Diplomatie

Polémique Kinshasa-Kigali : Vincent Karega, l’ambassadeur du Rwanda, s’explique

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Mis à jour le 28 août 2020 à 17h48
Vincent Karega, ambassadeur du Rwanda en RDC, Kinshasa, le 25 août 2020.

Vincent Karega, ambassadeur du Rwanda en RDC, Kinshasa, le 25 août 2020. © Presidence de RDC

Il aura suffi d’un tweet, vite effacé, pour que l’ambassadeur du Rwanda en RDC, Vincent Karega, se retrouve au coeur d’une vive polémique. Pris à partie pour avoir récusé la responsabilité de son pays dans les massacres de Kasika en 1998, il se défend.

En poste depuis le début du mois de juillet, Vincent Karega n’est pas homme à s’abriter derrière le langage diplomatique. En français d’abord, puis en lingala, l’une des quatre langues nationales de ce Congo qui l’a vu naître, l’ambassadeur du Rwanda en RDC se défend.

Non, insiste-t-il, il n’a pas nié que des hommes et des femmes ont péri dans le massacre de Kasika, le 24 août 1998. Ce qu’il conteste, ce sont les accusations portées contre le Rwanda : « narratif simpliste », a réagi le diplomate et ancien ministre, dénonçant « une calomnie ».

Son message, posté le 24 août dernier, a néanmoins suscité un tollé et des voix se sont élevées, au sein de la classe politique et de la société civile congolaises, pour demander son expulsion. « Je serai le dernier Rwandais à saboter mon Congo natal », rétorque Vincent Karega, rappelant que c’est à Walikale, dans la province du Nord-Kivu, qu’il a vu le jour (il est officiellement devenu Rwandais en 1995). Pour s’expliquer, il a accepté de répondre aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : La polémique dont vous faites l’objet est partie d’un tweet, que vous avez posté sur le massacre de Kasika, commis en 1998. Quelles réserves exprimiez-vous autour du rôle joué par l’armée rwandaise à l’époque ?

Vincent Karega : Je n’ai pas nié qu’il y ait eu massacre. Ce que j’ai dit, c’est qu’il fallait être précis dans les faits. Le tweet auquel je réagissais mentionnait six villages brûlés, disait qu’il y avait eu 1 100 morts et accusait l’armée rwandaise. Mais à l’époque, il y avait aussi les FARDC [les forces armées congolaises], le Burundi, l’Angola, l’Ouganda, les miliciens maï-maï… Alors pourquoi cibler le Rwanda ? Est-ce de la propagande ? De la rwandophobie ? Je représente mon pays ici et je ne pouvais pas laisser passer une telle accusation.

Pourquoi avoir ensuite effacé votre tweet ?

Parce que je voyais qu’il enflammait les esprits et que je ne voulais pas polémiquer. On a dit que je niais les massacres commis à l’époque, certains m’ont traité de négationniste, alors que je n’ai jamais dit que des gens n’étaient pas morts. Tout ce que j’ai dit, c’est que personne ne peut prouver que c’est l’armée rwandaise qui les a tués.

Vous avez été reçu par le président Félix Tshisekedi, le 25 août. A-t-il été question de cette polémique ?

Non, il s’agissait d’une audience prévue depuis plusieurs jours, en partie consacrée à la coopération entre nos deux pays.

En 2010, un rapport du groupe d’expert de l’ONU a recensé les crimes commis pendant les deux guerres du Congo, entre mars 1993 et juin 2003, et notamment la responsabilité du Rwanda – c’est le fameux « Mapping Report ». Votre pays serait-il prêt à ce qu’une juridiction internationale se penche sur les crimes commis durant cette période ?

Le Rwanda ne demandera pas la création d’une juridiction pour des crimes commis dans un pays tiers. Mais si le pays tiers obtient la création d’un tribunal spécial et que le Rwanda est accusé ou convoqué, il se défendra.

Plusieurs voix plaident en faveur de la création d’un tel tribunal. C’est le cas du docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, mais aussi de l’opposant Martin Fayulu ou du mouvement citoyen Lucha. S’agit-il selon vous d’une instrumentalisation politique ou d’une juste revendication ?

Je ne vais pas les juger. C’est leur droit : ils savent ce qu’ils veulent et comment l’obtenir. Ils savent aussi comment cela peut servir leur ambition politique. Mais si ce qu’ils font va à l’encontre de ce que nous voulons, nous avancerons nos arguments, et ce sont les arguments les plus solides qui gagneront.

Certains d’entre eux demandent votre expulsion. Que répondez-vous ? 

Ils n’ont pas le pouvoir de me faire partir. J’ai présenté mes lettres de créance à un gouvernement. Si ce gouvernement trouve qu’il y a des arguments solides justifiant mon expulsion, il procédera conformément à ce que prescrit la convention de Vienne.

Il y a quelques jours, l’ancien ministre rwandais de la Défense, James Kabarebe, a accusé Denis Mukwege et d’autres de se livrer à une propagande anti-rwandaise en exploitant le Mapping Report. Comprenez-vous que cela fasse polémique ?

Le général Kabarebe s’adressait à la diaspora rwandaise à l’occasion du 26ème anniversaire de la libération du Rwanda. Il les exhortait à rentrer au pays, à ne pas se laisser influencer par ceux qui disent que le retour n’est pas souhaité, et à ne pas écouter ce qui se dit dans ce Mapping Report, dont Denis Mukwege s’est fait le porte-voix. C’est à cause de ce type de rapport que des Rwandais ne veulent pas rentrer chez eux.

Je tiens à préciser que le Mapping Report dont il est question est un « draft », que tous les pays montrés du doigt ont pu exercer leur droit de réponse et que c’est pour cela que la version finale du texte n’a jamais été adoptée. Il n’était pas solide.

Le Rwanda considère-t-il que certains, parmi les politiques ou au sein de la société civile congolaise, cherchent à saboter le rapprochement entre les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame ?

Plusieurs faits en attestent. Des personnes cherchent à affaiblir le président Tshisekedi, sans doute parce qu’il s’est montré actif sur le terrain diplomatique – plus actif en tout cas que ce qui se faisait jusqu’alors. Il se rapproche de tout le monde, et notamment de ses voisins, et cela déplaît à certains. Le rapprochement avec le Rwanda est mal perçu par ceux qui nous accusent de tous les maux.

Le rôle du Rwanda dans l’est du Congo est controversé depuis plus de 20 ans. Quelle était la motivation de Kigali lorsque la décision a été prise d’envoyer des troupes en territoire congolais ?

Le Rwanda n’est pas venu balkaniser le Congo ni exploiter son coltan. Le Rwanda est venu pour combattre les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] et, d’une manière générale, les génocidaires qui étaient armés et qui étaient installés le long de sa frontière. Il est regrettable que cela ait suscité la guerre qui allait renverser le maréchal Mobutu. Mais le mouvement de libération, lui, était purement congolais.

D’ailleurs, l’ADFL [Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo] a accouché du PPRD [Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, de Joseph Kabila], du RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie] et même du MLC [Mouvement de libération du Congo de Jean-Pierre Bemba]. Ce sont eux qui, en premier, devraient répondre de ce qui s’est passé dans l’est du Congo durant ces années-là, le Rwanda n’a fait que venir en renfort. Alors pourquoi cet acharnement contre nous ?

Comment ramener enfin la paix dans l’est de la RDC ?

C’est d’abord aux autorités congolaises qu’il revient de pacifier de pacifier leur territoire et de ramener l’harmonie entre les peuples. Le Rwanda, lui, ne revendique rien, aucune parcelle du sol congolais. Nous sommes fiers de nos frontières et de notre espace, aussi petit soit-il.

Mais comment faire la paix si le Rwanda ne reconnaît pas sa part de responsabilité ? 

Dans quel forum, dans quel cadre les uns et les autres devraient-ils reconnaître ou ne pas reconnaître ce qu’ils ont fait ? Et qui parle des crimes qui ont été commis a près 1994 au Rwanda par des gens venus du Congo, parce que le Congo était devenu un sanctuaire pour les génocidaires ? Aujourd’hui, nous essayons de tourner la page et de combattre les maux qui sont à l’origine des grands bouleversements qu’a connus la région des Grands Lacs.

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