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Cet article est issu du dossier «[Série] 1960, l'année où l'Afrique s'est réveillée»

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Politique

Indépendances africaines – Seloua Luste Boulbina : « Le problème du présent, c’est qu’il hérite du passé »

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Mis à jour le 14 septembre 2020 à 14h13
La philosophe franco-algérienne Seloua Luste Boulbina travaille sur les questions coloniales et postcoloniales. Elle a notamment publié « Les Miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs » (Les Presses du réel, 2018), « L’Afrique et ses fantômes, écrire l’après » (Présence africaine, 2015), « Les Arabes peuvent-ils parler ? » (Blackjack 2011/Payot Poche 2014), « Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie » (Sens Public, 2008/Les Presses du réel 2020).

La philosophe franco-algérienne Seloua Luste Boulbina travaille sur les questions coloniales et postcoloniales. Elle a notamment publié « Les Miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs » (Les Presses du réel, 2018), « L’Afrique et ses fantômes, écrire l’après » (Présence africaine, 2015), « Les Arabes peuvent-ils parler ? » (Blackjack 2011/Payot Poche 2014), « Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie » (Sens Public, 2008/Les Presses du réel 2020). © Antoine Tempé

La philosophe franco-algérienne Seloua Luste Boulbina analyse le chemin parcouru en Afrique depuis six décennies, mais aussi le poids du déni et la survivance d’une forme d’idéologie coloniale.

Ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie à Paris, la philosophe franco-algérienne Seloua Luste Boulbina travaille depuis des années sur les questions coloniales et postcoloniales, que ce soit dans leur dimension politique, intellectuelle ou artistique. Aujourd’hui chercheuse à l’université Diderot Paris 7 et installée en Nouvelle-Calédonie, elle analyse le chemin parcouru en Afrique depuis six décennies, mais aussi le poids du déni et la survivance d’une forme d’idéologie coloniale.

Jeune Afrique : Quel bilan peut-on tirer, soixante ans après, de ces indépendances en Afrique pour les États et les populations ?

Seloua Luste Boulbina : Ce sont les experts qui tirent des bilans. Si l’on prend le cas de l’une des plus anciennes colonies européennes sur le continent, l’Afrique du Sud, dont l’indépendance date du début du XXe siècle, on observe que les premières lois ségrégationnistes lui sont contemporaines. Les Européens y ont inscrit durablement une organisation raciale-coloniale puisque les dernières lois d’apartheid y ont été abolies en 1991. L’indépendance s’y est organisée au profit des colonisateurs et des colons.

À l’opposé, l’indépendance de l’Algérie, dans le nord du continent, autrefois colonie de peuplement, a vu le départ des Européens. Ils ne voulaient ni de l’égalité des droits, ni de l’égalité des niveaux de vie.

La suprématie blanche a été une politique coloniale de longue durée, multiforme, passant du système esclavagiste, qui « prélève » en Afrique des hommes-marchandises déportés des siècles durant dans les Amériques pour y produire la richesse de l’Europe, à l’extraction des ressources naturelles (minerais, bois, etc.) qui recourt au travail forcé et épuise physiquement et mentalement les populations par le maintien contraint dans la subalternité.

Impossibilité de se décoloniser, impossibilité de ne pas se décoloniser.

Au regard du passé, les populations autochtones ont, dans l’ensemble du continent, eu tout à gagner des indépendances, et surtout rien à perdre. Quand on établit un bilan, on effectue en réalité une comparaison : entre la France contemporaine par exemple, et le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Algérie d’aujourd’hui. On juge alors le bilan des indépendances négatif au regard d’institutions françaises séculaires et de populations privilégiées, du fait notamment du passé colonial qui a enrichi ce pays en appauvrissant les populations africaines, que ce soit en Afrique ou dans les Amériques. Reste à comparer le présent de l’Afrique à son passé colonial.

Doit-on parler de décolonisation ou de postcolonisation ?

La décolonisation présente de multiples aspects, réels, symboliques, imaginaires, qui sont imbriqués. Elle s’entend également sur divers plans : politiques, économiques, sociaux, culturels. L’Afrique, dans sa globalité, a été traitée, perçue, représentée à partir de l’idée d’une supériorité des formes. À l’Europe les formes : la politique, le droit, la science, la littérature, l’art, la religion, la langue, etc. À l’Afrique l’espace et la matière première à mettre en forme selon les canons européens. L’Europe n’a concédé à l’Afrique que des simili-formes : la chefferie, la coutume, la sorcellerie, l’oralité, l’art premier, la croyance, le dialecte… La décolonisation est, paradoxalement, à penser à partir d’une double impossibilité : impossibilité de se décoloniser, impossibilité de ne pas se décoloniser.

Postcolonisation ou postcolonialisme sont des termes qui se situent dans le prolongement des perspectives européennes (colonisation, colonialisme). Se décoloniser, c’est se libérer du colonialisme et de la colonialité. Celle-ci est liée et à l’hégémonie des puissances occidentales et aux nouveaux modes de leur impérialisme. Je ne vois pas comment on peut réfléchir sur la décolonisation sans prendre en considération les nouvelles formes qu’a prises le capitalisme avec ses compagnies minières (Rio Tinto, BSG-R, Vale en Guinée par exemple), mais aussi ses délocalisations et, de façon générale, ses « investissements ». Les profits demeurent géopolitiquement situés. Les anciens colonisateurs n’ont nulle intention de renoncer à des avantages stratégiques et à une emprise qui sert leurs intérêts économiques et financiers. À l’inégalité des populations succède l’inégalité des pays qui n’ont pas tous les mêmes clés en main. Le problème du présent, c’est qu’il hérite objectivement et subjectivement du passé : c’est ce qui permet de parler encore de décolonisation.

Pour sa série «Imaginary Trip II», réalisée dans le cadre des résidences photographiques du Quai Branly, Gosette Lubondo, née en 1993 à Kinshasa, s’est mise dans la peau d’Elikia («espérance»), une femme habillée en robe rouge à pois blancs, alter ego congolais d’Alice au pays des merveilles.

Pour sa série «Imaginary Trip II», réalisée dans le cadre des résidences photographiques du Quai Branly, Gosette Lubondo, née en 1993 à Kinshasa, s’est mise dans la peau d’Elikia («espérance»), une femme habillée en robe rouge à pois blancs, alter ego congolais d’Alice au pays des merveilles. © Gosette Lubondo

Quelles sont les particularités des indépendances africaines comparées à celles d’autres continents ? Et quelles différences entre la zone subsaharienne et l’Afrique du Nord ?

La victoire de l’absolument « inférieur » sur l’incontestablement « supérieur » donne aux indépendances africaines toute leur saveur, car il y allait de la saveur de soi. C’est-à-dire, en un mot, de l’être même. En Afrique, il s’agit toujours, dans le lexique colonial français, de « têtes rondes ». En Afrique du Nord, les Français inventent des « anormaux » congénitalement violents. Qui dit « Arabe » dit danger : c’est la scène décrite par Camus dans L’Étranger. La colonie avilit abominablement les colonisés, ce qui laisse des stigmates. Et si Gobineau introduit la « race jaune » dans son inventaire racial, il n’en reste pas moins que la référence mondiale, dans l’idéologie racialiste, demeure « le Noir d’Afrique ». Les indépendances africaines ont pour particularité de bénéficier à d’anciens « indigènes » très fortement racialisés. C’est un chemin vers la dignité.

Les blessures semblent être toujours très vives des deux côtés de la Méditerranée. Pouvait-il en être autrement après la violence qui caractérisait les différentes colonisations ? Que pensez-vous de l’initiative lancée par Paris et Alger pour, justement, apaiser le « contentieux mémoriel » ? Est-ce exportable dans les pays d’Afrique subsaharienne ?

Des deux côtés de la Méditerranée – s’il s’agit de la France et de l’Algérie –, les sujets ont eu à supporter ce que les États n’ont pas pris en charge. Côté algérien, la victoire politique (et non militaire) a d’abord effacé les blessures, alors même que la Révolution a fait près de 500 000 morts et que 2 millions d’Algériens ont été déportés dans des camps (dits de regroupement).

Côté français, la guerre a été déniée (jusqu’en 1999) ; 1,5 million d’appelés ont été oubliés, l’arrivée des « harkis » et des « rapatriés » a été scotomisée. Cela a fait le lit du Front national, héritage de la guerre d’Algérie.

Il est grand temps de suturer les deux côtés de la Méditerranée. L’erreur serait de croire encore que seuls les historiens sont concernés, parce que l’histoire est la première des sciences politiques, quand les philosophes, les sociologues ou les anthropologues devraient être partie prenante d’une réflexion globale sur la question, sans même parler des psychanalystes. La mission confiée à Benjamin Stora, qui a toujours œuvré pour la réconciliation mémorielle, et est aussi à l’aise d’un côté de la Méditerranée que de l’autre, est bienvenue.

Aujourd’hui, près de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, après que les forts sentiments anti-arabes (islamophobie comprise) se sont répandus dès 1962 comme une traînée de poudre, l’État commence à s’en préoccuper. Pourquoi les archives s’ouvrent-elles alors au compte-gouttes ? Une centaine de dossiers sur les disparus ont été rendus accessibles en avril dernier. C’est très insuffisant : elles devraient être largement ouvertes. L’idéologie coloniale ne disparaît pas avec les indépendances.

L’idéologie coloniale ne disparaît pas avec les indépendances

Côté français, le code de l’indigénat destiné aux « sujets français » dans toutes les colonies françaises à partir de 1881 jusqu’en 1946 devrait être enseigné partout dans la perspective des législations d’exception : contraires aux principes du droit mais conformes à la raison d’État. L’enseignement de l’arabe, classée parmi les langues « rares », comme le chinois ou le russe, et peu développé en France est une grossière erreur politique. L’eurocentrisme doit faire enfin place au cosmopolitisme. Cela permettrait de sortir du face-à-face colonial.

Peut-on dans ce contexte trouver un jour une forme d’apaisement dans les relations entre anciens colonisés et colonisateurs ?

L’apaisement a déjà eu lieu en dépit des frottements ou des litiges entre anciens colonisateurs et anciens colonisés. Il y a, exceptionnellement, des actes plus forts que d’autres. En 2013, le Foreign Office déclare : « Le gouvernement reconnaît que des Kényans ont été soumis à des tortures et à d’autres formes de mauvais traitements entre les mains de l’administration coloniale. » Le gouvernement de David Cameron s’engage à réparer à hauteur de 23,5 millions d’euros quelque 5228 Kényans survivants ou ayants cause de la répression de la résistance anti-coloniale mau mau. Il faut dire qu’en 1955, près de 70 000 Kikuyus sont détenus… La question de la réparation n’est pas incidente mais centrale.

Les gouvernements des anciennes métropoles impériales répugnent à engager leur responsabilité présente autrement que symboliquement. Les reconnaissances symboliques elles-mêmes se heurtent à des résistances très fortes de l’opinion publique qui y voit « repentance », « mea culpa » et autres aveux de culpabilité quand il s’agit de faits historiques passés, non de fautes personnelles présentes.

Que pensez-vous de la question de la restitution des œuvres d’art aux pays africains ? Pourquoi est-ce si compliqué ?

On pourrait penser que si la restitution ne concernait que des biens symboliques sans valeur marchande, comme les têtes ou les crânes ou les restes de personnes, elle s’effectuerait plus facilement. Et pourtant, même dans ce cas, le chemin est parsemé d’obstacles. Souvenons-nous du retour de la dépouille de Sawtche en Afrique du Sud (2002), [des restes du chef kanak] Ataï en Nouvelle-Calédonie (2014), ou de la dépouille d’Ahmed Bouziane et d’autres en Algérie (2020).

La France n’est pas le seul pays à avancer à reculons. C’est une tradition, en Europe, que de conserver ses « trophées » et de faire venir de partout les merveilles du monde, comme une manifestation de la grandeur et de la puissance des monarques, puis des empires. L’âge d’or du musée, aux 19e et 20e siècles, va de pair avec la possession de biens patrimonialisés jugés inestimables.

Le buste de Néfertiti exposé au Neues Museum de Berlin est demandé par les Égyptiens depuis bientôt cent ans sans succès. Le cas de l’Égypte, écartée du rapport Sarr-Savoy, est emblématique tant, côté européen, on trouve les trésors de l’antiquité égyptienne (et autres) mieux à leur place en Europe que dans le pays dans lequel ils ont été créés, et surtout prélevés comme une dîme coloniale. Les pays d’arrivée sont ainsi mis à l’honneur et peuvent faire montre de leur puissance dans la rivalité entre les musées qui prolonge et parfait celle des pays.

C’est en 1969, lors du festival panafricain d’Alger, qu’un Manifeste culturel panafricain demande le recouvrement du patrimoine africain en Afrique. Un manifeste pour la décolonisation des musées européens et occidentaux.

 

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