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Algérie : en attendant les réformes, Tebboune purge les télécoms

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Mis à jour le 08 septembre 2020 à 16h59
Le président Tebboune, le 19 janvier, à Berlin, à son arrivée à la Conférence internationale sur la Libye.

Le président Tebboune, le 19 janvier, à Berlin, à son arrivée à la Conférence internationale sur la Libye. © HAYOUNG JEON/EPA/MAXPPP

Plusieurs hauts responsables des télécommunications ont été limogés après un nouvel incident sur le réseau Internet. Tentative d’apaiser les usagers ou réelle volonté de réorganiser le secteur ?

Le secteur des télécommunications est, à son tour, touché par la purge opérée dans l’administration algérienne depuis plusieurs mois. Les directeurs des trois grandes entreprises publiques des Technologies de l’information et de la communication (TIC) ont été démis de leur fonction le 1er septembre.

En remplacement, Karim Bibi Triki, ancien manager d’Intel Corporation, a été nommé à la tête du Groupe Télécom Algérie (GTA), tandis que Hocine Helouane occupe désormais le poste de PDG d’Algérie Télécom, et Adel Dekkali, ex-cadre de Djezzy, dirige l’opérateur mobile public Mobilis.

Valse de hauts responsables

Cette valse de hauts responsables, sans égale dans le secteur par son ampleur, était toutefois prévisible après l’ultimatum lancé par le président Abdelmadjid Tebboune.

Fin août, lors d’un conseil des ministres, le chef de l’État, qui ambitionne d’accélérer la numérisation des services publics et de l’activité économique, avait ordonné à son ministre de la Poste et des Télécommunications, Brahim Boumzar, de « venir immédiatement à bout du problème de la faiblesse du débit internet ».

Contactée par nos soins, la direction d’Algérie Télécom n’a pas souhaité réagir

Le pays faisait à nouveau face à un ralentissement prolongé de son débit, fonctionnant à 70 % de ses capacités. Deux semaines plus tard, les raisons de ces perturbations sur les réseaux internet fixe et mobile restent inconnues

Contactée par nos soins, la direction d’Algérie Télécom n’a pas souhaité réagir. Pour de nombreux observateurs, l’opérateur historique de téléphonie et d’internet fixes, en situation de monopole, ne parvient plus à satisfaire une demande en plein boom sous l’effet de la crise sanitaire.

« Ce bug est directement lié à la croissance du trafic des données due à la pandémie, qui a obligé les entreprises à avoir davantage recours au télétravail et aux outils numériques, et le gouvernement à se familiariser avec les visioconférences. Même la communauté estudiantine, avec la rentrée scolaire et les examens, est encore appelée à intensifier son activité en ligne », estime Farid Farah, enseignant-chercheur à l’université des sciences et de la technologie (USTHB) d’Alger.

Réseau très fragile

« La demande explose, l’offre stagne », abonde Younes Grar, consultant en TIC. « Le réseau est en état de quasi saturation au point que les abonnés éprouvent des difficultés à effectuer des appels vocaux qui passent par les réseaux 3G ou 4G : conversations inintelligibles, échecs d’appels etc. Alors même que l’activité économique numérique est faible, le commerce en ligne sous-développé. »

Les problèmes de connectivité en Algérie sont anciens. Coupures à répétition, lenteur du débit, cherté des abonnements… le réseau internet algérien demeure l’un des plus fragiles sur le continent africain.

En matière de vitesse de connexion, l’Algérie se positionne au 182è rang sur 207 pays

En matière de vitesse de connexion, l’Algérie, avec un débit moyen de 1,37 mégabits/seconde, occupe la 26è place d’un classement continental dominé par Madagascar, suivi par l’Afrique du Sud, le Maroc et la Tunisie, selon une étude du magazine américain CEO World.

Au niveau mondial, le pays se positionne au 182è rang sur 207 pays, d’après la même source. L’an passé, le pays a été privé au total pendant 47 heures de connexion à internet, engendrant des pertes de près de 200 millions de dollars, selon un rapport de la plateforme TOP10VP. Ce qui place l’Algérie à la sixième place du classement mondial et à la deuxième en Afrique (derrière le Soudan), en termes de manque à gagner lié aux coupures d’internet en 2019, d’après la même source.

Sous pression, le gouvernement redouble d’efforts. De nouvelles fréquences vont être mises à disposition des opérateurs de téléphonie mobile afin de désengorger le réseau. Et depuis mai, le ministère de tutelle mène une opération de raccordement à la fibre optique en remplacement du réseau filaire en cuivre, vétuste et vieillissant.

Ce projet de modernisation des équipements concerne 320 000 foyers de la région d’Alger et permettra de couvrir 256 zones blanches dans la capitale, encore non reliées au réseau de téléphonie et d’internet.

Défi majeur

« La connectivité internet du dernier kilomètre est un défi majeur. L’instabilité du débit internet est en partie due au fait que le réseau téléphonique et internet actuel continue d’utiliser le cuivre, un moyen de transport non adapté », souligne Younes Grar.

Mais il en faudra plus pour renforcer un réseau vulnérable, sous-équipé et faiblement interconnecté avec les pays voisins. Neuf mois après son inauguration en grande pompe, en présence de l’ex-ministre des Télécommunications, Houda-Imane Feraoun, le système Orval, un câble sous-marin à fibre optique reliant l’Algérie à l’Espagne à partir des stations d’atterrissement d’Oran, d’Alger et de Valence, n’est toujours pas opérationnel.

Réceptionné en février 2019, le système Medex, raccordant depuis Annaba le réseau internet algérien de fibre optique au réseau international reliant les États-Unis à l’Asie par le bassin méditerranéen, accuse lui aussi un retard important dans sa mise en service. Ces investissements devaient permettre d’augmenter les capacités en matière de bande passante internationale. Résultat, l’Algérie continue de dépendre d’une seule voie de télécommunications internationale, le câble sous-marin Sea-Me-We-4, reliant Annaba à Marseille, qui supporte jusqu’à 80% du trafic national.

Viendra le jour où l’Algérie aura son black-out internet parce que le modèle de fonctionnement dépend totalement d’Algérie Télécom

« Le dernier ralentissement sur le réseau a montré l’importance d’avoir des équipements de secours pour assurer la pérennité de la connectivité. Algérie Télécom se doit de communiquer sur l’entrée en service de ses nouveaux câbles sous-marins afin de rassurer ses abonnés », juge Younes Grar.

Dans cette situation, ils sont nombreux à mettre en garde contre un risque d’une nouvelle baisse du débit, voire d’une panne. « Viendra le jour où l’Algérie aura son black-out internet parce que le modèle de fonctionnement dépend totalement d’Algérie Télécom, seul transporteur de la bande passante internationale. 90 % des données consommées par les internautes algériens proviennent de l’étranger. Donc, dès qu’il y a un petit affaiblissement de la bande passante internationale, les usagers algériens trouvent automatiquement des difficultés à se connecter », explique Farid Farah.

Pour le professeur, le modèle technologique doit être repensé afin de sortir le pays de sa dépendance à la bande passante internationale. « Le schéma actuel est contreproductif et onéreux. L’Algérie doit devenir un hébergeur de données », avance-t-il.

Mais le projet de data center aux normes internationales, prévu pour être installé à Lakhdaria dans la région de Bouira, à moins de 70 km au sud-est d’Alger, patine. « Nous pouvons aussi faire appel à des fournisseurs de solutions cloud étrangers. Nous avons tous les avantages pour les convaincre de s’implanter en Algérie avec des coûts énergétiques peu élevés et beaucoup d’espaces loin des zones urbaines pour construire des data center sécurisés », suggère Farid Farah. Et de conclure : « Tant que nous n’avons pas d’acteurs locaux d’hébergement de contenu, nous continuerons à faire face à des difficultés de connexion. »

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