Sécurité

Attaque terroriste en Tunisie : que sait-on des assaillants ?

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 08 septembre 2020 à 10h24
Des membres de la brigade anti-terrorisme, dans la banlieue de Tunis. (illustration)

Des membres de la brigade anti-terrorisme, dans la banlieue de Tunis. (illustration) © Aimen Zine/AP/SIPA

Alors que le pays a une nouvelle fois été victime d’une attaque terroriste, les autorités ne laissent filtrer que peu de détails sur l’identité et les motivations des assaillants. De son côté, l’organisation État islamique (EI) a revendiqué l’attentat.

Il n’est pas encore huit heures du matin ce dimanche quand trois individus à bord d’un 4×4 prennent d’assaut le point de contrôle sécuritaire à l’embranchement entre Sousse, Akouda et El Kantaoui (Sahel).

L’endroit, connu des usagers de la Nationale 1, est une frontière virtuelle entre le bord de mer touristique, ciblé par plusieurs attaques dont celle d’El Kantaoui en 2015 (38 morts), les terres de l’intérieur et les faubourgs de Sousse.

L’attaque, perpétrée à l’arme blanche, vise deux agents de la garde nationale et fait un mort et un blessé. Quelques heures plus tard, Sofiène Selliti, porte-parole du pôle judiciaire antiterroriste, annonce que les trois assaillants ont été abattus dans une école d’Akouda où ils s’étaient retranchés.

Les assaillants portaient des vêtements avec des slogans de Daech

Il ne mentionne pas l’arrestation d’un quatrième individu comme le rapportent les médias. Deux d’entre eux, Mohamed Amin et Ahmed Gueddas, étaient frères et natifs du bourg. L’aîné, 25 ans, était ouvrier dans une usine d’aluminium, le second en formation professionnelle tandis que leur complice, âgé de 30 ans, était originaire de Makthar (Nord-Ouest).

« Ils portaient des vêtements avec des slogans de Daech » est l’unique détail que livrera Sofiène Selliti sur cet attentat non revendiqué. Le président de la République, le Chef du gouvernement, le ministre de l’Intérieur et les hauts cades régionaux se sont immédiatement rendus sur les lieux, et ont tous faits des déclarations condamnant cet acte barbare. Mais les Tunisiens, par expérience, savent qu’ils n’en sauront pas plus.

Omerta

« Les autorités prétextent l’ouverture d’une enquête et le secret d’une instruction pour ne pas rendre publics des détails. Ils pourraient certes être utiles au renseignement mais les citoyens ont besoin de comprendre », commente un avocat qui a conseillé des victimes de l’attentat d’El Kantaoui de juin 2015.

Le manque de communication est récurrent. « Aucune information n’est donnée après l’arrestation d’un terroriste ou à la fin d’une enquête. Il est difficile de savoir qui a été condamné à quoi et pourquoi. On dit même que les juges sont cléments avec les extrémistes mais au fond on ne sait pas ce qui est vrai ou faux », admet un journaliste.

L’attaque de ce 6 septembre montre-t-elle un dysfonctionnement du renseignement ?

L’omerta autour des attentats terroristes est devenue la règle et génère un malaise. L’attaque de ce 6 septembre montre-t-elle un dysfonctionnement du renseignement comme cela a souvent été le cas depuis l’émergence du terrorisme en mai 2011 ? Tous ont en mémoire les assassinats en 2013 des leaders de la gauche nationaliste Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi qui n’ont pas été encore totalement élucidés jusqu’à ce jour.

Quoi qu’il en soit, le terrorisme, en Tunisie, après les attentats de 2015, semble avoir renoncé à cibler la population civile et revient à ses premiers objectifs : les représentants des forces de l’ordre, que les ultras considèrent comme des « taghouts », des mécréants qui ne reconnaissent pas la suprématie de Dieu puisqu’ils font allégeance à l’État.

Des actes isolés ?

Les attaques de ces dernières années indiquent davantage des actes isolés que des opérations coordonnées par une organisation jihadiste. La dernière en date remonte au 6 mars 2020 avec un attentat suicide dirigé contre une patrouille de police surveillant l’ambassade américaine à Tunis. Là aussi, peu d’informations ont filtré sur les terroristes et l’opération est devenue un fait divers presque oublié.

À Akouda, les terroristes ont agi dans un secteur qu’ils connaissent par cœur : ils ont ciblé la patrouille qu’ils saluaient tous les jours en passant par cet embranchement et dont ils connaissaient toutes les habitudes. Une opération simple qui ne nécessite pas a priori de préparatifs complexes.

« Ils ne se sont même pas donné la peine d’aller loin, ils ont opéré dans leur périmètre. Il aura certainement suffi qu’un leader local souffle l’idée au trio pour que les esprits s’échauffent », note avec regret un hôtelier de la région.

Certains Tunisiens s’insurgent et pointent la responsabilité du courant islamiste dans son ensemble

La thèse de jeunes manipulables ne résiste pourtant pas à l’examen des faits. Différentes études — notamment celles de Crisis Group en 2018 et du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) — ont mis en évidence que les jeunes radicalisés actifs sur le front terroriste avaient pour la plupart un bon niveau d’éducation.

Certains Tunisiens s’insurgent et pointent la responsabilité du courant islamiste dans son ensemble. Les frères Gueddas ne cachaient ainsi pas leur sympathie pour Ennahdha, bien implantée dans les zones agricoles du Sahel.

Endoctrinement

Sana Ghenima, chef d’entreprise et activiste politique originaire d’Akouda, témoigne sur les réseaux sociaux : « Depuis des années, et principalement après 2011, Akouda abrite et alimente une secte de terroristes notoires qui se pavanent dans la ville sous couvert des islamistes d’Ennahdha. La mosquée El-Izdihar est leur fief. Leur projet repose sur l’endoctrinement des jeunes, l’infiltration des structures locales et surtout l’abrutissement des citoyens, ils alimentent la haine et la division. »

La date du 6 septembre n’est pas anodine. Elle correspond à la création en 1956 du corps de la Garde nationale de la Tunisie indépendante et républicaine et au retrait de la gendarmerie des autorités coloniales.

« Une date symbolique comme les affectionnent les jihadistes… », relève un officier à la retraite, qui note par ailleurs que les opérations se déroulent le plus souvent au plus fort d’une crise politique. Or le gouvernement Mechichi est entré en fonction ce 6 septembre, après un bras de fer entre Kaïs Saïed, le Parlement et le Chef du gouvernement.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte