Politique

Mali : le putsch peut-il compromettre la libération de Soumaïla Cissé ?

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Bamako
Mis à jour le 08 octobre 2020 à 22h36
Soumaïla Cissé lors de la campagne présidentielle de 2018.

Soumaïla Cissé lors de la campagne présidentielle de 2018. © REUTERS/Luc Gnago

Les chefs de la junte assurent que la libération du chef de file de l’opposition malienne, enlevé le 25 mars, est une de leurs priorités. Mais le changement de régime pourrait aussi compliquer des négociations déjà délicates.

« Bientôt, c’est quand ? » La question s’étale en lettres majuscules sur une banderole accrochée face au domicile de Soumaïla Cissé, situé dans le quartier de Badalabougou, à Bamako. L’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta avait, à plusieurs reprises, annoncé pour « bientôt » le retour parmi les siens du chef de file de l’opposition malienne, enlevé le 25 mars alors qu’il battait campagne pour les législatives dans son fief de Niafunké (région centre).

Depuis, les jours se sont transformés en semaines et en mois, et Soumaïla Cissé n’a toujours pas réapparu.

Candidat malheureux de l’Union pour la République et la démocratie (URD) à la présidentielle de 2018, il n’aura donc pas pris part aux législatives de mars et d’avril, à l’issue desquelles il a pourtant été réélu député. Il n’aura pas non plus vécu la vague de contestation suscitées par  l’annonce des résultats, pas plus qu’il n’aura été acteur de la crise politique qui a fait vaciller le pouvoir et qui s’est soldée par un coup d’État, le 18 août.

« Depuis 2018, Soumaïla Cissé a mené des actions pour réclamer des réformes pour le changement de la démocratie malienne. En ce moment particulier pour le pays, il aurait été un interlocuteur crédible pour la mise en place de la transition », regrette Salikou Sanogo, premier vice-président de l’URD.

Espoirs d’une libération prochaine

Sa libération est l’une des principales revendications du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), dont est membre le Front pour la sauvegarde de la démocratie (FSD) que préside Soumaïla Cissé. Lors de leurs rencontres avec le Comité national pour le salut du peuple (CNSP), les représentants du M5-RFP l’ont rappelé à la junte : le retour du chef de file de l’opposition doit être une priorité.

« Les militaires nous ont assuré qu’ils travaillaient sur le dossier même s’ils ne pouvaient pas nous donner des détails », confie à Jeune Afrique Choguel Maïga, leader du FSD en l’absence de Soumaïla Cissé. Une issue prochaine est-elle envisageable à la faveur du changement de régime à Bamako ? Beaucoup veulent y croire.

Soumaïla Cissé, le 15 juin 2018 à Bamako.

Soumaïla Cissé, le 15 juin 2018 à Bamako. © Nicolas Réméné pour JA

Son enlèvement, le 25 mars dernier, a été un choc pour ses proches, mais aussi, plus largement, pour l’ensemble de la classe politique malienne. « Nous avions eu des assurances des autorités locales que la zone était sécurisée et qu’un convoi militaire avait ratissé la zone la veille », raconte un proche de Soumaïla Cissé, kidnappé avec lui ce jour-là et relâché une dizaine de jours plus tard.

« Notre convoi avait quitté Saraféré pour Koumaïra, où nous étions attendus. C’est entre ces deux villages que nous avons été attaqués. Son garde du corps a été touché par balle au cou et il s’est vidé de son sang avant de mourir. D’autres avaient des blessures très graves à l’abdomen, à la bouche… C’était d’une violence inouïe », se souvient-il.

Ne voyant pas arriver Soumaïla Cissé et ne parvenant pas à joindre son équipe par téléphone, le maire de Koumaïra, inquiet, envoie alors deux personnes sur la route que devait emprunter le convoi, en quête de nouvelles.

« L’un des deux émissaires a été capturé par nos ravisseurs. L’autre a pu s’échapper et donner l’alerte au village. C’est là que le maire a informé l’épouse de Soumaïla Cissé que quelque chose lui était arrivé. Cela a été un coup dur pour elle et ses fils », rapporte notre source.

Mobilisation et lobbying

Dans les jours qui suivent, plusieurs pistes sont lancées pour tenter d’obtenir sa libération. Les services de renseignement sont à pied d’oeuvre et des élus locaux tentent des médiations, sans succès. Selon un cadre de l’URD, le dossier attire également « des escrocs », qui assurent avoir des canaux de communications avec les jihadistes, et empochent de l’argent avant de disparaître. « Mais ils ont été arrêtés par la brigade territoriale », se félicite ce proche de Soumaïla Cissé.

En parallèle, la cellule de crise mise sur pied par l’URD mène une intense campagne de sensibilisation et de lobbying, au Mali et à l’international, notamment en France.

Début juin, le sénateur des Français de l’étranger, Damien Regnard, a adressé un courrier au Quai d’Orsay dans lequel il s’inquiète de « l’absence d’une mobilisation forte de la France et de la communauté internationale ». Un mois plus tard, c’est le député Bruno Fuchs, vice-président de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, qui interpelle le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Discrète les premiers temps, de peur de gêner les négociations, la famille de Soumaïla Cissé change de stratégie face à l’absence d’avancée. Son fils accorde des interviews à des médias locaux et la famille active son réseau.

Preuve de vie

Le 23 juillet dernier, alors que le M5-RFP et les chefs d’État de la Cedeao se rencontrent à Bamako, Astan Traoré, l’épouse de l’opposant, demande aux présidents de la sous-région d’agir afin qu’il soit libéré. En parallèle, elle continue à recevoir la visite d’ambassadeurs occidentaux, notamment ceux de la France et de l’Allemagne, qui viennent s’enquérir de sa situation et évoquer avec elle l’avancée des négociations.

Les choses bougent et l’avenir est prometteur

Mi-août, le Comité international de la Croix Rouge (CICR) parvient à faire passer une lettre de Soumaïla Cissé à sa famille, qui réclamait depuis des semaines des preuves de vie. « Cette action ponctuelle entrait dans le cadre de notre mission de rétablissement du contact entre les personnes enlevées et leurs familles. Nous ne sommes pas concernés par les négociations pour sa libération », insiste cependant Mirella Hodeib, porte-parole de l’ONG au Mali.

« Un médiateur a été trouvé »

Malgré le putsch du 18 août, le comité mis en place par les anciennes autorités et dirigé par l’ancien Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga est toujours actif. « Mais peu d’informations filtrent de ses réunions », regrette Demba Traoré, un responsable de l’URD.

« Nous nous sommes réunis le lundi 31 août. Ousmane Issoufi Maïga tente maintenant d’entrer en contact avec la nouvelle équipe au pouvoir afin de lui faire le point sur nos avancées, explique Salikou Sanogo, l’un des membres du comité. Nous n’avons pas beaucoup de détails de la part des services de renseignement, mais nous savons qu’un médiateur a été trouvé. Il a fallu du temps pour entrer en contact avec les ravisseurs, trouver un négociateur et écouter leurs revendications. »

Selon des sources proches du dossier, les ravisseurs du chef de file de l’opposition réclament notamment un échange avec des prisonniers jihadistes détenus dans les prisons maliennes.

En ce début du mois de septembre, de nouvelles rumeurs persistantes faisant état d’une libération prochaine de Soumaïla Cissé circulent à Bamako, de manière d’autant plus insistante que l’imam Mahmoud Dicko, l’une des figures de proue de la contestation, a à son tour évoqué un retour imminent.

De quoi rallumer la flamme de l’espoir au sein de sa famille et parmi ses partisans. « Les choses bougent et l’avenir est prometteur », conclut Salikou Sanogo.

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