Diplomatie

Malgré les pressions américaines, le Maroc n’entend pas normaliser ses relations avec Israël

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Le roi Mohammed VI offre un iftar en l’honneur de M. Jared Kushner, en mai 2019.

Le roi Mohammed VI offre un iftar en l'honneur de M. Jared Kushner, en mai 2019. © © MAP

Les spéculations vont bon train sur le prochain pays arabe qui franchira le pas de la normalisation avec Israël. Régulièrement cité, le royaume n’a pour le moment pas dévié de sa ligne traditionnelle.

Fin août, alors que les diplomates américains sont tout à leur enthousiasme après l’annonce de la normalisation des relations entre les Émirats arabes unis et Israël, l’agence de presse Associated Press annonce les visites prochaines du secrétaire d’État Mike Pompeo à Oman, à Bahreïn, au Qatar et au Soudan.

Jared Kushner, gendre et conseiller du président américain Donald Trump, compte, lui, entamer une tournée arabe qui l’amènera de l’Arabie saoudite au Maroc.

Objectif affiché : encourager ces pays à suivre l’élan émirati et normaliser à leur tour leurs relations avec l’État hébreu. À l’heure où ses lignes sont écrites, Kushner n’a toujours pas posé ses valises au Maroc. Aucune date n’a même été avancée.

Pionnier

Les espoirs américains de voir le royaume emboîter le pas des Émirats arabes unis reposaient pourtant sur des éléments tangibles. Parmi les pays arabes, le Maroc a été pionnier dans l’ouverture de discussions avec Israël, par exemple avec l’accueil du Premier ministre israélien Shimon Peres par Hassan II en 1986.

Des « bureaux de liaison » ont été ouverts entre les deux pays en 1994, même si les relations ont été interrompues après le déclenchement de la deuxième Intifada, en 2000.

La position du royaume sur la normalisation des relations avec Israël est donc étudiée de près. Quelques jours après la signature de l’accord entre les Émirats arabes unis et Israël, le Chef du gouvernement marocain Saâdeddine El Othmani a toutefois tenu à déclarer : « Nous refusons toute normalisation avec l’entité sioniste parce que cela l’encourage à aller plus loin dans la violation des droits du peuple palestinien. » Avant de préciser, signe que le sujet relève des plus hautes prérogatives, qu’il s’exprimait en tant que chef du Parti Justice et Développement (PJD), pas au nom de son gouvernement.

L’administration américaine propose aujourd’hui un plan qui ne colle pas avec les points de vue de l’État marocain

Le président de la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, le député Youssef Gharbi, n’interprète pas le voyage annoncé de Jared Kushner, qu’il banalise, comme un signe précurseur à une normalisation des relations marocco-israéliennes : « Nos deux pays [Maroc et États-Unis] entretiennent des relations de longue date. Il y a beaucoup de sujets à aborder entre eux. Pour autant, le Maroc a sa ligne de conduite à propos de la cause palestinienne, et des engagements avec la Ligue arabe… Or on sait que l’administration américaine propose aujourd’hui un plan qui ne colle pas avec les points de vue de l’État marocain et de l’écrasante majorité des citoyens. »

Le « plan » évoqué, souvent brocardé par ses adversaires comme le « Deal du siècle », est proposé par le président américain dans le but de trouver une solution définitive au conflit israélo-palestinien.

Présenté officiellement en janvier 2020, il est perçu comme largement déséquilibré au profit d’Israël par plusieurs pays-membres de la Ligue arabe. Le gendre de Donald Trump a déjà joué les VRP du « deal du siècle » au Maroc, notamment en mai 2019, lorsqu’il a rencontré le roi. Son épouse Ivanka Trump visitait, elle, le royaume en novembre 2019, officiellement pour apporter son soutien aux réformes foncières et sociales.

Prudence

La diplomatie marocaine s’était alors gardée d’exprimer une position définitive, alternant remarques prudentes et déclarations aimables.

Après avoir balayé les rumeurs de discussions autour du plan de paix en juin 2019 dans la foulée de la visite de Kushner, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita affirmait en janvier 2020 que « le royaume apprécie les efforts de paix déployés par l’administration du président américain Donald Trump ».

Il y a bien une pression américaine pour que Rabat se montre plus ouvert au plan de paix

Plusieurs observateurs proches des sphères diplomatiques marocaines abondent dans ce sens : il y a bien une pression américaine pour que Rabat se montre plus ouvert au plan de paix. Samir Bennis, conseiller politique à Washington, relève l’activisme de médias américains qui « répètent des allégations peu fondées selon lesquelles le Maroc veut aller vers la normalisation ».

Le ministre des Affaires étrangères marocain Nasser Bourita aux côtés du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Washington le 22 octobre 2019.

Le ministre des Affaires étrangères marocain Nasser Bourita aux côtés du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Washington le 22 octobre 2019. © AP SIPA/Jose Luis Magana

En décembre 2019, le roi du Maroc avait avancé une « incompatibilité d’agenda » pour justifier l’annulation de sa rencontre avec le secrétaire d’État Mike Pompeo, alors en visite au Maroc. Une manière de faire comprendre qu’il y a des limites aux pressions, même amicales ?

Convergence de vues sur le Sahara occidental, partenariat sécuritaire… Le maintien de bonnes relations avec Washington compte à Rabat. D’où les précautions prises pour ne pas rejeter trop ouvertement les initiatives américaines.

Ligne de conduite

Mais l’hybris du locataire de la Maison-Blanche ne facilite pas les choses. À sa brusque décision de déménager l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem en 2017, le roi du Maroc, fort de sa casquette de président du comité Al-Qods, avait réagi par courrier, faisant part de « (s)a profonde préoccupation (…) sur l’intention de votre administration de reconnaître Al-Qods comme capitale d’Israël… »

C’est en soufflant le chaud et le froid que Rabat dessine sa ligne de conduite. Selon Edward Gabriel, ancien ambassadeur américain à Rabat et ancien lobbyiste pour le Maroc à Washington, Rabat ne campe pas sur une ligne principielle vis-à-vis d’Israël.

Rabat attend des concessions telles qu’une volonté israélienne de reconnaître Jérusalem-Est comme capitale d’un État palestinien

Mais avant toute montée en puissance des relations avec ce pays, le royaume attend des concessions : une volonté israélienne par exemple de reconnaître Jérusalem-Est comme capitale d’un État palestinien. Problème : « Les récents gouvernements israéliens adoptent des politiques qui vont à l’encontre des positions du Maroc », estime Samir Bennis.

Les relations commerciales, bien que timides, existent bien entre les deux pays. Il suffit pour s’en assurer d’une simple recherche dans les données publiques du centre israélien des statistiques. Des domaines classiques de l’export israélien vers l’Afrique comme les nouvelles technologies et l’outillage agricole sont notamment concernés.

Un peu plus de trente millions de dollars de produits commerciaux ont ainsi été échangés en 2017 entre les deux pays. Y a-t-il un accord tacite entre les deux pays sur la nature de cette relation ? En 2018 déjà, un membre du corps diplomatique israélien expliquait à JA que Tel Aviv est satisfait de ces échanges et n’ignore pas qu’elle ne peut attendre de changement de cap radical de la part du Maroc.

Mais l’activisme américain pousse l’État hébreu à envoyer des messages plus directs. Le ministère des Affaires étrangères israélien a ainsi publié en janvier une vidéo en arabe invitant les investisseurs marocains et évoquant une « porte ouverte ».

« Attachement émotionnel »

Manifestation contre le deal du siècle, à Rabat le 1er juin 2019.

Manifestation dénonçant le deal du siècle, à Rabat le 1er juin 2019. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Mais pour le pouvoir marocain, la question palestinienne n’est pas qu’un problème de politique extérieure et de relations bilatérales. Des manifestations d’opposition au plan de paix ont déjà eu lieu à Rabat et les rumeurs d’une nouvelle visite de Kushner ont poussé une coalition de syndicats et d’organisations nationalistes, de gauche et islamistes à publier un appel titré « La Palestine n’est pas à vendre ».

« Il y a une conscience chez les décideurs marocains de l’attachement émotionnel des Marocains à la Palestine et c’est un facteur pris en compte », explique Samir Bennis.

Le Maroc n’est par ailleurs pas isolé dans son refus d’avancer sans contrepartie vers la normalisation avec Israël. Sa position rejoint peu ou prou celle de Riyadh. Entre août et septembre, la monarchie saoudienne a dessiné les contours de son attitude : pas de normalisation avant la création d’un État palestinien.

« Si Kushner avait envisagé de se charger des visites en Arabie saoudite et au Maroc, c’est qu’il s’agit de vieux amis, qui ne suivront pas aveuglément la ligne américaine pour autant. On envoie donc un émissaire de charme, faire de la diplomatie douce », analyse un consultant marocain.

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