Environnement

Une gigantesque marée noire menace les côtes de la mer Rouge

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Mis à jour le 31 août 2020 à 15h11
Image staellite du SFO Safer au large d'al-Hodeida depuis les années 1980. Il contient plus d'un millon de barils et se dégrade.

Image staellite du SFO Safer au large d'al-Hodeida depuis les années 1980. Il contient plus d'un millon de barils et se dégrade. © © Maxar Technologies/AFP

Avec à son bord plus d’un million de barils, le pétrolier FSO Safer se dégrade au large des côtes yéménites et menace les pays riverains de la mer Rouge.

Imaginez une marée noire quatre fois importante que celle provoquée par l’Exxon Valdès en Alaska en 1989, et 100 fois pire que celle qui vient de dégrader l’environnement de l’île Maurice pour au moins une génération. Une nappe de pétrole gigantesque qui souillerait durablement les écosystèmes de la mer Rouge, et affecterait les vies de millions de personnes du Yémen à Israël, en passant par l’Arabie saoudite, le Soudan, l’Égypte, la Jordanie, l’Érythrée et Djibouti. Ce cauchemar écologique et humanitaire n’est malheureusement pas une fiction. Il devient même une probabilité de plus en plus affolante.

Non loin de la ville yéménite d’al-Hodeïda, au large du port de Ras Isa, un gigantesque pétrolier de plus de 300 mètres de long se dégrade et prend l’eau. À son bord, plus d’un million de barils de brut. Avant que la guerre au Yémen n’éclate en 2015, le FSO Safer servait de plateforme de stockage au gouvernement yéménite, qui récupérait là le pétrole acheminé par un pipeline relié aux champs pétrolifères de Marib, et le déchargeait sur les navires étrangers venus s’approvisionner. Depuis que la rébellion houthie a pris le contrôle des eaux du littoral, au début du conflit, le vieux tanker japonais construit dans les années 1970 n’a plus fait l’objet d’aucune maintenance.

Son état se dégrade peu à peu, et deux scénarios de plus en plus probables se dessinent : une rupture de la coque ou une gigantesque explosion suivie d’un incendie, qui entraînerait le déversement de presque toute la cargaison de brut dans la mer.

Conséquences écologiques inimaginables

Les conséquences écologiques seraient inimaginables, notamment sur les récifs coralliens de la mer Rouge, qui montrent une extraordinaire résilience au changement climatique et sont essentiels pour les recherches scientifiques visant à atténuer les effets du réchauffement sur ces écosystèmes essentiels et menacés. « Une grande partie des espèces marines serait anéantie, et il ne serait plus jamais possible de revenir en arrière », s’alarme Doug Weir, directeur de l’ONG Conflict and Environment Observatory.

Il y a un lien direct entre la destruction de l’environnement et le risque humanitaire.

Pour lui, le cas du FSO Safer illustre bien l’importance de prendre en compte le paramètre environnemental dans les conflits. « Il y a un lien direct entre la destruction de l’environnement et le risque humanitaire. » Car ce désastre, s’il survient, aura aussi d’énormes répercussions sur la situation économique du Yémen, déjà laminé par la guerre et la pandémie.

Alors que 80 % de la population yéménite a besoin d’une aide humanitaire, elle se verrait privée d’une source importante de subsistance : la pêche. Le port d’al-Hodeïda pourrait fermer pendant plusieurs mois, ce qui entraînerait une augmentation de 200 % des prix du carburant. Les prix des denrées alimentaires doubleraient probablement. Et il y aurait aussi des risques de pollution de l’air, de cancer de la peau et de pénétration des hydrocarbures dans la chaîne alimentaire. Cette liste de calamités, c’est Inger Andersen, directrice du Programme des Nations Unies pour l’environnement, et Mark Lowcock, chargé des affaires humanitaires à l’ONU, qui l’ont présentée au Conseil de sécurité le 15 juillet dernier. Mark Lowcock faisait là son quinzième briefing sur le sujet en quinze mois, ce qui montre à quel point le problème est préoccupant.

Menaces sur le tourisme et les flux commerciaux

Le FSO Safer suscite également une vive inquiétude du côté des pays côtiers de la mer Rouge. Le 11 mars dernier, l’Égypte, Djibouti, la Jordanie, l’Arabie saoudite et le Soudan ont interpellé le Conseil de sécurité sur la nécessité d’agir face à la potentielle catastrophe. Car pour eux aussi, les conséquences seraient désastreuses.

La marée noire créerait des problèmes d’approvisionnement en eau fraîche car elle toucherait les usines de désalinisation

« La mer Rouge est une sorte de lagon semi-fermé. La marée noire créerait des problèmes d’approvisionnement en eau fraîche car elle toucherait les usines de désalinisation. Elle entraînerait d’énormes pertes de revenus issus du tourisme. En fait, le monde entier serait touché parce que les flux commerciaux dans cette importante voie de passage seraient probablement interrompus », avertit David Soud, qui dirige la société de consultance IR Consilium, spécialisée en sécurité maritime et flux d’hydrocarbures. Toute réaction coordonnée à la catastrophe serait également compliquée par un contexte régional conflictuel et volatil, ce qui ne ferait qu’aggraver les choses.

Alors, comment expliquer que rien n’a été fait jusqu’ici pour empêcher un désastre si prévisible ? Le gouvernement du Yémen a officiellement demandé l’assistance de l’ONU en mars 2018. L’ONU a rédigé un plan de bataille : une mission se chargerait de décharger la cargaison de brut, d’amarrer le bateau en lieu sûr et enfin de le démanteler. Mais dans ce contexte conflictuel, cette simple opération technique a pris une tournure hautement politique. Le FSO Safer est devenu l’objet d’un marchandage de la part des Houthis, qui contrôlent l’accès au navire et ont à plusieurs reprises accepté l’aide de l’ONU avant de se rétracter, sans motif clair.

Sous le contrôle du camp houthi

Une chose est sûre : les Houthis veulent visiblement garder la main sur les barils, dont la valeur pourrait atteindre plusieurs millions de dollars, même si la qualité s’est dégradée au fil des ans. Ils semblent également vouloir maintenir l’infrastructure elle-même. La dernière concession qu’ils auraient faite à l’ONU irait dans ce sens : autoriser une équipe onusienne à venir effectuer les réparations nécessaires pour maintenir le vieux pétrolier à flot. Mais pour David Soud, « les Houthi se battent contre la réalité ».

Le pétrolier est désormais dans un tel état que des réparations à ce stade n’ont plus de sens. Il tente de convaincre de la nécessité d’adopter une approche plus pragmatique : l’envoi d’un autre navire, sur lequel serait transféré et mis en sécurité tous les barils, quitte à ce qu’il reste aux mains des Houthis.

La dévastation causée par la marée noire touchera tout le monde et transcendera les problèmes régionaux

Cette solution ne plairait certainement pas à tous, mais pour lui, le problème de FSO Safer doit être dépolitisé au maximum car « la dévastation causée par la marée noire touchera tout le monde et transcendera les problèmes régionaux ». Il aimerait voir davantage d’investissement de ceux qui peuvent être en position de négocier, notamment l’Union africaine ou l’IGAD, l’autorité intergouvernementale pour le développement qui regroupe sept pays est-africains.

« L’espoir n’est pas ce qui va tenir ce bateau en un seul morceau », conclut sa collègue Rohini Ralby. En attendant, le FSO Safer continue à se détériorer et ne se maintient à flot que grâce à une petite équipe restée à bord, qui tant bien que mal, colmate les brèches. Comme en mai dernier, lorsque de l’eau a commencé à inonder la salle des machines.

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