Politique

Les migrants, grands oubliés du conflit libyen

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Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020 (illustration).

Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020 (illustration). © Santi Palacios/AP/SIPA

Alors que les tensions géostratégiques attirent tous les regards en Libye, le sort des migrants, dont les départs pour l’Europe ont fortement repris, reste dramatiquement opaque.

« Nous sommes partis de Zouara [à une centaine de kilomètres à l’ouest de Tripoli, ndlr] vers quatre heures du matin, mais quelques heures après le moteur du bateau s’est cassé. Nous avons appelé les garde-côtes italiens, espagnols, français. Nous ne savions pas où nous étions. Personne ne nous a répondu », témoigne un migrant interviewé par la presse italienne.

Ainsi commence le récit du naufrage le plus meurtrier de l’été 2020, non loin des côtes libyennes : au moins 45 migrants africains ont péri le 17 août après l’explosion d’un bateau de fortune contre lequel un groupe armé a tiré depuis la côte.

Sauvés par un bateau de pêcheurs après vingt-quatre heures en mer, les survivants — originaires du Mali, du Tchad, du Sénégal et du Ghana –, brûlés à cause de l’explosion, ont été ramenés en Libye et « mis en détention après leur débarquement », confirme l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés.

Hausse des départs

Le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) se dit « vivement préoccupé par les récents retards dans les opérations de sauvetage et de débarquement » et demande aux États européens de « réagir rapidement à ces incidents en augmentant les capacités de recherche en mer ». Les migrants et réfugiés morts au large de la Libye depuis début 2020 sont au moins au nombre de 303.

Durant les mois estivaux, les départs ont à nouveau augmenté. Pendant la semaine qui précède le naufrage évoqué – du 11 au 16 août –, l’association Alarm Phone qui recueille les appels des bateaux en détresse estime qu’environ 900 personnes ont quitté la Libye à bord de 14 embarcations.

L’Organisation internationale pour les migrations dénonce une situation de plus en plus chaotique et opaque 

Cette hausse des départs a été confirmée par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui dénonce également une situation de plus en plus chaotique et opaque pour ceux qui restent bloqués en Libye : les organisations internationales ont perdu toute trace de la moitié des 6 200 migrants interceptés en Méditerranée et ramenés dans le pays par les garde-côtes libyens depuis début 2020.

Une minorité des migrants présents en Libye se trouvent aujourd’hui dans des centres officiels ; les autres, hébergés dans des centres de détention non reconnus, sont aux mains des milices. Au total, 46 823 demandeurs d’asile sont actuellement présents dans le pays selon l’UNHCR (communiqué du 7 août), sans compter tous ceux qui n’ont pas été enregistrés par l’organisation internationale.

Les accords bilatéraux entre Tripoli et Rome ont pour objectif affiché de « diminuer les arrivées dans l’espace Schengen ». Soutenue par l’Union européenne, cette entente a été renouvelée pour une période de trois ans en février, malgré les affrontements armés qui étaient alors en cours en Tripolitaine.

L’Italie s’est engagée à former les garde-côtes libyens et à contribuer à leur financement à hauteur de 10 millions d’euros en 2020, rapporte l’Oxfam, soit 3,1 millions en plus qu’en 2019.

40 000 personnes renvoyées en Libye 

La question migratoire est au cœur de la stratégie italienne en Libye : la volonté de reprendre un dialogue avec le camp de Haftar lors de son avancée vers Tripoli n’a été que « le résultat des craintes d’un éventuel changement de gouvernement et d’une éventuelle renégociation des accords entre les deux pays », explique le spécialiste Mattia Giampaolo dans un rapport publié par l’Italian Institute for International Political Studies (ISPI).

Au nom de ces accords, depuis trois ans, « au moins 40 000 personnes — dont des milliers de mineurs –, ont été renvoyées en Libye et exposées à des souffrances inimaginables », s’alarme la directrice du programme européen d’Amesty International, Marie Struthers.

Le naufrage du 17 août a relancé le débat sur la question des migrants bloqués dans le pays. Du fait de l’avancée des milices alliées de Khalifa Haftar vers la zone contrôlée par le Gouvernement d’entente nationale (GNA) de Fayez Al-Sarraj en janvier, le centre de transit de Tripoli géré par l’UNHCR a cessé d’accueillir les demandeurs d’asile en attente d’une évacuation vers un pays tiers en début d’année, et se limite à distribuer des kits d’hygiène ou de la nourriture. Et bien que, depuis avril, l’offensive du maréchal Haftar commence à marquer le pas, la situation du centre n’évolue pas.

Au contraire, à cause de la pandémie de coronavirus, les opérations dites de « retour volontaire » menées par l’OIM cessent également. Aucun vol charter censé rapatrier les migrants ne décolle depuis.

La seule option qui reste alors, c’est de s’embarquer en Méditerranée malgré le risque élevé d’être renvoyé vers le pays de départ. Un phénomène qui ne se limite pas aux migrants originaires de l’Afrique subsaharienne : plusieurs bateaux transportant des Libyens ont été secourus dans les eaux territoriales italiennes à partir d’avril 2019, un phénomène inédit pour la Libye, qui est traditionnellement un pays de transit des migrants.

Repli sur la Tunisie

Mais la question des arrivées depuis la Libye ne se limite pas aux côtes siciliennes, la porte d’entrée de l’Europe. Pour échapper à la violence déclenchée depuis le début des affrontements entre les deux camps rivaux, des centaines des migrants tentent aussi la voie de la Tunisie.

Selon les dernières données mises à disposition par l’UNHCR pour l’année 2019, 2 066 demandeurs d’asile ont traversé la frontière tunisienne en 2019, soit une augmentation de plus de 150 % par rapport à l’année précédente. La plupart arrivent de Libye.

La Tunisie semble devenir la nouvelle cible de la stratégie européenne d’externalisation des frontières

Cette situation a poussé le gouvernement tunisien à élaborer un plan au cas où les arrivées dépasseraient les capacités des centres d’accueils tunisiens, situés à Medenine et à Zarzis, dans le sud du pays. La stratégie comporterait notamment la construction d’un nouveau camp de réfugiés dans le sud du pays.

Des migrants arrivent au port de Zarzis, le 1er août 2018.

Des migrants arrivent au port de Zarzis, le 1er août 2018. © Mounir Beji/AP/SIPA

« Après l’expérience de 2011 et l’ouverture du camp de réfugiés de Choucha, on est constamment en contact avec les autorités libyennes. Le plan existe depuis 2014 et ne sera activé qu’en cas d’urgence », confirme Mongi Slim, directeur du Croissant Rouge de Medenine.

En 2018, la Commission européenne avait proposé aux pays du Maghreb d’y installer des « plateformes de débarquement » pour les migrants secourus dans les eaux internationales, alors que l’Italie annonçait la fermeture de ses ports. La réponse négative de la Tunisie ne s’était pas faite attendre.

Mais dans les faits, avec la frontière maritime bloquée par les garde-côtes financés par l’UE, « l’Europe semble avoir pris le parti de mettre en place des arrangements de contrôle migratoire fragmentés et progressifs, dont la Tunisie est le candidat privilégié. À mesure que la situation sécuritaire en Libye se dégrade, elle semble devenir la nouvelle cible de la stratégie européenne d’externalisation des frontières », a récemment dénoncé le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

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