imam Mahmoud Dicko en est l’illustration. Et cette méfiance est plus forte encore dans les rangs de l’armée. Les militaires ont toujours considéré que les politiques étaient responsables des dysfonctionnements en matière de gouvernance et qu’ils en subissaient les conséquences. »

Les discussions sont d’autant plus complexes que le M5-RFP est très hétéroclite. Ses leaders sont de bords idéologiques parfois diamétralement opposés. S’y côtoient Choguel Maïga, ancien ministre et leader du Front de sauvegarde de la démocratie (FSD), les marxistes Cheick Oumar Sissoko et Oumar Mariko ou encore le libéral Mahamadou Sinsy Coulibaly, patron des patrons maliens, également cofondateur de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage dont le président, Clément Dembélé, est lui aussi très actif. Sans oublier la Coordination des mouvements et associations (CMAS), les sympathisants de l’imam Dicko.

Malgré ces différences, les membres du M5-RFP se sont entendus, fin août, sur une liste de propositions pour la mise en place de la transition. Ils sont aussi d’accord pour demander que le pouvoir soit confié à un civil. La CMAS a même lancé une campagne très active sur les réseaux sociaux pour réclamer le départ des militaires.

L’enjeu des concertations
Le médiateur de la Cedeao Goodluck Jonathan, le 22 août à Bamako, à l’issue d’une rencontre avec les représentants des militaires du CNSP.

Le médiateur de la Cedeao Goodluck Jonathan, le 22 août à Bamako, à l’issue d’une rencontre avec les représentants des militaires du CNSP. © /AP/SIPA

Dans la soirée du 7 septembre, une délégation du M5-RFP a une nouvelle fois rencontré la junte. Là encore, les échanges ont été tendus. « Il a été question d’accepter ce qui est convenable, réfléchi et qui relève du réalisme politique, rapporte Issa Kaou Djim, à la tête de la CMAS. Nous devons trouver une solution conforme à la vision de la communauté internationale, notamment de la Cedeao. »

Les chefs d’États de la sous-région, qui ont maintenu leurs sanctions à l’égard du Mali, ont en effet posé un ultimatum à la junte : la désignation, au plus tard le 15 septembre, d’un président et d’un Premier ministre civils pour diriger une transition de 12 mois.

La question sera au centre des débats lors des concertations qui doivent se tenir du 10 au 12 septembre à Bamako.« Cette question sera tranchée dans le sens qui sortira le Mali des sanctions : il faut un civil en phase avec l’intérêt du pays », espère Issa Kaou Djim.

À moins que le CNSP parvienne à tirer de ces mêmes concertations la légitimité suffisante pour se maintenir au pouvoir.

 

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