Politique

Sénégal – Oumar Sarr : « Le PDS n’est pas notre ennemi »

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Mis à jour le 07 septembre 2020 à 11h18
Oumar Sarr, l’ex-numéro deux du PDS, à Dakar, le 25 novembre 2019.

Oumar Sarr, l’ex-numéro deux du PDS, à Dakar, le 25 novembre 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Plusieurs ex-membres déçus du Parti démocratique sénégalais (PDS) ont déposé la demande officielle de création de leur parti jeudi. C’est Oumar Sarr, l’ancien numéro deux du parti d’Abdoulaye Wade, qui en est désormais le président.

Il avait passé de nombreuses années en tant que « numéro deux ». Le voilà désormais à la tête de sa propre formation politique. Jeudi 3 septembre, Oumar Sarr, ancien secrétaire national adjoint du PDS, déposait à la préfecture de Dakar le dossier de son parti, le Parti des libéraux et démocrates/And Suqali (PLD/AS).

Il était accompagné de plusieurs ex-barons de la formation créée par Abdoulaye Wade en 1974, dont l’ancien porte-parole du parti Babacar Gaye et l’avocat Amadou Sall.

Pas question cependant de reproduire les dynamiques qui les ont poussés en dehors du parti libéral : le PLD/AS sera un parti « démocratique » et participatif, assure le maire de Dagana. Comprendre : il ne sera pas question de décisions unilatérales, ni de « dévolution monarchique du pouvoir ». C’est en effet la mainmise de Karim Wade, le fils du patron, sur les instances dirigeantes du parti qui a progressivement provoqué le départ des fidèles du PDS.

Mais Oumar Sarr n’est pas là pour « critiquer » ses alliés d’hier ni son ancien mentor, dont il fut plusieurs fois ministre. Après un an passé à organiser leur mouvement Suqali Sopi, les déçus du PDS tentent donc leur chance à travers le PLD/AS. Et espèrent bien peser sur le jeu politique. Optimiste, le nouveau président de parti s’est confié à Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Votre mouvement Suqali sopi s’est officiellement constitué en tant que parti politique lors de son Assemblée générale constitutive, le 31 août dernier. Le début des choses sérieuses ?

Oumar Sarr : Notre parti est présent au niveau national, dans 40 départements sur 45, et parmi la diaspora. Plusieurs centaines, voire des milliers de conseillers ont adhéré à notre formation. Nous avons adopté nos statuts, notre règlement intérieur.

Une commission travaille également sur ce que nous appelons notre programme fondamental et notre programme d’activité : des tâches urgentes. Nous allons de l’avant, c’est le plus important aujourd’hui, pour pouvoir construire un grand parti national.

Pourquoi avoir officialisé la création de votre parti aujourd’hui ?

Jusqu’à récemment, certains pensaient qu’on pouvait encore changer les choses au sein du PDS : discuter, échanger. Il nous fallait conserver l’unité du mouvement pour pouvoir partir tous ensemble. Nous avons passé un an à co-fonder ce parti nouveau, sur des bases claires. Chat échaudé craint l’eau froide ! Nous avons besoin d’un parti structuré, démocratique et durable.

L’opposition est divisée, amorphe

Pensez-vous que la création de votre parti puisse relancer une opposition, très effacée depuis quelques mois ?

Je ne veux pas critiquer, surtout que notre mouvement faisait déjà partie du FRN (Front de résistance nationale, une coalition réunissant plusieurs partis d’opposition, ndlr). L’opposition est divisée, amorphe. Elle a subi un choc lors de la victoire de Macky Sall au premier tour de l’élection présidentielle de 2019. Se reconstituer demande du temps, d’autant plus que nous sommes engagés dans des discussions dans le cadre du dialogue national. En tant que parti, nous avons besoin de construire notre formation, de rassembler, nous structurer, avant de mener toutes ces batailles.

Vous évoquez le « choc » de l’opposition après la victoire en « un coup K.O. » du président. Quelles leçons tirez-vous de cet échec et comment proposer quelque chose qui fonctionne mieux, en tant que formation politique ?

Les partis n’ont pas vraiment montré leur force dans les différentes localités. Au niveau local, des départements, des communes, ils ne semblaient pas structurés. Ce manque d’organisation a causé la défaite. De plus, le PDS a tenu une position confuse vis-à-vis du vote (Abdoulaye Wade avait appelé lors de la campagne électorale à boycotter le scrutin, un mot d’ordre ensuite démenti par plusieurs cadres du parti, ndlr). La leçon à tirer est qu’on ne peut pas se construire uniquement sur un mouvement ou des idées : il faut se construire à partir de la base.

N’avez-vous pas perdu une partie importante de cette base, en vous séparant du PDS ?

On a un poids national qui est là. Je ne veux pas le critiquer, mais je pense que le PDS a du mal à se remettre debout : ils ne sont allés aux élections, leur responsable Karim Wade n’est pas au Sénégal. Nous sommes contents de ce que nous avons pu engranger à partir du PDS de Karim Wade, des forces que nous avons pu soustraire.

Macky Sall avait évoqué la possibilité de former un gouvernement d’union nationale. Dans les rangs de l’opposition, il se dit que certains adversaires de Macky Sall pourraient être en train de négocier une place dans ce gouvernement – un reproche qui vous a aussi été fait.

À ma connaissance, il n’y a pas de discussions pour un gouvernement d’union nationale. Bien sûr, nous avons dit qu’il était important de discuter. Nous pensons que la radicalisation ne mène à rien. Mais à mon sens, il n’y a pas eu d’avancée à ce sujet, d’autant plus que le dialogue n’est pas terminé. À la fin des discussions, si un gouvernement d’union est formé, chacun réfléchira à la manière d’appréhender cette question.

Comment l’appréhendez-vous vous-même ?

On a toujours dit que si cette question se posait, on allait regarder, se réunir et réfléchir. Serait-ce dans notre intérêt ? Ne vaudrait-il pas mieux construire davantage le parti avant tout ? Ce sont des questions qui se posent, et je ne suis pas maître du jeu, je ne peux pas décider pour ma formation.

N’est-il pas paradoxal de se dire ouvert à un gouvernement d’union nationale alors que vous venez à peine de lancer votre formation, que vous définissez comme un parti d’opposition ?

Cette question n’est pas d’actualité : le plus important aujourd’hui, c’est de nous structurer. Et puis, on ne nous a pas posé la question.

Les élections locales, qui pourraient être la première échéance à laquelle vous serez confrontés, doivent se tenir d’ici à mars 2021. Cette échéance est-elle tenable ?

Objectivement, c’est pratiquement impossible. Je ne vois pas comment nous pourrions déposer nos listes trois mois avant le scrutin, soit fin décembre. Avant cela, il faut auditer le fichier, évaluer le processus électoral, pour pouvoir tenir des élections aux résultats incontestables. Aujourd’hui, aussi à cause du Covid, nous sommes à l’étape zéro de ce processus.

Abdoulaye Wade reste notre mentor

Cette semaine, la question du statut du chef de l’opposition était discutée au sein du dialogue politique. Les noms d’Idrissa Seck et d’Abdoulaye Wade ont été avancés. Comment envisagez-vous l’idée qu’Abdoulaye Wade, votre ancien mentor, soit désigné chef de file de l’opposition ?

Nous n’avons pas de relations d’inimitié avec Abdoulaye Wade. Il reste notre mentor. Nous avons eu des problèmes avec son fils, avec le mode de gestion du PDS. Mais en créant notre parti, nous ne faisons pas du PDS notre ennemi. Le passé, c’est le passé. Nous avons eu une relation privilégiée avec le président Wade, qui est d’un certain âge, et vous voulons la préserver. Quel que soit le choix qui sera fait, nous suivrons ce qui est décidé au sein du dialogue.

Certains pensent qu’il faut se baser sur les élections législatives et désigner chef de file l’homme politique qui dispose du maximum de sièges à l’élection, et d’autres qu’il faut se baser sur l’élection présidentielle et désigner le candidat arrivé en deuxième position. En l’absence d’un consensus, l’opposition a choisi de ne pas se prononcer sur le mode de désignation du chef de l’opposition pour l’instant.

Et laisser le mot de la fin à Macky Sall ? Les partis d’opposition sont pourtant les premiers concernés…

Oui, ce sont des questions complexes. C’est vrai que c’est discutable, mais on échangera encore sur cette question décisive.

Le premier signe de rupture avec Abdoulaye Wade était votre participation « en votre nom » au lancement du dialogue national en mai 2019, contre l’avis de votre parti. À quel moment vous êtes-vous dit que votre avenir politique n’appartenait plus au PDS ?

À ce moment-là justement. Le président et moi étions tombés d’accord [quant à la participation du parti au dialogue] et il a changé d’avis dans la nuit. Cela n’était plus possible. Cette décision avait été actée, sans prendre la peine de me consulter, moi ou un autre responsable. Comme on dit, « lorsque le lait est tiré, il faut le boire ».

Avez-vous encore des contacts avec Abdoulaye Wade ?

Non, je n’ai plus de rapports avec lui. Avec le Covid, je ne pense pas qu’il reçoive beaucoup. Quand la situation sera stabilisée, notre parti structuré, nous chercherons à le voir et à discuter. Il reste notre père à tous.

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