Diplomatie

Le marocain Mohamed Aujjar veut faire la lumière sur les exactions en Libye

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Mis à jour le 01 septembre 2020 à 17h33
Mohamed Aujjar, à Rabat, le 7 septembre 2018

Mohamed Aujjar, à Rabat, le 7 septembre 2018 © Mohamed Drissi Kamili pour JA

Sa nomination à la tête de la Mission d’établissement des faits en Libye (FFML), créée en juin au sein de l’ONU, permet au Maroc de reprendre pied dans le dossier libyen.

Tenue à l’écart de la conférence de Berlin consacrée à la Libye en janvier 2020, la diplomatie chérifienne n’a pas renoncé à peser sur ce dossier régional brûlant. Dans le cadre de ses consultations, Stephanie Williams, la représentante spéciale et chef de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL) par intérim n’a d’ailleurs pas manqué de faire escale à Rabat le 27 août.

« Les Libyens sont très heureux de me savoir au Maroc car ils sont conscients que le royaume a une histoire formidable dans le soutien des processus onusiens », a affirmé la patronne de la MANUL qui a rappelé que le royaume est le berceau de l’accord politique de Skhirat, lequel a donné naissance au Gouvernement d’entente nationale (GNA), installé à Tripoli. Une reconnaissance du rôle positif du Maroc, alors que le royaume voyait d’un mauvais œil la multiplication ces derniers mois des initiatives diplomatiques – et intéressées selon lui – sur la Libye.

« Dans tout ce show diplomatique [autour de la Libye], Skhirat a été le seul rendez-vous qui n’était pas une conférence internationale mais un dialogue libyen, sans autre supervision que celle des Nations unies », avait ainsi fait valoir à JA Nasser Bourita, le chef de la diplomatie marocaine, lors du sommet de l’Union africaine en février 2020.

Une solution à la crise dans le cadre onusien

La venue de Stéphanie Williams à Rabat a permis de marteler le message, le ministre marocain des Affaires étrangères soulignant que « le Maroc a travaillé par le passé dans le cadre de l’accord de Skhirat avec l’ONU et sous son égide. Et le royaume continuera d’œuvrer ainsi, car il estime qu’on ne peut trouver de solution à la crise libyenne que dans le cadre des Nations unies ».

Quelques jours avant la visite de l’Américaine, la MANUL s’est félicité de la nomination le 22 août du Marocain Mohamed Aujjar à la tête de la Mission d’établissement des faits en Libye (FFML). Il sera accompagné de deux autres experts internationaux pour piloter cette mission d’enquête aux gros enjeux.

« C’est une mission qui constitue une étape cruciale pour mettre fin à l’impunité et prévenir de nouvelles violations des droits de l’Homme et exactions en Libye », explique à JA l’ancien ministre de la Justice. Créé le 22 juin dernier après une réunion du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, cet organe d’enquête aura pour mission de documenter les allégations de violations du droit international des droits de l’Homme par toutes les parties en Libye depuis 2016.

Nous allons mener notre mission (…) en toute impartialité et dans le respect total de l’éthique

« La situation est explosive dans ce pays et nous espérons, à travers cette mission, accompagner le peuple libyen pour établir des rapports de confiance avec ses institutions en établissant la vérité et en créant les conditions pour une reddition de comptes des responsables de toute exaction », poursuit Mohamed Aujjar, conscient de l’enjeu de reconstruction d’une nouvelle Libye sur lequel lorgne toutes les puissances mondiales et régionales. « Nous allons mener notre mission conformément à la résolution en toute impartialité et dans le respect total de l’éthique », promet celui qui s’est déjà construit une solide réputation au sein de l’ONU.

Un politique-diplomate

Les rouages des Nations Unies, Mohamed Aujjar a pu les étudier de près entre 2014 et 2017, alors qu’il était le représentant permanent du royaume à Genève. Il  y a notamment côtoyé Antonio Guterres, l’actuel secrétaire général, quand ce dernier était Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. A l’époque, la politique avant-gardiste du Maroc en matière migratoire lui avait valu des bons points au sein de l’institution internationale.

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Aujjar avait alors le beau rôle et s’est même retrouvé vice-président de l’Organisation internationale pour les migrations en 2016, avec le soutien de l’ensemble du groupe régional africain de l’ONU qui l’a même élu coordinateur auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). C’est que ce politique-diplomate a toujours eu le don de se retrouver au bon endroit au bon moment.

Déjà en 1998, alors que Hassan II et Abderrahmane Youssoufi négociaient la composition du gouvernement historique de l’alternance, le jeune patron d’al-Mithaq, le journal du Rassemblement national des indépendants (RNI), alors âgé de 39 ans, émergeait comme le candidat du consensus pour prendre la tête du ministère des Droits de l’homme. Son passé de militant – il est l’un des membres-fondateur de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH) – plaidait en sa faveur, alors que sa jeunesse devait incarner cette nouvelle page que le royaume écrivait en matière de libertés publiques.

« J’ai été le dernier ministre à être installé [lors de la cérémonie d’installation des ministres, ndlr] non seulement parce que j’étais le benjamin du gouvernement, mais parce que feu Abderrahmane Youssoufi tenait à m’installer personnellement », nous raconte le natif de Targuist.

Un rapport dans moins d’un an

« Le dossier des droits de l’Homme revêtait une grande importance et en vérité, j’ai eu la vie facile avec la réforme du Code des libertés publiques. Nous étions même à deux doigts de tenir au Maroc le premier congrès d’Amnesty International en Afrique qui a été saboté [par les responsables sécuritaires, ndlr] . Mais nous nous sommes rattrapés avec la visite au Maroc du président du Conseil international d’Amnesty [devenu depuis l’Assemblée mondiale, ndlr] », raconte cet ancien journaliste-syndicaliste qui regrette que les relations soient devenues exécrables entre le royaume et certaines ONG internationales.

Une solution qui ne peut être que libyenne et ne peut venir de l’étranger

Ses opinions personnelles, Mohamed Aujjar prend le soin de les mesurer. Son choix au sein de la FFML a été bien accueilli par le département des Affaires étrangères, dont Mohamed Aujjar partage la vision du conflit libyen et de sa solution « qui ne peut être que libyenne et ne peut venir de l’étranger ». Pour mener à bien cette mission, il aura en support technique l’antenne chargée des droits de l’homme de la mission de l’ONU en Libye.

« Nous allons aussi capitaliser sur tout le travail réalisé par les ONG sur le terrain et nous allons exposer notre démarche et notre vision pour cette mission le 2 octobre devant le Conseil des droits de l’Homme », explique Aujjar qui devrait coordonner par la suite la réalisation d’un rapport soumis dans moins d’un an.

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