Politique

À Casablanca, gros coup de filet dans le milieu de la nuit

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Mis à jour le 11 septembre 2020 à 15h00
Le bar du Cabestan, institution de la nightlife à Casablanca.

Le bar du Cabestan, institution de la nightlife à Casablanca. © AP SIPA/Paul Schemm

La capitale économique du Maroc est le théâtre d’une offensive menée par la Sûreté nationale contre l’alcool frelaté ou de contrebande. Récit d’une affaire romanesque.

« Opération Bacchus ». C’est le nom, emprunté à la mythologie romaine, donné à la guerre contre l’alcool frelaté et de contrebande menée par Abdellatif Hammouchi, « premier flic » du Maroc.

Lancée le 4 septembre sous la houlette de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), cette opération coup de poing a eu lieu simultanément dans plusieurs villes du royaume, dont Casablanca, Beni Mellal, Khouribga, Meknès, Tanger ou encore Fès.

Elle a entraîné la saisie de plus d’un million de bouteilles contenant des boissons alcoolisées douteuses, importées de l’étranger. L’enquête est toujours en cours, mais à ce stade des investigations, sept individus présumés impliqués dans le stockage et la mise en vente des boissons alcoolisées ont été placés en garde à vue avant d’être déférés devant la justice.

Selon les éléments fournis par une source proche des sécuritaires à Jeune Afrique, les policiers ont saisi par ailleurs près de 200 000 vignettes fiscales, ainsi qu’une somme de 10 millions de DH (plus de 920 000 euros) et du matériel servant à donner une apparence de légalité aux boissons illicites.

Alcool de contrebande

Quelques jours avant « Bacchus », la police lançait déjà une opération mains propres contre plusieurs établissements de Casablanca, soupçonnés de ne pas respecter les mesures sanitaires liées à l’épidémie du Covid-19.

Les services de la police judiciaire de Casablanca ont notamment « effectué une descente inopinée le 31 août dernier dans un hôtel classé de la ville, où ils ont pu saisir un lot important d’alcool de contrebande, que le gérant faisait servir à ses clients à partir de trois points de vente qui lui sont annexés : trois boites de nuit (semi-improvisées). Le mis en cause a collé sur les bouteilles d’alcool saisie de faux timbres à des fins de tromperies », poursuit la cellule communication de la DGSN.

L’hôtel classé en question s’appelle l’Hôtel la Côte. Situé sur la corniche de Aïn Diab, dans la capitale économique, c’est un haut lieu du bling-bling et de la nightlife. Le mis en cause n’est autre que le propriétaire de l’établissement, un certain Yassine Zahraoui, volatilisé dans la nature à l’heure actuelle.

Une opération de contrôle sécuritaire menée dans un établissement hôtelier à Casablanca_IB

Une opération de contrôle sécuritaire menée dans un établissement hôtelier à Casablanca_IB © MAP

Sans doute pas pour très longtemps, puisque l’Administration des Douanes et des Impôts directs lui réclament près de 2 millions d’euros, et qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt. Ironie du sort, le père de l’intéressé, Mohamed Zahraoui, ancien député et propriétaire d’une compagnie de transport, s’était lui même fait pincer en 1996 pour une histoire d’alcool frelaté (des bières périmées, importées de Bulgarie).

Cette arrestation avait eu lieu dans le cadre de la « campagne d’assainissement » anti-corruption menée par le très puissant ministre de l’Intérieur de l’époque, Driss Basri. Le patriarche Zahraoui avait alors écopé d’un an de prison ferme.

Les débits de boissons visés par ce coup de filet appartiennent tous à un seul et même personnage : « Rab Chrab »

Le 31 août dernier donc, après cette perquisition pleine de promesses à l’Hôtel La Côte (108 vignettes fiscales falsifiées, 22 fausses capsules fiscales, 74 bouteilles vides destinées à être remplies d’alcool frelaté, 11 bouteilles d’alcool de contrebande), les hommes de Hammouchi ont décidé de remonter le filon, avec un seul objectif : mettre la main sur la personne à la tête de ce qui semble être un trafic de contrebande à grande échelle. D’où l’opération Bacchus.

Un responsable, les policiers en ont trouvé un. Tous les débits de boissons visés par ce coup de filet du 4 septembre appartiennent à un seul et même personnage : Saïd Ould Lekhribgui. Lequel se ferait même appeler « Rab Chrab » dans le milieu, autrement dit : le dieu de la boisson.

Un véritable baron, considéré comme le plus grand distributeur d’alcool à Casablanca et au-delà, désormais poursuivi en état de liberté par la justice.

En réalité, l’homme, qui doit son surnom (Ould Lekhribgui) à sa ville de naissance Khouribga, s’appelle Saïd Boukannouf.

Manque à gagner pour le fisc

Il détiendrait une vingtaine de sociétés qui brasseraient un chiffre d’affaires supérieur à 600 millions de DH (55 millions d’euros). Parmi celles-ci : les Caves des Provinces SARL, les Caves Kensoussi, ou encore les Caves La Gironde Beverages, toutes dotées d’un capital social compris entre 1 et 5 millions de DH.

D’après une source bien informée, Boukannouf serait actif depuis 2002, et se serait « mis à racheter plusieurs restaurants ici et là, dont sept à Casablanca, à l’instar du Guillaume Tell  (brasserie connue du quartier de l’Oasis, fréquentée notamment par les journalistes et la twittosphère) ».

Pourquoi la police a-t-elle choisi de lui tomber dessus maintenant ? « Parce que son trafic est devenu trop flagrant, et que le manque à gagner pour le fisc est énorme dans cette affaire », poursuit cette même source.

Non seulement les Douanes vont faire passer Boukannouf à la caisse, mais l’État va en plus récupérer l’ensemble de ses biens

Non seulement les Douanes vont faire passer Boukannouf à la caisse, mais l’État va en plus récupérer l’ensemble de ses biens, et ainsi redistribuer les cartes.

Officiellement, la DGSN affirme que l’« Opération Bacchus » s’inscrit « dans le cadre des efforts de la Sûreté nationale pour lutter contre les infractions relatives à la vente de boissons alcoolisées et assainir les réseaux de distribution. Mais aussi dans le cadre des prérogatives de la police en matière de protection de santé publique, surtout dans la conjoncture particulière marquée par la prolifération de la pandémie du Covid-19 ».

Fermeture de plusieurs établissements

Cette opération serait d’ailleurs menée sur l’ensemble du territoire. Mais pour l’instant, les établissements de la capitale économique sont particulièrement visés, et notamment les tenanciers de la corniche d’Aïn Diab. Nombre d’entre eux ont été fermés de façon temporaire.

Plusieurs responsables de la sphère sécuritaire ont été limogés, notamment Hamid Bahri, préfet de police, adjoint du préfet de Casablanca, Nouredine El Glaoui, chef préfectoral des Renseignements généraux (RG), et Abdelghani Fekkak, préfet de police, chef du district de police de Sidi Bernoussi.

Institution de la nuit casablancaise, le très chic Cabestan s’est vu retirer sa licence d’alcool

Le 8 septembre, le Cabestan, un restaurant-nightclub très huppé, considéré comme une institution à Casablanca, s’est même vu retirer sa licence d’alcool pour les quatre prochains mois. Certaines sources affirment que Boukannouf comptait Le Cabestan parmi ses clients, mais officiellement cet établissement se fournit auprès d’Ebertec.

Quelques jours avant ce retrait de licence temporaire, le Cabestan avait fait le buzz dans la presse et sur les réseaux sociaux. Le 27 août dernier, les forces de l’ordre avaient effectué une descente dans ce restaurant afin de vérifier si les mesures sanitaires étaient respectés (port du masque pour le personnel, distanciation sociale, etc.).

Mais plusieurs dizaines de clients ont affirmé sur les réseaux sociaux avoir été verbalisés d’une amende de 30 euros pour non port du masque, à table et en plein repas.

Indignation

Indignation sur Facebook d’un des gérants de l’établissement : « Ces gens n’agissent que par intérêt, c’est lamentable. »

Le Cabestan et plusieurs établissements de la corniche ont même été accusés sur les réseaux sociaux — et sans preuve tangible — d’avoir engagé les services d’une célèbre agence de relations publiques, pour mener une campagne de discrédit des services de police.

Le message des sécuritaires est clair : les puissants et les nantis ne sont pas au-dessus des lois

Les sécuritaires se sont empressés de répondre à travers leurs propres courroies d’information, avec un message clair : les puissants et les nantis ne sont pas au-dessus des lois et personne ne sera épargné dans cette lutte contre le Covid-19.

Un professionnel du milieu de la nuit, qui tient à conserver l’anonymat, va plus loin : « Sur la corniche, les patrons ont l’habitude de payer pour ne pas que les autorités viennent mettre le nez dans leurs affaires. Dans le milieu de la nuit, tous ces écosystèmes se côtoient, c’est universel. Mais avec le Covid-19, les choses ont changé .»

Il estime en effet qu’« au delà de cette histoire d’alcool frelaté ou illégal, le problème c’est que de nombreux  établissements ne déclarent pas leurs salariés à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), ou trempent même dans le trafic de drogue. Il fallait faire un peu de ménage et sans doute aussi remettre certaines personnes, qui se croyaient surpuissantes, à leur place. »

Une chose est sûre, Bacchus nous réserve encore de nombreux rebondissements.

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