Politique

Centrafrique : « La Cour constitutionnelle aurait dû accepter de repousser les élections »

Réservé aux abonnés | | Par - à Bangui
L'Assemblé nationale centrafricaine, à Bangui, en octobre 2017.

L'Assemblé nationale centrafricaine, à Bangui, en octobre 2017. © ALEXIS HUGUET / AFP

Jean-Symphorien Mapenzi, le premier vice-président de l’Assemblée nationale, bras droit de Faustin-Archange Touadéra au Parlement, redoute que le premier tour de l’élection présidentielle ne puisse se tenir comme convenu en décembre et que cela créé un vide juridique. Interview.

L’opposition et la majorité présidentielle tergiversent : est-il encore possible de tenir le scrutin à la date prévue ? À l’approche de l’élection présidentielle – dont le premier tour est prévu le 27 décembre 2020, en même temps que celui des législatives – l’insécurité grandissante et le retard pris dans le calendrier établi par l’Autorité nationale des élections (ANE) inquiètent l’Assemblée nationale.

Celle-ci a donc convoqué cette semaine une session extraordinaire pour « rappeler à l’ordre » le gouvernement et tenter de mettre la pression sur les groupes armés, accusés d’entraver le travail de l’ANE.

Jean-Symphorien Mapenzi, premier vice-président de l’Assemblée nationale, rappelle qu’en avril, l’Assemblée nationale avait voté un projet de modification de la Constitution visant à prolonger le mandat du président et des députés en cas d’impossibilité d’organiser les élections. Ce texte avait finalement été rejeté par la Cour constitutionnelle. Une erreur, selon le bras droit au Parlement du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, candidat à sa succession. Car désormais, insiste Jean-Symphorien Mapenzi, il faut aller à l’élection le 27 décembre « vaille que vaille » afin d’éviter tout vide juridique.

Jeune Afrique : La dégradation de la situation sécuritaire vous fait-elle craindre un éventuel report des élections prévues en décembre ? 

Jean-Symphorien Mapenzi : Cela nous a toujours préoccupé, et notre inquiétude va grandissante en raison des positions des groupes armés. Nos collègues de l’opposition ont d’ailleurs demandé une session parlementaire extraordinaire afin d’en débattre.

Lors de la dernière réunion du comité stratégique d’appui au processus électoral [qui s’est tenue à la primature le 28 août], l’ANE a promis que les élections se tiendront dans le délai imparti.

L’opposition argue cependant du retard pris dans le chronogramme et demande une concertation. C’est, à mon sens, aller vite en besogne. Il faut attendre l’avis de l’ANE. Si elle nous dit qu’il est impossible d’organiser les scrutins le 27 décembre, alors il faudra organiser une concertation.

Pourquoi ne pas avoir anticipé l’éventualité d’un tel report ?

Vous vous souviendrez qu’il y a quelques mois, nous, parlementaires, avions envisagé une révision de la Constitution pour aller vers des élections sûres, apaisées et inclusives. Malheureusement, nous n’avons pas été compris et la Cour constitutionnelle a rejeté cette révision, demandant une concertation en cas de glissement du calendrier électoral.

Nous sommes désormais obligés d’aller vaille que vaille aux élections afin d’éviter tout vide juridique. »

La révision que vous proposiez avait alors été rejetée par la Cour car elle risquait de faire sauter le verrou constitutionnel sur la durée du mandat présidentiel. Elle lui a opposé la nécessité de parvenir à une solution consensuelle pour encadrer le report des élections. N’était-ce pas justifié ? 

Nous avons eu tort d’avoir eu raison trop tôt. Compte tenu des difficultés rencontrées à la fois dans le calendrier, dans le processus électoral et en raison des positions de l’opposition, la Cour constitutionnelle aurait dû accepter de modifier la Constitution et de repousser les élections pour nous permettre d’aller vers une élection apaisée, et dont l’issue ne peut être contestée.

En raison de ce refus, nous sommes désormais obligés d’aller vaille que vaille aux élections afin d’éviter tout vide juridique. Il faut donc que la date du 27 décembre soit tenue.

Ce rejet de la révision constitutionnelle que vous défendiez n’est-il pas un échec pour la majorité présidentielle ? 

Non, car nous avons obtenu qu’il n’y ait pas de période de transition en cas de glissement. Nous avons voulu éviter d’aller aux élections dans de mauvaises conditions, de risquer des contestations et, avec elles, des risques de troubles qui s’ajouteraient à un contexte sécuritaire déjà délicat.

C’est pour cela que nous avons voulu faire cette modification, et non pas pour prolonger le mandat des députés ou celui du président Faustin-Archange Touadéra, comme certains l’affirment. Malheureusement, nous n’avons pas été suivis. Mais nous sommes des républicains, nous prenons acte.

 Nous faisons face à la mauvaise foi des groupes armés. »

Les évêques centrafricains viennent d’alerter, à nouveau, sur la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays. Ils rappellent notamment que 70 à 80 % du pays sont occupés par des groupes armés. N’est-ce pas un échec de la politique menée jusqu’à présent ?  

Après l’accord de paix de Khartoum, nous comptions sur la bonne foi des groupes armés. Malheureusement, nous sommes aujourd’hui déçus. Nous faisons face à la mauvaise foi des groupes armés.

Ils ne cherchent plus à prendre le pouvoir, mais à se livrer au banditisme et aux trafics en tout genre pour contrôler, notamment, les ressources minières…

Par ailleurs, notre armée n’a pas les moyens pour faire face, car l’embargo sur les armes a été reconduit jusqu’en août 2021. Nous comptons donc sur les Casques bleus pour toutes les opérations. Cela nous laisse peu de marge de manœuvre, et nous ne pouvons faire autrement que de négocier avec les groupes armés.

Que peut faire l’Assemblée nationale dans ce contexte ? 

Nous interpellons le gouvernement chaque semaine, en convoquant des ministres devant les députés. Nous mettons la pression sur le gouvernement, pour lui demander de tout faire pour rétablir la sécurité sur le territoire. Mais il ne faut pas oublier les moyens dont il dispose.

Nous ne sommes pas là pour blanchir ou incriminer le gouvernement, mais pour agir dans l’intérêt du peuple.

Ne craignez-vous pas que cette détérioration du contexte sécuritaire n’amenuise les chances de Faustin-Archange Touadéra d’être réélu ?

Je suis conseiller politique au sein du parti du président de la République [Mouvement cœurs unis] et membre du bureau exécutif. J’aide le président à faire les bons choix dans l’intérêt de la nation.

Nous travaillons pour sa réélection, pour lui assurer une majorité parlementaire. Si nous voulons qu’il soit réélu et qu’il obtienne cette majorité, il faut rétablir la situation sécuritaire.

L’une des principales sources de financement des groupes armés est l’exploitation des ressources minières. Or, c’est l’Assemblée nationale qui octroie une partie des permis miniers…

Seules les exploitations industrielles doivent avoir l’aval de l’Assemblée nationale. Les exploitations artisanales et semi-artisanales échappent à l’autorisation des députés et sont du ressort seul du gouvernement et du ministère des Mines.

C’est le cas de la mine de Bozoum [exploitée par des entreprises chinoises et accusée d’une vaste pollution]. Lorsque nous avons appris les problèmes environnementaux provoqués par cette mine et leurs impacts sur la vie des habitants, nous avons mis en place une commission d’enquête parlementaire qui a abouti à l’arrêt des exploitations et au retrait du permis minier.

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