Économie

Rémy Rioux : « Ne laissons pas tomber le secteur privé africain »

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Mis à jour le 09 septembre 2020 à 15h37
Rémy Rioux, directeur général de l'Agence française de développement.

Rémy Rioux, directeur général de l'Agence française de développement. © Alexandre Salle de Chou/AFD.

Le rôle des banques de développement en période de crise est crucial et Rémy Rioux, le patron de l’AFD, appelle à ne pas oublier le soutien aux PME pour sauvegarder le tissu entrepreneurial africain.

Porter un discours « disruptif » mais « le plus honnête possible » sur l’Afrique. Telle est la mission – en plus du financement de 500 projets par an sur le continent – de l’Agence française de développement (AFD) et de son patron depuis 2016, Rémy Rioux.

Créée en 1941 et implantée à Dakar dès l’année suivante, l’AFD a, en 2019, approuvé 14 milliards d’euros de financement dans plus de cent pays, dont la moitié en Afrique, où elle dispose de 30 agences dans 49 pays. Autant dire que le continent – et en particulier le Sahel – constitue une priorité pour ce bras armé de la France en matière d’aide au développement, qui concentre ses financements sur des secteurs à fort impact social : l’énergie, l’éducation, l’accès à l’eau et à l’assainissement, l’agriculture, notamment.

Cette action s’accompagne de publications régulières. La dernière en date est un atlas ( Atlas de l’Afrique – AFD. Pour un autre regard sur le continent, publié le 26 août chez Armand Colin), regroupant une centaine de cartes inédites pour évaluer et présenter les progrès du continent en matière de développement. Il s’agit de « rendre justice à l’Afrique » – en rappelant que le continent pèse déjà autant en termes de population et de produit intérieur brut (PIB) que l’Inde – tout en « rappelant sa diversité » mais aussi « sa capacité à innover ».

Le résultat met en avant, malgré le contexte difficile, «l’impressionnant chemin parcouru par le continent », souligne Rémy Rioux, également président du Club international de la finance du développement (IDFC).

Jeune Afrique : Quels enseignements sont à tirer de la période actuelle de crise, sanitaire et économique, provoquée par la pandémie de coronavirus ?

Rémy Rioux : J’en vois deux principaux. D’une part, l’intégration africaine ou plutôt les intégrations africaines progressent indéniablement. La rapidité et la cohérence de la réponse africaine à cette crise sanitaire l’ont, pour le moment, bien montré. D’autre part, contrairement à l’idée répandue de systèmes de santé défaillants, nous avons vu des organisations – pourtant peu dotées en personnel de santé – fonctionner et réussir à mobiliser d’autres acteurs sociaux ou même la médecine traditionnelle dans la lutte contre le coronavirus.

L’épidémie est loin d’être finie mais j’ai été très intéressé par notre incompréhension de l’évolution de la Covid-19 en Afrique et notre trouble face à une réalité africaine qui n’entrait pas dans des cases préétablies. C’est exactement l’esprit de notre atlas qui vise, à la suite du discours de Ouagadougou du président Macron en 2017, à changer les regards.

Ne laissons pas tomber le secteur privé africain !

Si la réponse sanitaire a été à la hauteur selon vous, qu’en est-il de la réponse économique ?

La crise économique est, elle, certaine et profonde et chaque acteur doit se mobiliser très vite. Avec un point auquel il faut être très attentif : éviter le déchirement du tissu de PME existant. On parle beaucoup des questions de santé et de dette des États mais il faut aussi se préoccuper de micro-économie. On sait combien l’accès au crédit était déjà compliqué avant la crise, il faut se mobiliser pour éviter les faillites et la bascule des activités dans le secteur informel. Bref, ne laissons pas tomber le secteur privé africain !

Proparco, notre filiale dédiée au secteur privé, poursuit et renforce le déploiement de l’initiative Choose Africa avec près d’1,5 milliard d’euros investis depuis dix-huit mois en soutien aux start-up, TPE et PME africaines. Il faut faire beaucoup plus et bâtir une large coalition financière, car les dispositifs pour résister à la crise ne sont pas encore à l’échelle.

Comment l’AFD fait-elle face à la crise ?

Dans la période actuelle, où la demande de soutien est très forte, les banques publiques de développement jouent un rôle contracyclique clé. À court terme, elles permettent de compenser la baisse des financements des banques commerciales, retenues par la montée des risques. En parallèle et à plus long terme, elles encouragent les transformations de nos économies comme le développement des énergies renouvelables ou de l’agro-écologie. En 2020 et malgré de très grandes contraintes, l’AFD devrait, sur l’ensemble de l’année, atteindre un niveau d’activité comparable à celui de l’an dernier, qui avait dépassé pour la première fois le seuil des 14 milliards d’euros.

Je n’observe pas de repli dans le financement du développement et c’est une bonne nouvelle.

Les financements ne sont-ils pas plus compliqués à mobiliser ?

Je n’observe pas de repli dans le financement du développement et c’est une bonne nouvelle. Tous les engagements pris avant la crise sont tenus. En France, selon les premiers éléments du projet de loi de finances pour 2021, la mission « aide au développement » verra son budget augmenter par rapport à 2020. Au niveau européen, l’Union a adopté un budget pluriannuel qui maintient ses ambitions dans le domaine. Au plan mondial, le Fonds vert pour le climat, si important pour la mise en œuvre de l’accord de Paris de 2015, a reçu 10 milliards de dollars supplémentaires. La Banque africaine de développement (BAD) est en cours de recapitalisation. Tout cela va dans le bon sens. En revanche, il n’y a pas pour le moment de dimension internationale dans les plans de relance qui sont tous d’abord nationaux.

Concernant la BAD, comment jugez-vous son action et celle de son président, Akinwumi Adesina, qui vient d’être reconduit à sa tête après une crise liée à des plaintes pour mauvaise gouvernance ?

Je félicite chaleureusement mon ami Akin pour sa réélection ! C’est une très bonne nouvelle. Après des mois difficiles, il peut continuer et approfondir son travail. La BAD est un partenaire incontournable et nous sommes prêts à encore plus de coopération avec elle durant ce second mandat. La banque dispose d’une légitimité africaine que n’auront jamais ni l’AFD ni la Banque mondiale.

Il faut renforcer la connexion entre toutes les banques publiques de développement

Et, pour jouer pleinement son rôle, elle doit atteindre une taille financière supérieure, comme l’ont récemment décidé ses actionnaires. La BAD est aussi une plateforme pour appuyer toutes les autres banques publiques, régionales, comme la BOAD ou la TDB Bank, et nationales, au Rwanda, en Afrique du Sud, au Maroc ou bientôt au Ghana. En Afrique, on compte déjà plus de cent banques publiques mais leur bilan représente moins de 5 % du bilan consolidé de l’ensemble des banques publiques de développement dans le monde. Il faut les renforcer rapidement.

Vous plaidez aussi pour une plus grande coopération entre ces établissements. Ce sera l’objectif du premier sommet mondial des banques publiques de développement, que l’AFD organise du 10 au 12 novembre à Paris ?

C’est un point crucial dans la réponse à la crise et sur le long terme. Il faut renforcer la connexion entre toutes les banques publiques de développement, la BAD comme les autres, et en particulier toutes les banques nationales. C’est ainsi, par les cofinancements et l’échange de bonnes pratiques, que nous pourrons être plus ambitieux pour le climat et dans la lutte contre les inégalités. Lors du sommet baptisé « Finance en Commun », que nous organisons en partenariat avec le Forum de Paris sur la Paix, nous allons rassembler les 450 banques publiques de développement qui existent dans le monde, lesquelles investissent 2 500 milliards de dollars chaque année, soit 10 % de l’investissement mondial.

Des Maliens célèbrent le départ d'Ibrahim Boubacar Keïta à Bamako, le 21 août 2020.

Des Maliens célèbrent le départ d'Ibrahim Boubacar Keïta à Bamako, le 21 août 2020. © Baba Ahmed/AP/Sipa

Pour revenir à l’actualité, beaucoup de questions se posent sur les conséquences économiques de la crise politique au Mali. Quelle lecture faites-vous de la situation ?

Notre travail à l’AFD, c’est de penser et d’agir sur le long terme, en nous plaçant du côté des acteurs locaux. Au Mali, comme dans tout le Sahel, nous octroyons des prêts pour des projets sur 20 ans. Et c’est bien à cet horizon qu’il faut essayer d’imaginer l’avenir de cette région. C’est d’autant plus important quand la situation de court terme est très incertaine.

En rappelant une donnée de fond : même si le Mali est loin au classement de l’indice de développement humain, cet indicateur a doublé en trente ans, porté notamment par un fort taux de croissance du revenu par habitant. C’est tout le paradoxe de la situation malienne et sahélienne, la région qui connaît le plus fort taux de croissance de toute l’Afrique.

Au Mali, la politique de développement fait partie de la solution

Comment améliorer l’action sur le terrain ?

En maintenant le cap : nous sommes présents comme jamais au Mali, à hauteur de 200 millions d’euros d’engagements par an et à travers 40 projets, y compris dans le nord et le centre du pays. Cela ne suffira pas, évidemment, à résoudre tous les problèmes. Mais, la politique de développement, avec sa spécificité, fait partie de la solution, aux côtés de l’action politique et de l’effort de sécurité. La station de Kabala, récemment ouverte, c’est de l’eau potable pour plus d’un million d’habitants supplémentaires à Bamako. Le contexte troublé de ces derniers jours ne doit surtout pas conduire à renoncer aux investissements dans le développement.

Certains observateurs estiment que le soutien français au secteur agricole dans le Sahel est trop faible. Qu’en pensez-vous ?

On sait qu’il y a des modes dans le financement du développement. Et il est vrai que, ces dernières décennies, la tendance a hélas plutôt été à une diminution des fonds consacrés à l’agriculture. Cette tendance ne s’observe pas à l’AFD avec le maintien de notre action dans ce secteur – environ un milliard d’euros par an –, forte de l’expertise sur les filières de nos ingénieurs agronomes.

Au Mali, l’un de nos partenaires, la Banque nationale de développement agricole (BNDA), finance des projets dans tout le pays, notamment dans les zones fragiles. C’est un exemple de la contribution très positive que les banques publiques peuvent apporter, même dans les contextes nationaux les plus complexes.

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