Racisme

Golfe – Faisal Abualhassan : « Le recours à des esclaves africains a été sciemment oublié »

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Mis à jour le 07 septembre 2020 à 12h29
Une jeune fille de la communauté Akhdam, dans un bidonville de Sanaa, au Yémen, en mars 2012.

Une jeune fille de la communauté Akhdam, dans un bidonville de Sanaa, au Yémen, en mars 2012. © REUTERS/Khaled Abdullah

Chercheur en histoire afro-arabe à l’université Johns Hopkins, aux États-Unis, Faisal Abualhassan analyse pour Jeune Afrique les origines du racisme anti-noir dans les pays du Golfe.

Loin du mythe d’une « pureté » arabe et bédouine, la péninsule arabique n’est pas homogène sur le plan ethnique. La région compte ainsi une importante population noire, issue souvent de descendants d’esclaves africains, mais pas seulement.

À l’heure où l’Occident débat du racisme structurel à l’encontre des Noirs, Faisal Abualhassan, doctorant saoudien en histoire afro-arabe à l’Université Johns Hopkins (Baltimore, États-Unis), nous éclaire sur la situation particulière de ces communautés noires d’Orient, leur intégration dans la société, les rapports qu’entretiennent les pays du Golfe avec le racisme anti-noir et leur histoire avec l’esclavage.

Jeune Afrique : De quand date l’esclavage dans le Golfe ?

Faisal Abualhassan : Il semble qu’il y ait eu un pic du commerce d’esclaves dans la région au IXe siècle. Il est donc largement antérieur à la formation des États contemporains du Golfe. Cependant, entre le milieu et la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, il y a eu une forte résurgence du commerce entre l’Afrique et le Golfe. Mais avec la Grande Dépression, le succès des perles artificielles au Japon et celui des dattiers importés en Californie, de nombreux propriétaires d’esclaves ont été réduits au même niveau économique que les esclaves eux-mêmes.

Tous les États du Golfe, à l’exception de l’Arabie saoudite, étaient des protectorats britanniques jusqu’à leur indépendance, et tous ont aboli l’esclavage au moment de l’indépendance, si ce n’est peu de temps auparavant. Quant à l’Arabie saoudite, compte tenu de l’utilisation de la religion pour justifier l’esclavage tout au long de l’histoire islamique et arabe, l’abolition par le roi Fayçal en 1962 s’inscrit dans le cadre du récit de cette période jugée progressiste.

Le racisme contre les Akhdam, la minorité noire yéménite, au Yémen par exemple est surtout lié au fait qu’on les associe à des descendants d’esclaves, non ?

Oui, c’est vrai. De nombreuses personnes dans le Golfe présument que la peau foncée ou les soi-disant « caractéristiques africaines » impliquent des origines étrangères et ignorent que beaucoup de ces communautés, en particulier les Akhdam au Yémen, ont une présence historique dans la péninsule qui remonte à des centaines d’années et qu’elle n’est pas uniquement liée à l’esclavage.

Les populations noires du Golfe ne sont donc pas uniquement des descendants d’esclaves enlevés puis vendus dans la région ?

Il y a eu des contacts, des échanges et des migrations d’Arabie vers l’Afrique, mais aussi d’Afrique vers l’Arabie depuis des milliers d’années. Ces flux ne sont pas seulement liés à l’esclavage. De nombreuses familles et communautés venues d’Afrique ont migré pour s’installer et vivre à La Mecque sur plusieurs générations. En faisant cela, ils échappaient à la colonisation française ou britannique de leur pays d’origine en Afrique de l’Ouest. De nombreux Africains de l’Est ont également fui la colonisation pour s’installer dans le Hijaz ainsi que dans le Golfe.

Par ailleurs, beaucoup de femmes africaines esclaves ont été forcées de devenir des concubines [esclaves sexuelles]. Ainsi, dans le Golfe, il y a beaucoup de citoyens à la peau noire ou foncée qui sont non seulement des descendantes de femmes africaines réduites en esclavage, mais aussi des descendants de propriétaires d’esclaves.

Faisal Abualhassan, chercheur saoudien en histoire afro-arabe.

Faisal Abualhassan, chercheur saoudien en histoire afro-arabe. © DR / Faisal Abualhassan

Existe t-il un racisme anti-Noir dans ces pays ?

La « noirceur » en tant que concept d’identité pour catégoriser toutes les personnes à la peau noire ou foncée dans le Golfe n’existe pas. Cependant, les insultes raciales et les stéréotypes sur les descendants des Africains réduits en esclavage sont souvent utilisés de manière péjorative contre quiconque a la peau noire ou foncée.

Le racisme prend de nombreuses formes dans la société contemporaine du Golfe. L’une des formes de racisme et de discrimination les plus courantes est liée à la nationalité et au travail. Elle vise les nationalités des ouvriers expatriés ou des domestiques par exemple. Dans ce cas, cela reflète des angoisses et des problèmes de statut socio-économique du Golfe moderne. C’est également le fruit de l’obsession et de la fétichisation de la pureté et de l’affiliation tribale [arabe], des arbres généalogiques, etc.

Il existe également un racisme contre les citoyens du Golfe « présumés étrangers ». Bien qu’il ne débouche pas nécessairement sur des discriminations étatiques, cela affecte socialement ces citoyens du Golfe aux origines discutées. Le meilleur exemple est d’examiner les tabous entourant le mariage entre différents groupes de citoyens du Golfe. C’est à travers cet exemple que l’on peut trouver des pratiques réelles de racisme liées à la couleur de la peau.

Mis à part le mariage, comment se formalise le racisme anti-noir dans le Golfe ?

Les seules blagues ou stéréotypes qui s’attaquent à des individus à la couleur de peau foncée sont liés à l’esclavage. Les poèmes sur la possession d’esclaves et leur passage à tabac sont encore régulièrement enseignés à l’école en raison du prestige des auteurs. Dans la région, il y a peu de représentations à la télé de citoyens à la peau noire en dehors des sports et des thématiques liées à la musique.

Ce manque de visibilité est l’une des plus grandes formes indirectes de racisme

Ce manque de visibilité, malgré une part importante de ces populations dans ces pays, est l’une des plus grandes formes indirectes de racisme, car il efface les personnes à la peau noire de l’image publique ou de l’idée de ce que cela signifie d’être un citoyen du Golfe. Cela ne devrait pas être surprenant pour les gens que de nombreux citoyens des pays du Golfe ont la peau noire, et pourtant c’est le cas. C’est lié aux stéréotypes construits et largement diffusés par la société et les médias.

Cette partie de l’histoire des pays du Golfe est-elle publiquement reconnue comme un crime ou une faute ? Si non, existe-t-il un déni ?

C’est une question compliquée, mais si vous vous demandez si elle est discutée et reconnue comme un crime de la même manière qu’elle l’est en Occident, je dirais que la réponse est non. Beaucoup de gens dans le Golfe ont sciemment oublié le recours à l’esclavage à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

L’esclavage est ainsi relégué à l’histoire pré-moderne

L’idée qu’on se fait encore dans la région de ce trafic humain, est à l’image de celle de célèbres savants orientalistes occidentaux qui décrivent « l’esclavage islamique » comme n’étant pas un esclavage productif consacré aux durs labeurs ou à l’agriculture, mais plutôt un « esclavage de consommation » utilisé par les élites, les membres de la famille royale et l’État en tant qu’entourage ou administrateurs ou soldats. C’est historiquement incorrect, mais cela correspond à l’idée générale de progrès depuis l’indépendance et l’avènement du pétrole dans le Golfe. L’esclavage est ainsi relégué à l’histoire pré-moderne.

La question de la reconnaissance publique est difficile car elle impliquerait de discuter de mères ou de grands-mères ou d’autres histoires familiales privées et intimes de concubinage et d’asservissement [sexuel]. Ces sujets ne peuvent être discutés en public avec des personnes extérieures à la famille.  Je pense qu’il est donc plus approprié de parler d’ignorance dans la société du Golfe plutôt que de déni.

Pourquoi l’esclavagisme est-il un sujet tabou dans les pays du Golfe ?

Il est compliqué d’avoir des débats nationaux sur le racisme et l’esclavage car cela implique que les gens reconnaissent publiquement à la fois que leurs ancêtres ont kidnappé et asservis des êtres humains ou qu’ils ont eux aussi été réduits en esclavage. Or, dans ces sociétés, on n’intègre pas facilement les histoires intimes de parenté dans le débat public.

Cela exigerait une acceptation publique du fait que les citoyennetés du Golfe ne pas sont basées sur la seule descendance tribale et bédouine, mais sur qui vivait dans la région au moment de la création des États, au milieu du XXe siècle.

Mais nos sociétés sont devenues très exclusives en termes de nationalité et ont commencé à fétichiser une pureté imaginaire et fausse qui serait entachée si nous ouvrions le débat sur les origines étrangères de nos citoyens. Je pense que l’angoisse et le tabou du racisme et de l’esclavage dans les sociétés du Golfe viennent de là.

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