Politique économique

Morten Jerven : « Les statistiques africaines ? Parfois floues, mais pas manipulées »

L'auteur de Poor Numbers est souvent critiqué pour ses positions tranchées. © Mark Burnham

Grâce à un nouveau calcul de son PIB, le Nigeria est devenu la première puissance économique du continent. Des données à la fiabilité limitée comme souvent en Afrique, selon le chercheur norvégien Morten Jerven.

Il y a quelques semaines, le Nigeria est devenu la première économie africaine. Conséquence directe d’un changement de mode de calcul statistique auquel ce pays d’Afrique de l’Ouest n’avait pas, comme beaucoup d’autres États africains, procédé depuis deux décennies.

À travers son livre Poor Numbers, l’universitaire norvégien Morten Jerven a été l’un des premiers à attirer l’attention sur la piètre qualité des données africaines. Vivement critiqué par la communauté statistique du continent, parfois censuré, il donne sa vision de la nouvelle méthode de calcul du PIB nigérian.

Propos recueillis par Frédéric Maury.

Jeune afrique : Le Nigeria a recalculé son PIB. Peut-on se fier à ces chiffres ?

Morten Jerven : Les nouveaux chiffres sont probablement plus réalistes que les précédents. Mais les deux PIB sont des hypothèses. Les statistiques dévoilées dernièrement ne sont que des données préliminaires. Celles sur l’agriculture, par exemple, n’ont été ni collectées ni actualisées. C’est un replâtrage méthodologique. En passant de 30 secteurs en 1990, ancienne année de référence, à 43 en 2010, on a augmenté la couverture de l’offre économique. Mais qu’a-t-on fait du côté de la demande ? En France, en Europe, lorsque vous procédez à une telle modification, vous pouvez vérifier la justesse des calculs en comparant les données déclarées par les entreprises à celles recueillies auprès des individus. Le Nigeria ne dispose que de données tirées d’une ancienne étude sur les ménages, qui n’a pas été actualisée.

Dès qu’on parle de chiffres, on parle aussi de pouvoir.

L’économie informelle est-elle incluse dans ce calcul ?

Les Nigérians ont essayé d’en tenir compte en employant une méthode classique d’approximation. Ils ont émis des hypothèses à partir des quelques études sectorielles disponibles.

Le nouveau PIB a pourtant été entériné par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale…

Le Nigeria a demandé conseil au FMI et à la Banque mondiale. A priori, ces derniers lui ont demandé de reporter la publication de ces chiffres pour les raisons énoncées précédemment, notamment la non-actualisation des statistiques côté demande. Les autorités ont d’abord accepté… Avant de publier les nouveaux chiffres – alors que ces mêmes institutions venaient à nouveau de leur demander d’attendre.

Pourquoi le Nigeria a-t-il attendu si longtemps pour réactualiser ses chiffres ?

Cela n’était pas sa priorité dans les années 1990. Les statistiques étaient négligées, et avoir un PIB très bas ne posait pas de problème à l’époque. [Le président] Olusegun Obasanjo cherchait à faire annuler la dette du pays et préférait donc afficher un PIB relativement peu élevé. Cela a commencé à changer plus tard, notamment avec la loi statistique de 2007 – qui a servi de point de départ légal. Et puis, il faut aussi disposer des moyens techniques adéquats. Le Bureau national des statistiques nigérian n’ayant pas révisé ses données depuis vingt ans, il a eu besoin d’aide. Au cours de ces six ou sept dernières années, on a donc assisté à une série de progrès et de reculs dans le processus.

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Le bureau nigérian des statistiques dispose-t-il d’effectifs suffisants ?

Il a été sérieusement renforcé depuis 2010. Et c’est sans doute l’un des mieux dotés en termes de personnel sur le continent. Il compte vingt à trente employés, rien que pour les comptes nationaux. Celui de la Zambie ne comptait que trois personnes il n’y a pas si longtemps.

Si le PIB nigérian est près de deux fois supérieur à ce qui était annoncé, peut-on en déduire que les taux de croissance divulgués par le passé étaient faux ?

Ils n’étaient pas à jour, ils étaient trompeurs. Mais hier comme aujourd’hui, nous nous heurtons à un problème de collecte d’informations. Avec le nouveau mode de calcul, nous cernons mieux les activités urbaines et formelles. Mais pas les activités rurales et informelles. Il faut repenser la manière d’exploiter les statistiques.

Faut-il arrêter de les utiliser ?

Elles le seront de toute façon. Ce qui n’est pas mesuré ne compte pas, c’est ce qui l’est qui compte. Les chiffres sont une manière simple de répondre aux questions.

Les chiffres, c’est le pouvoir ?

La fiabilité des statistiques, il y a vingt ans, tout le monde s’en moquait en Afrique.

Si ce résultat est contesté, c’est parce qu’il s’agit du Nigeria. Dès qu’on parle de chiffres, on parle aussi de pouvoir. Ce qui s’est passé au Nigeria se produit partout, tout le temps. On parle beaucoup de ce cas particulier en raison de l’ampleur de la variation du PIB [+ 89 %]. Mais il n’y a pas plus de problèmes avec les chiffres de 2010 qu’avec ceux d’aujourd’hui : tous sont des statistiques.

La fiabilité des statistiques africaines fait désormais l’objet d’un débat. Progresse-t-il ?

Il y a vingt ans, tout le monde s’en moquait en Afrique. Avec les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), on s’est concentré sur les statistiques sociales, de santé, de pauvreté, d’éducation. Il a fallu plus de temps pour que les données macroéconomiques bénéficient de la même attention. La demande en statistiques de qualité est importante désormais, notamment de la part des investisseurs. Or l’offre évolue plus lentement. Certains veulent agir vite, mais n’opèrent pas dans les meilleures conditions. Par ailleurs, des agents privés, notamment des consultants internationaux, travaillent de leur côté à la collecte de données en Afrique.

Vous avez récemment débattu avec les statisticiens africains, à Gaborone, au Botswana. Vous n’avez pas été très bien reçu…

Il y a quelques années, le Guardian a titré l’un de mes articles « Lies, damn lies and GDP » [« mensonges, gros mensonges et PIB »]. Jeune Afrique a publié une interview de moi dans un ensemble baptisé : « Statistiques africaines, le grand mensonge ». Cela ne m’a pas rendu très populaire auprès des statisticiens. Mais, en réalité, j’évoque un problème de connaissances ou d’ignorance. Il n’est pas question de mensonges ou de manipulation – ce qui est davantage le cas de l’Argentine ou de la Grèce.

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