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Alpha Condé candidat à un troisième mandat : retour sur un scénario écrit d’avance

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Mis à jour le 02 septembre 2020 à 10h09
Alpha Condé, Conakry, le 6 août 2020, à la convention nationale du RPG au Palais du Peuple.

Alpha Condé, Conakry, le 6 août 2020, à la convention nationale du RPG au Palais du Peuple. © Cellou Binani / AFP

Après avoir longtemps joué la montre, le président guinéen est désormais officiellement candidat à un troisième mandat. Le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), son parti, a mis fin lundi à un faux suspense, tant l’issue semblait évidente.

C’est la fin d’un faux suspens qui aura duré plusieurs mois à Conakry. « Le président Alpha Condé sera bien notre candidat à l’élection présidentielle », a indiqué le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG-Arc en ciel) dans un communiqué lu à la télévision nationale RTG, lundi soir.

Pas d’investiture en grande pompe, ni de discours télévisé de la part de celui qui est, désormais, officiellement candidat à sa propre succession.

Pourtant, les 5 et 6 août, les militants et les cadres du Rassemblement pour la Guinée (RPG) avaient fait les choses en grand, à l’occasion de la convention du parti pour désigner « leur » candidat. Le Palais du peuple de Conakry s’était paré pour l’occasion des arcs-en-ciel sur fond jaune, qui servent d’emblème au parti présidentiel, pendant que les chants, danses et discours avaient rythmé ces deux journées de meeting.

À la tribune, le Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana vantait le bilan de celui qui préside aux destinées de la Guinée depuis 2010. « Nous sortirons victorieux sous le leadership du président Alpha Condé » avait il scandé tandis que, Amadou Damaro Camara, président de l’Assemblée nationale confiait à Jeune Afrique : « Au RPG, Il n’y a aucune place pour un dauphin du professeur Alpha Condé ». Tous pensaient alors que le « meilleur d’eux tous » allaient accepter leur proposition de devenir, le candidat de leur formation politique pour les élections présidentielles du 18 octobre 2020.

« Nous observions ce qui se passait en Côte d’Ivoire »

Mais il n’en était rien. Comme à son habitude, Alpha Condé a déroulé son propre chronogramme. « J’ai pris acte », avait-t il déclaré, douchant l’euphorie de nombres de militants et cadres du parti présents ce jour.

Le président doutait-il alors ? « Il a juste voulu réaffirmer son autorité », juge un ancien ministre d’Alpha Condé, qui a requis l’anonymat, et qui juge que le chef de l’État « est lancé dans une dynamique qui l’empêche de faire marche arrière. »

« Quand on connaît le personnage, on sait que sa stratégie était politique » confirme un membre de l’exécutif. Et pas uniquement sur le plan interne. Le délai demandé par le président à se troupes « était un peu lié à la candidature du président Alassane Ouattara », perçue par Sékhoutouréya comme un « baromètre », précise ainsi notre source. « Nous observions ce qui se passait en Côte d’Ivoire, car nous sommes dans le même cas de figure ».

« Si la candidature de Ouattara est entérinée par la France, qui est le pays qui nous mettait le plus des bâtons dans les roues, cela signifie que Paris ne peut pas mener une politique à la carte. Il doit aussi approuver la nôtre », assène ce proche du président guinéen.

Bien qu’il ait réservé sa réponse, la campagne en faveur d’Alpha Condé avait largement démarré au RPG. Depuis la convention du 5 août, les mouvements en faveur du président se sont multipliés  : « Jeunes Républicains », « Tout pour la Guinée »… Début août, c’était au tour du mouvement « Les Jaunes » d’être porté sur les fonds baptismaux.

Jeudi 27 août, vêtus de t-shirts et, pandémie oblige, de masques de protection aux couleurs du parti, des centaines de militants de ce groupe de soutien ont même envahi les abords du palais présidentiel pour demander au président de se déclarer officiellement candidat.

Désormais, Alpha Condé va donc sortir de l’ombre et entrer pleinement en campagne. Selon nos informations, le Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana devrait être nommé directeur de campagne du président Alpha Condé un rôle qu’il assumait déjà lors du dernier scrutin présidentiel.

Mais cette fois, l’élection pourrait se révéler plus difficile pour Alpha Condé que celle qui, en 2015, l’avait conduit à l’emporter par un « coup KO » face à Cellou Dalein Diallo, malgré une campagne lors de laquelle tout ne semblait pas jouer d’avance pour le président guinéen.

Alpha Condé sortait en effet d’un mandat jalonné par les contestations politiques et sociales, notamment dans le domaine de l’éducation. Et l’épidémie d’Ebola, qui a très durement frappé le pays entre 2013 et 2016, a également pesé sur les ambitions de celui qui, lorsqu’il a été reconduit au Palais de Sékhoutouréya, entendait rebâtir la Guinée, ce « pays sans État », comme il le qualifiait alors.

Condé, hyper-président

Son second mandat lui aura permis de poursuivre les chantiers lancés lors du précédent : les barrages de Kaléta, de Souapiti ou d’Amaria, et les investissements miniers, un secteur stratégique pour la Guinée. Pour ce nouveau départ, Alpha Condé opte pour un gouvernement de techniciens. Mamady Youla, débauché – à la surprise générale – chez le géant minier Guinea Alumina corporation (GAC), en prend la tête.  Un choix qui fait grincer des dents parmi les cadres du parti présidentiel. Mais Alpha Condé, fort de son score d’octobre 2015 – il l’avait alors emporté avec 57,85% des voix dès le premier tour – impose son programme… et son chronogramme.

Sur le versant politique, il tend la main à certains de ses opposants. Sidya Touré, le patron de l’Union des forces républicaines (UFR), qui avait été son adversaire en 2015, est nommé Haut représentant du chef de l’État. Bah Oury, condamné en 2012 dans l’affaire de l’attaque du domicile d’Alpha Condé, l’année précédente, est gracié dès les premiers mois du second quinquennat. Alpha Condé signe ainsi la paix avec l’un des fondateurs de l’Union des forces démocratiques et républicaines de Guinée (UFDG), qui était alors déjà en rupture de ban avec son propre parti, toujours aux mains de son adversaire irréductible : Cellou Dalein Diallo.

Autant de gestes d’apaisement qui favoriseront la paix civile. Alpha Condé peut dès lors camper le rôle d’un hyper-président. Il délègue, certes. Mais, en dernier ressort, il garde le contrôle sur tout.
À Conakry, les premières rumeurs d’un éventuel troisième mandat du locataire de Sékhoutouréya commencent à bruisser. Interrogé par Jeune Afrique en novembre 2016 sur ses velléités supposées de tripler la mise, il avait répondu : « Mon souci, c’est d’achever mes projets et d’appliquer mes programmes. Pour le reste, comme disait Karl Marx, l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle est en mesure de résoudre. »

Si en public il garde le silence sur le sujet, il n’est guère plus prolixe avec ses proches. À en croire certains, l’idée aurait cependant fait son chemin. « C’est vers 2017 que j’ai commencé à percevoir plusieurs signaux donnant à croire qu’il serait à nouveau candidat, au détour de conversations privées que j’avais avec lui », confie à Jeune Afrique l’un de ses anciens ministres.

Fin 2018, spéculations, supputations et rumeurs vont bon train. Et le vent de la contestation commence à se lever. Mais la question du troisième mandat n’émergera finalement dans le débat public qu’au début de 2019. C’est l’opposition qui la porte, faisant de cette nouvelle candidature d’Alpha Condé une ligne rouge infranchissable.

Le tournant de mai 2019

Le 20 mai 2019 marque un tournant. Depuis Montpellier, le ministre de la Justice, Cheick Sako, adresse une lettre de démission au président de la République. La raison ? « Je n’ai pas été associé à la rédaction de la nouvelle Constitution en ma qualité de garde des Sceaux et, compte tenu de ma position personnelle contre toute modification ou changement de la Constitution en vigueur, vous comprendrez que je ne puisse plus continuer à exercer la fonction de ministre de la Justice », écrit l’avocat.

À Conakry, c’est un coup de tonnerre. L’opposition y voit la confirmation de toutes ses craintes. Le Front national de défense de la Constitution (FNDC), né en avril 2019, commence à mobiliser parmi la société civile et les partis d’opposition. Rapidement, ce mouvement de contestation s’étoffe et donne de la voix. Sydia Touré, Cellou Dalein Diallo, Ousmane Kaba et d’autres figures de l’opposition rejoignent ses rangs. La ligne : « tout sauf Alpha Condé ! » devient le mot d’ordre d’une coalition de circonstances.

Dans les rangs du parti au pouvoir, aussi, l’heure est à la mobilisation. Et les efforts de « pédagogie » se déploient tous azimuts. En juin, un document contenant les « éléments de langage » à mettre en avant pour défendre l’opportunité d’une réforme constitutionnelle est distribué aux ambassadeurs guinéens, afin de convaincre aussi à l’étranger. Car pendant que le débat fait rage entre pouvoir et opposition en Guinée, la conquête de l’opinion internationale devient un enjeu essentiel.

Convaincre à l’international

En octobre 2019 se tiennent les premières manifestations organisées par le FNDC, avec un slogan devenu viral : « Amoulanfé » (Ça ne passera pas !). Le 7 novembre suivant, la démonstration de force des opposants à Alpha Condé atteint son apogée. Conakry est envahie par une marée humaine parée du rouge, la couleur du mouvement. Les opposants cherchent dans le même temps à trouver des appuis auprès de la Cedeao et de l’Union africaine… Cellou Dalein Diallo multiplie les déplacements à l’étranger, dans les pays de la sous-région, mais aussi en France, où il rencontre notamment Franck Paris, le « Monsieur Afrique » de l’Élysée.

Alpha Condé, lui, garde le silence. « Ce sont les opposants qui ont toujours parlé de troisième mandat. Le président a attendu le dernier moment pour s’exprimer sur la question. Il a laissé la question s’ancrer dans la tête de tous. Quand le boulevard lui a été ouvert, il a appelé au référendum », analyse un ministre sous le sceau de l’anonymat.

Fort du soutien d’Ankara, de Moscou et de Pékin, le président guinéen se sent cependant un peu seul sur la scène internationale. Ses relations avec Mahamadou Issoufou se détériorent. Jadis proches – ils ont milité tous deux au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf) et de l’Internationale socialiste -, ils se brouillent sur la question du troisième mandat.

Une opposition embarrassée

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de la candidature du chef de l’État, le FNDC a appelé à « l’union sacrée de toutes les forces sociopolitiques du pays » et invité « tous ceux et toutes celles qui doutaient encore de la volonté d’Alpha Condé de briguer un mandat supplémentaire à rejoindre la noble lutte historique de la majorité des guinéens pour sauver une jeune démocratie ».

Ces dernières semaines, l’opposition réunie au sein du FNDC a cependant bien du mal à tracer une ligne commune. Ousmane Kaba et Abdoul Kabèlè Camara iront ainsi au scrutin avec leur partis respectifs – Parti des Démocrates pour l’Espoir (Pades) et le Rassemblement guinéen pour le développement (RGD) – brisant ainsi le mot d’ordre de boycott qui prévalait jusqu’alors.

Après avoir consulté sa base, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo n’a de son côté plus le choix : le parti devra se prononcer dans les prochains jours sur sa participation ou non à la présidentielle, la date limite du dépôt des candidatures étant le 8 septembre.

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