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Marcel Amon-Tanoh : « Ouattara et moi avons un différend, mais nous ne sommes pas fâchés »

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 05 septembre 2020 à 14h23
Marcel Amon-Tanoh, à Abidjan, le 3 septembre 2020.

Marcel Amon-Tanoh, à Abidjan, le 3 septembre 2020. © Issam Zejly pour JA

Candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre en Côte d’Ivoire, l’ancien ministre des Affaires étrangères estime qu’Alassane Ouattara ne devrait pas briguer un troisième mandat et s’inquiète du regain de tension constaté ces dernières semaines. Interview.

La peinture est encore fraîche, les travaux ne sont pas totalement achevés. C’est ici, dans cette villa du quartier des Deux-Plateaux à Abidjan, que Marcel Amon-Tanoh a installé son QG de campagne. Avec son équipe (une grosse centaine de personnes), il y finalise son programme de gouvernement.

À 68 ans, et sous réserve que le Conseil constitutionnel valide sa candidature à la prochaine élection présidentielle, l’ancien ministre des Affaires étrangères se lance dans une nouvelle aventure. Un pari osé pour un homme qui avait jusque-là montré un intérêt limité pour la chose politique et qui n’avait pas réussi à se faire élire député d’Aboisso en 2011.

Mais « MAT », comme l’appellent ses proches, veut croire en sa bonne étoile. À quelques semaines du scrutin prévu fin octobre, il s’inquiète néanmoins des tensions actuelles. Celui qui fut un proche collaborateur d’Alassane Ouattara pendant 26 ans regrette la décision du chef de l’État de briguer un troisième mandat. Dans cette interview recueillie jeudi 3 septembre, la première depuis sa démission du gouvernement en mars, il appelle à la tenue d’un dialogue pour que l’élection se tienne dans de bonnes conditions. Quitte à ce que celle-ci soit reportée.

Jeune Afrique : À quelques semaines de l’élection présidentielle, le climat politique s’est tendu. Les manifestations contre la candidature d’Alassane Ouattara ont fait une dizaine de morts. Êtes-vous inquiet ?

Marcel Amon-Tanoh : Le 19 juillet sur les réseaux sociaux, j’avais appelé les Ivoiriens et surtout la classe politique à se ressaisir. Je demandais au président de la République de tendre la main à l’opposition, et à l’opposition de l’accepter. L’atmosphère autour du processus électoral était très tendue et j’étais déjà inquiet, alors même que le chef de l’État n’avait pas encore annoncé sa décision de se représenter. Alors vous imaginez aujourd’hui ? La situation est devenue explosive et oui, je suis très préoccupé.

Qui porte la responsabilité de ces violences ? L’opposition accuse le pouvoir et le pouvoir reproche à l’opposition d’être dans une posture insurrectionnelle…

Nous sommes dans un pays divisé, qui ne s’est pas encore réconcilié avec lui-même, et il ne faut pas mettre d’huile sur le feu. À mon sens, le plus important est d’arrêter cette violence et de faire en sorte qu’il n’y ait plus de mort. La seule façon d’y arriver est d’asseoir les différentes parties autour d’une table et de faire en sorte qu’elles se parlent. Nous sommes tous responsables de cette situation. Le président de la République est le chef de la famille. Qu’il prenne des initiatives. L’opposition avait d’ailleurs demandé à le rencontrer. Il ne faut pas que l’on oublie de tirer les leçons d’un passé récent, auquel nous avons tous assisté et participé.

Mieux vaut reporter le scrutin si les conditions ne sont pas réunies. »

Les conditions d’une élection libre et transparente sont-elles réunies ?

Nous ne sommes pas encore entrés en campagne et il y a déjà des morts. Qu’en sera-t-il lors du scrutin ? À quoi ressemblera la période post-électorale ? Nous avons tous intérêt à ce que l’élection se tienne dans de bonnes conditions. Elle doit être juste, transparente et inclusive pour que celui qui est battu reconnaisse sa défaite. La Côte d’Ivoire le mérite, ses morts aussi.

Quitte à reporter le scrutin ?

Il n’est pas trop tard pour s’asseoir, dialoguer et tenir l’élection à bonne date. Mais mieux vaut la reporter si les conditions ne sont pas réunies plutôt que risquer d’entraîner le pays dans une crise et de porter la responsabilité de nouveaux morts.

Le président de la République a donné sa parole. Il serait bien qu’il la tienne. »

Il y a actuellement plusieurs sujets de crispations. Le premier est lié à la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat. Diriez-vous qu’elle est légale ou qu’elle est contraire à la Constitution, comme l’estime l’opposition ?

De grands juristes ivoiriens se sont prononcés sur cette question. Ils ont dit que le président n’avait pas droit à un troisième mandat. Je sais également que le Conseil constitutionnel est divisé sur cette question : en son sein, certains pensent que le chef de l’État peut se représenter, d’autres que non.

Pour ma part, je ne suis pas juriste. Mais j’estime que c’est avant tout une question de morale et de parole donnée. Tenir ses engagements, c’est important. Encore plus pour un chef. Le président de la République a donné sa parole. Il serait bien qu’il la tienne. Je ne retiens pas la raison de force majeure qu’il a avancée. Il avait dit qu’une équipe allait lui succéder. Ne pouvait-il pas choisir une autre personnalité ? N’importe lequel d’entre nous peut mourir demain matin. Le président aurait dû envisager le cas de figure dans lequel nous nous sommes retrouvés [la mort de son dauphin, le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly] et anticiper.

L’Église catholique, par la voix du cardinal Jean-Pierre Kutwa, a estimé que sa candidature n’était pas nécessaire. L’Église a-t-elle eu raison de se prononcer publiquement ?

Le rôle des religieux est de prendre position sur des faits de société, surtout quand des vies sont en danger. On ne peut pas les solliciter pour qu’ils se prononcent quand cela nous arrange et les clouer au pilori lorsqu’ils expriment des avis qui ne nous sont pas favorables.

En 2016, à l’époque de la révision constitutionnelle, vous étiez  le directeur de cabinet du président Ouattara, vous étiez donc au cœur du système. Aviez-vous exprimé des réserves ?

J’étais contre cette révision et j’ai précisé les points qui me posaient problème – je l’ai même écrit. Je me suis étonné du fait qu’on ait fait sauter la limite d’âge. Des raison m’ont été données, mais je considère qu’elles n’étaient pas valables.

Autre point de crispation : l’exclusion de certains acteurs du processus électoral. L’ancien président Laurent Gbagbo et l’ex-président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, doivent-ils être autorisés à concourir ?

La crise postélectorale date de 2011. Nous sommes en 2020 et le processus de réconciliation est manifestement en panne. Laurent Gbagbo et Guillaume Soro font partie de ceux qui peuvent aider à la réconciliation. Il serait donc bon qu’ils puissent participer à ce processus [et non, comme nous l’avions initialement écrit par erreur, « à l’élection », ndlr].

Concernant leurs candidatures, le président de la commission électorale a expliqué qu’il les avait rayées de la liste à la suite de décisions de justice. Je ne porterai pas de jugement sur ces décisions, mais il me semble que la raison d’État et la stabilité de notre pays doivent prévaloir. Il faut faire en sorte que les deux personnalités que vous évoquez soient autour de la table pour parler de la réconciliation de notre pays.

Est-ce au chef de l’État de faire le premier pas vers Laurent Gbagbo ?

Laurent Gbagbo sort de prison. Il ne refuse pas la discussion, puisqu’il demande un passeport pour rentrer chez lui.

Doit-on lui délivrer ce passeport ?

C’est un citoyen ivoirien. Il doit pouvoir avoir des papiers pour se déplacer, comme la CPI [Cour pénale internationale] l’y autorise.

Guillaume Soro a été condamné à 20 ans de prison pour recel de deniers publics et blanchiment dans une affaire liée à l’achat de l’une de ses résidences. Votre nom a été cité lors de la procédure. En quoi étiez-vous impliqué ?

Je ne suis pas concerné. Je n’ai pas participé à l’achat de cette maison. À l’époque, j’étais ministre de la Construction et Soro était Premier ministre. Un jour, il m’appelle pour me dire que l’État a décidé de lui acheter une maison. On a regardé dans le patrimoine de l’État et conclu qu’il n’y avait pas de bien susceptible de convenir. C’est tout. On a ensuite voulu m’impliquer dans la transaction, mais l’affaire est passée en justice et le dossier est clos.

Vous êtes candidat à la présidentielle. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer ?

Je suis en politique depuis 40 ans. J’ai servi sous plusieurs régimes, acquis une certaine expérience. Je considère que je peux servir mon pays au plus haut niveau. Selon moi, il y a trois conditions sine qua non pour diriger un pays. D’abord l’amour : cela peut surprendre, mais il faut savoir aimer les gens, comme le faisait Félix Houphouët-Boigny. Il faut ensuite avoir une vision, savoir quel pays vous voulez construire, et cette vision se nourrit de l’écoute et du dialogue. Enfin, il faut une équipe. Je l’ai et la dévoilerai dans les prochaines semaines.

Vos ambitions ont surpris. Tout au long de votre carrière, vous n’avez jamais semblé vraiment intéressé par la politique « politicienne », vous ne vous êtes jamais réellement impliqué au sein du RHDP. Pourquoi un tel changement ?

Lorsque vous m’aviez posé cette question en août 2019, j’avais répondu que j’avais le droit d’envisager d’être candidat. Tout le monde a le droit de vouloir diriger son pays s’il considère qu’il a quelque chose à apporter.

Un jour, lors d’une discussion avec le président de la République, il s’était étonné des ambitions des uns et des autres. Je lui ai dit : « Tout est écrit. Prenez votre propre exemple. On a dit que vous ne seriez jamais président. Moi, je me concentre sur ce qui m’est confié. Le reste dépend de Dieu. »

Vous auriez souhaité que le processus de désignation du candidat du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) soit plus ouvert ?

Cela fait partie des choses que j’ai écrites au président. Le RHDP aurait gagné à avoir un processus inclusif et démocratique. Les primaires étaient une évidence. C’est parce qu’il n’y en a pas eu que j’ai dit que je ne m’impliquerai pas dans le processus.

C’est ce qui a motivé votre démission du gouvernement, le 18 mars ?

Ce n’est pas seulement pour ça. J’avais des divergences de fond, de valeurs. Je m’étais engagé auprès d’un homme, Alassane Ouattara. Aujourd’hui, il sait pourquoi je me suis retiré. Quand je vois l’évolution de la situation en Côte d’Ivoire, je suis content de l’avoir fait.

Dans l’entourage du chef de l’État, on estime que vous n’avez pas joué franc jeu…

Je suis libre d’exprimer mes ambitions quand je le veux.

Aviez-vous dit votre opposition au choix d’Amadou Gon Coulibaly comme candidat ?

Je n’ai jamais eu de problème avec ce choix, mais avec le processus. J’ai connu Amadou Gon Coulibaly avant d’entrer en politique. Les familles Gon Coulibaly et Yacé, celle de ma mère, sont alliées. J’avais des rapports très chaleureux avec Amadou. Je l’aimais beaucoup. Quand il a été évacué en France pour ses soins, nous étions en contact. À son retour, le 2 juillet, nous avons communiqué tard dans la nuit.

S’il n’y avait pas eu de déception, je ne serai pas parti. »

Comment sont aujourd’hui vos relations avec Alassane Ouattara ?

Très bonnes. Je l’ai vu une fois depuis ma démission. Nous sommes en contact. Je lui ai dit que j’étais ouvert et qu’à tout moment, s’il a besoin de consulter ou de me dire quelque chose, je répondrai positivement. Nous avons un différend, mais nous ne sommes pas fâchés.

Diriez-vous qu’il vous a déçu ? 

S’il n’y avait pas eu de déception, je ne serai pas parti.

Quel regard portez-vous sur ses dix ans à la tête de la Côte d’Ivoire ?

Le président a travaillé. Il a un bilan. Je serais malhonnête de dire le contraire. Maintenant, je considère que l’on peut faire autrement et qu’il y a des valeurs qu’il faut remettre en avant.

Pensez-vous vraiment qu’aujourd’hui en Côte d’Ivoire, il soit possible de percer sans appartenir à l’un des trois grands partis traditionnels ?

L’avenir nous le dira. Peu de gens me pensaient capable de réunir les 1% de parrainages, mais je suis allé au-delà.

Selon vos détracteurs, vous manquez d’ancrage politique. Ils rappellent d’ailleurs que vous n’êtes pas parvenu à vous faire élire député à Aboisso en 2011…

J’ai perdu parce que j’ai été combattu par mon propre camp. Ils le savent.

Sur l’échiquier politique, vous considérez-vous comme un membre de l’opposition ?

Je suis moi-même.

Vous avez de fortes attaches avec le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Pourriez-vous y revenir ?

Je ne regarde jamais dans le rétroviseur.

Pourquoi devrions-nous demander à Emmanuel Macron de se prononcer sur quoi que ce soit ? »

Quel était l’objet de votre récente rencontre avec Henri Konan Bédié ?

Nous avons échangé sur la situation en Côte d’Ivoire, qui est préoccupante. J’ai aussi vu l’ancien vice-président, Daniel Kablan Duncan. Je pense qu’il peut jouer un rôle même s’il n’est pas candidat. Je compte également m’entretenir avec Assoa Adou, Pascal Affi Nguessan, Simone Gbagbo. Je suis en contact avec Laurent Gbagbo, Guillaume Soro et Charles Blé Goudé. Je parle avec tout le monde.

Vous étiez opposé à la levée de la limite d’âge pour être candidat à la présidentielle. Estimez-vous que la candidature de Bédié, qui a 86 ans, est souhaitable ?

Je ne porte pas de jugement sur l’âge, ni sur le fait qu’il ait l’ambition de redevenir président de la République. Le péché originel est d’avoir fait sauter le verrou. Si ça n’avait pas été le cas, il n’aurait pas été candidat.

Si vous deviez citer quatre mesures phares de votre programme, quelles seraient-elles ?

Je dévoilerai bientôt mon programme aux Ivoiriens. Ce que je peux dire, c’est qu’en cinq ans, on ne peut pas tout régler. Il y a des secteurs prioritaires comme la réconciliation, le social, la répartition des richesses, l’accès à l’éducation… Il faut aussi régler certains problèmes de gouvernance.

Ces derniers jours, plusieurs responsables de l’opposition ont appelé Paris à se prononcer sur la candidature d’Alassane Ouattara. Soixante ans après la fin de la colonisation, la France doit-elle s’impliquer dans le processus électoral en Côte d’Ivoire ?

Je peux comprendre que le président Emmanuel Macron soit attentif à la situation de notre pays et qu’il soit préoccupé. Mais c’est le problème de la Côte d’Ivoire. Quand il rencontre des difficultés, comme cela a été le cas avec les gilets jaunes, il ne nous appelle pas. Pourquoi devrions-nous lui demander de se prononcer sur quoi que ce soit ? Il faut être cohérent.

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