Politique

Haddad, Sellal, Ouyahia : les raisons de leur transfert loin d’Alger

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Mis à jour le 03 septembre 2020 à 17h57
Le Premier ministre Ahmed Ouyahia (au c.) et l'homme d'affaires Ali Haddad lors de la 3ème edition du Forum des Chefs d'entreprise (FCE), à Alger le 18 octobre 2017.

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia (au c.) et l'homme d'affaires Ali Haddad lors de la 3ème edition du Forum des Chefs d'entreprise (FCE), à Alger le 18 octobre 2017. © Kamel /APP/Panoramic

En détention depuis plusieurs mois, les détenus VIP ont été transférés dans des prisons très éloignées de la capitale. Des avocats évoquent un acharnement judiciaire.

Le réveil a été douloureux ce vendredi 28 août pour l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal. Ce jour-là, il a été extrait à 4 heures du matin de la cellule qu’il occupait à la prison de Koléa, à une trentaine de kilomètres d’Alger, pour être transféré à la prison d’El Menia, dans la région de Ghardaïa, à quelque 860 kilomètres au sud de la capitale.

Placé sous mandat de dépôt depuis le 13 juin 2019 à El Harrach, puis à la prison de Koléa, Sellal a fait l’objet de quatre condamnations dans des affaires de corruption pour lesquels d’anciens hauts responsables et des hommes d’affaires sont poursuivis.

Colère et consternation

Âgé de 78 ans, l’ex-Premier ministre a été admis en août dernier à l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger après sa contamination au Covid-19. Guéri après douze jours d’hospitalisation, il a regagné sa cellule de Koléa où il était en isolement pour des impératifs de sécurité, avant, donc, son transfert dans l’établissement d’El Menia. Ce dernier traîne une mauvaise réputation du fait des mauvaises conditions de détention.

Sellal est placé à l’isolement dans une cellule individuelle

Ironie du sort, il y retrouve des prisonniers qui avaient été incarcérés lors des émeutes de 2015 qui ont fait une vingtaine de morts à Ghardaïa, à l’époque où il était chef de l’Exécutif. Aussi, pour sa propre sécurité et pour la quiétude de l’établissement, Sellal est placé à l’isolement dans une cellule individuelle.

Pour la famille de Sellal comme pour son avocat, la nouvelle de son transfèrement a été accueillie avec colère et consternation. Leur incompréhension est d’autant plus grande qu’ils n’en ont pas été informés.

C’est que la décision relève des prérogatives de la direction générale de l’administration pénitencerie et de la réinsertion, directement rattachée à la chancellerie, et que celle-ci n’est pas tenue d’informer au préalable la défense d’un prisonnier avant son évacuation vers une autre prison.

Un non-sens juridique

Maître Mourad Khader, qui défend les intérêts de l’ancien collaborateur de Bouteflika, évoque un non-sens juridique. « Rien ne justifie le transfèrement de Sellal vers un autre établissement, explique-t-il. Mon client est toujours sous le coup d’une instruction dans deux affaires au niveau de la Cour suprême. Il est également concerné dans deux affaires qui devront être prochainement jugées en appel et dans lesquelles il a été condamné à 10 et à 12 ans de prison. Ce qui justifie amplement sa présence à Alger. »

En raison de son placement à la prison d’El Menia, Sellal devrait donc être présent à ses deux procès en appel par visioconférence. Et il répondra via le même procédé au magistrat instructeur de la Cour suprême qui aura à l’interroger sur une affaire de corruption présumée liée à des attributions de marchés dans le secteur de l’hydraulique, Sellal ayant dirigé de 2004 à 2012 le ministère des Ressources en eau.

Le transfèrement de Sellal s’apparente à une déportation

Pour l’avocat de l’ancien Premier ministre — dont le fils Farès purge une peine de deux ans dans la prison de Chlef –, les garanties pour un jugement équitable et impartial ne sont pas fournies. « Sellal a été un haut fonctionnaire au service du pays, avance Me Khader. Il aurait dû être jugé par la Haute Cour de l’État qui n’a d’ailleurs jamais été instituée. À ceci s’ajoute maintenant son éloignement dans une prison située à presque un millier de kilomètres d’Alger. Le transfèrement d’Abdelmalek Sellal s’apparente à une déportation. »

Voisin de cellule de Sellal à Koléa, l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia a également été transféré à la prison d’Abadla, à plus de 1000 kilomètres au sud-ouest d’Alger, dans un établissement construit par une entreprise chinoise.

Poursuivi dans des affaires de corruption et d’abus d’autorité, il a fait l’objet de trois condamnations en première instance et en appel à des peines égales ou supérieures à dix ans de réclusion. Selon le Code de procédure pénale, l’ancien Premier ministre Ouyahia dispose encore d’un recours devant la justice avant une éventuelle condamnation définitive.

Capture d'écran du procès Ouyahia retransmis en direct à la télévision.

Capture d'écran du procès Ouyahia retransmis en direct à la télévision. © DR

Aucune explication

Atteint d’un cancer qu’il soigne depuis mars 2019, Ouyahia a été lui aussi admis à l’hôpital Mustapha Pacha pour se faire soigner du Covid-19 dont il est désormais guéri. Là encore, les autorités n’ont communiqué ni sur son transfèrement dans cette région près des frontières marocaines si sur ses raisons.

Les avocats d’Ahmed Ouyahia, 68 ans, ne comprennent pas non plus son départ de Koléa pour Abadla. Un des membres du collectif de la défense de l’ex-Premier ministre qui n’a pas souhaité être cité évoque une décision à caractère administratif sans précédent.

« Ahmed Ouyahia n’a pas été condamné par un jugement définitif ni contraint à une peine infamante pour être ainsi transféré à plus de 1000 kilomètres d’Alger », observe un de ses avocats. À l’instar de Sellal, Ahmed Ouyahia est lui aussi concerné par deux affaires en appel pour lesquels les deux hommes d’affaires Ali Haddad et Mahiedine Tahkout ont respectivement écopé de 18 ans et de 16 ans de prison avec confiscations de leurs biens.

Ex-président du FCE (Forum des chefs d’entreprises) et membre éminent de l’ancien clan présidentiel, Ali Haddad a été transféré durant la première semaine d’août de la prison d’El Harrach à celle de Tazoult, à 450 kilomètres à l’est d’Alger, connue sous le nom de Lambèse sous la colonisation française.

Glaciale l’hiver, étouffante l’été, la prison de Tazoult a une sinistre réputation. En 1994, elle avait défrayé la chronique après l’évasion de 1200 prisonniers incarcérés pour des affaires de terrorisme.

D’autres VIP pourraient être dispatchés sur d’autres établissements de l’intérieur du pays

Ancien homme d’affaires qui a fait fortune dans l’automobile avant de connaitre une chute aussi brutale que vertigineuse après le départ du président Bouteflika, Mahiedine Tahkout a été extrait de sa cellule d’El Harrach pour poursuivre sa peine dans un établissement pénitencier de Khenchela, à 530 kilomètres à l’est d’Alger.

Condamné à quatre ans de prison dans le cadre d’une affaire relatives au montage automobile, le milliardaire Ahmed Azzouz a quitté la prison de Chlef pour une autre à Constantine. D’autres VIP pourraient être dispatchés sur d’autres établissements de l’intérieur du pays.

Si le parquet a brièvement communiqué sur le transfèrement de Hadadd et de Tahkout, il n’a en revanche fourni aucune explication pour les justifier, ouvrant ainsi la voie à des spéculations sur d’éventuelles sanctions inavouées.

L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable qu’Ali Hadadd était l’ennemi juré du président Abdelmadjid Tebboune. À l’époque où ce dernier était Premier ministre (entre mai 2017 à août 2017), Ali Haddad et certains des oligarques aujourd’hui en prison avaient pesé de tous leurs poids et de leur influence auprès de Saïd Bouteflika, frère du président déchu, pour obtenir le limogeage de Tebboune, que l’homme d’affaires avait qualifié de « prédateur ».

Lobbying

Alors qu’il venait d’être condamné par un tribunal d’Alger à 18 ans de prison avec de tous ses biens, Ali Haddad a engagé via une chargée d’affaires à Paris le cabinet de lobbying américain Sonoran Policy Group, proche de Donald Trump, pour plaider sa cause auprès de l’administration américaine. Montant du contrat : 10 millions de dollars.

La firme américaine compte parmi ses clients clients la Somalie, la République démocratique du Congo ou encore Isabelle Dos Santos, fille de l’ancien président de la République d’Angola, José Eduardo dos Santos, qui fait l’objet de plusieurs enquêtes pour corruption.

La tentative de Haddad d’user de sa fortune pour fait pression sur la justice a été mal perçue par le pouvoir

La tentative de Haddad d’user de sa fortune pour fait pression sur la justice — cette même justice qui venait d’ordonner la saisie de ses biens — a été mal perçue par le pouvoir. Si bien qu’une enquête a été ouverte à Alger dès la divulgation du contrat de lobbying.

Sur cette affaire, le président Tebboune a d’ailleurs délivré des commentaires pleins de sous-entendus le 12 août devant les walis (préfets) : « Ils sont en prison et leurs millions de dollars sont distribués à l’étranger, tonne le chef de l’État algérien. Qui a donné les ordres ? Qui a sorti ces millions ? Le peuple doit savoir. » À peine ses mots ont-ils été prononcés qu’Ali Haddad prenait le jour même ses quartiers dans la prison de Tazoult, construite en 1852.

C’est ici que des prisonniers politiques ont été expédiés entre 1986 et 1987 par le régime du président Chadli. « Tazoult-Lambèse, on y pénètre comme dans une tombe », commente l’un d’eux…

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