Politique

Tunisie – Chawki Tabib : « Fakhfakh a voulu régler ses comptes avant son départ »

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Chawki Tabib, président de l'Instance Nationale de Lutte Contre la Corruption en Tunisie.

Chawki Tabib, président de l'Instance Nationale de Lutte Contre la Corruption en Tunisie. © Nicolas Fauqué

Limogé le 24 août dernier, le président de l’Instance de lutte contre la corruption (Inlucc) s’accroche à son poste et dénonce les manœuvres politiques de l’ex-chef du gouvernement Elyes Fakhfakh.

L’Instance tunisienne de lutte contre la corruption (Inlucc) est au cœur d’un imbroglio politico-juridique. Deux hommes se disputent sa tête et la situation frôle le grotesque. Celui qui la présidait depuis 2016, Chawki Tabib, a été officiellement démis de ses fonctions par le chef du gouvernement sortant, Elyes Fakhfakh, le 24 août dernier. Mais il refuse de confier les clefs de cette institution à son successeur, Imed Boukhris, qui vient d’ailleurs de prêter serment devant le président de la République mercredi 2 septembre !

Tabib dénonce un règlement de comptes, estimant que son limogeage constitue une menace pour les acquis de la révolution. C’est désormais au tribunal administratif de trancher. Il y a déposé une demande de suspension de son limogeage en référé et une demande d’annulation sur le fond.

Jeune Afrique : Vous refusez toujours de laisser la présidence à Imed Boukhris votre remplaçant officiellement désigné. Et vous avez même déposé un recours auprès du tribunal administratif pour demander la suspension ou l’annulation de cette décision. Pourquoi ?

Chawki Tabib : Nous avons utilisé notre droit à la résistance face à une décision scélérate qui réveille de mauvais souvenirs et risque de nous ramener en arrière. Le combat de l’Inlucc est celui de tous les hommes et femmes libres de ce pays face à cette tentation totalitaire. Nous avons consenti à des sacrifices après la révolution mais gagné des acquis que nous ne sommes pas près de céder en matière de démocratie comme la liberté et les contre-pouvoirs.

Vous dénoncez un règlement de comptes ?

Oui, bien sûr. De nombreux soutiens tels que les instances indépendantes, les principaux acteurs de la société civile, une partie de la classe politique et des juristes de renom abondent dans ce sens. Elyes Fakhfakh a voulu régler son compte avec l’instance avant son départ.

Pour quel motif avez-vous été officiellement démis de vos fonctions par le chef du gouvernement sortant Elyes Fakhfakh?

Il n’y a eu aucune justification officielle, j’ai juste reçu une lettre signée du chef de cabinet du chef du gouvernement sortant me demandant de faire la passation avec le juge désigné à ma place. Or, légalement, le chef du gouvernement n’aurait pu me limoger qu’en cas de faute grave et évidente, ce qui aurait nécessité un jugement ou un cas de flagrant délit.

Fait suffisamment inhabituel pour être souligné : j’ai même eu droit à une édition spéciale du Journal Officiel, habituellement publié de façon hebdomadaire, pour annoncer ce limogeage, tant ils étaient pressés. C’est grotesque quand on connait le coût d’une telle édition.

À quoi sert la Constitution si on laisse l’Exécutif la malmener ?

Vous avez refusé un contrôle de la gestion financière de l’Instance. Pour quelle raison ?

Pour une raison juridique. Nous avons été surpris que la dernière décision de M. Fakhfakh comme chef du gouvernement a été de me limoger en violation de la Constitution et des réglementations concernant les instances publiques indépendantes.

D’ailleurs, c’est précisément pour donner un alibi à cette décision que le même jour une mission d’inspection de l’organe de contrôle administratif et financier qui relevait de ses compétences a été mandatée pour contrôler l’Inlucc.

Or la loi stipule que l’Inlucc peut être contrôlée soit par la Cour des Comptes, soit par son conseil ou son commissaire aux comptes. Ou, en cas de faute grave, par le biais de la justice. En effet, la Constitution et tout un arsenal législatif garantissent que les instances indépendantes ne puissent pas être contrôlées par le pouvoir en place. À quoi servent-elles si on laisse l’Exécutif les malmener ?

Elyes Fakhfakh a été contraint de démissionner pour cause de conflit d’intérêts. Quel rôle a joué l’Inlucc dans cette affaire ?

Le dossier a été transmis par le député Yassine Ayari à l’Inlucc qui a fait son travail et découvert des éléments qui ont été déférés devant le parquet, comme le stipule la loi. À la suite de cela, nous avons été auditionnés par l’Assemblée et avons assumé nos responsabilités en répondant qu’il s’agissait d’un cas de conflit d’intérêts avec suspicions d’abus de pouvoir, fraude fiscale et malversations.

Vos détracteurs peuvent arguer que vous avez refusé l’inspection de l’Inlucc par l’organe de contrôle du gouvernement car vous auriez des choses à cacher…

C’est faux car la Cour des comptes est justement en train d’auditer notre instance dans le cadre de ses prérogatives. Elle vient de finir le 30 juillet une mission démarrée en janvier 2019. Un rapport préliminaire nous a déjà été transmis et nous attendons la publication de son rapport final. En cas de problème, la Cour des comptes peut tout à fait saisir la justice pénale, ce n’est absolument pas une question d’immunité.

La Tunisie ces derniers temps est devenu le Liban des années 1970

Avez-vous fait l’objet d’une plainte de la société Vivan dont Fakhfakh détenait des parts ?

Nous avons été informés d’une plainte qui évoquerait des faux et usage de faux par le biais des médias. C’est cette société, dont M.Fakhfakh est le principal actionnaire, qui est mise en cause dans ce conflit d’intérêts. C’est d’autant plus farfelu que nous avons fait notre travail de vérification dans les règles et que cette société a été auditionnée et a signé des PV. Cela participe d’une même tentative de nous déstabiliser et de nous salir.

Vous avez dénoncé en juillet dernier la « libanisation » de la vie politique tunisienne et la guerre par procuration de puissances régionales qui financeraient certains partis du pays. Pensez-vous que cette sortie ait pu également participer à votre limogeage ?

Non, je ne crois pas. J’ai côtoyé dans le cadre ce ces fonctions trois chefs de gouvernement, dont M.Fakhfakh. J’ai toujours assumé mes responsabilités en transférant à la justice des dossiers de personnalités au pouvoir. Je n’ai jamais été tendre avec les partis que j’ai aussi mis devant leurs responsabilités concernant l’intégrité de la vie publique.

J’ai notamment dénoncé le fait que la quasi majorité d’entre eux ne fait pas preuve de beaucoup de transparence sur ses finances, ses campagnes, etc. Et j’ai dénoncé le fait que la Tunisie ces derniers temps est devenu le Liban des années 1970. Je n’irai pas jusqu’à incriminer pour autant ces partis dans mon limogeage que nombre d’entre eux ont d’ailleurs dénoncé.

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