Transport aérien

Asecna : désunie, l’Afrique centrale a-t-elle une chance de l’emporter ?

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Mis à jour le 31 août 2020 à 17h57
Vue du siège de l’Asecna, à Dakar.

Vue du siège de l'Asecna, à Dakar. © Sylvain Cherkaouipour JA

Après une décennie de gestion ouest-africaine, la région compte sur la prochaine élection du directeur général pour reprendre la main sur l’agence. Mais n’a pu se mettre d’accord sur une candidature unique.

Le rendez-vous du 14 septembre, qui verra le comité des ministres des Transports des 18 pays membres de l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar (Asecna) se réunir pour choisir le nouveau directeur de l’institution, marquera-t-il le retour de l’Afrique centrale aux commandes, après une décennie d’absence ? Rien n’est acquis, en dépit du retrait de la candidature du Tchadien Mahamat Aware Neissa, le 18 août.

Deux candidats de la région restent en lice après le recul du Tchad : le Centrafricain Théodore Jousso et le Camerounais Englebert Zoa Etundi, qui se présentent face au Mauritanien Hassena Ould Ely et à l’actuel patron de l’agence, le Nigérien Mohamed Moussa.

Et si chaque camp compte ses soutiens, le subtil jeu diplomatique se poursuit en coulisse. Ainsi, le Cameroun, qui comptait déjà N’Djamena de son côté dès l’annonce du retrait de Mahamat Aware Neissa, a rapidement déchanté. Après quelques heures de concertations, les deux parties n’ont pu tomber d’accord sur les conditions d’un ralliement.

Pas de consensus non plus en 2016

Yaoundé a dû se contenter d’une annonce aussi mystérieuse que laconique : « Le Tchad soutiendra un pays ami », ont commenté les équipes de l’ancien candidat, le 21 août, précisant que son vote ne serait dévoilé que le jour même de l’élection, le 14 septembre.

En 2016, l’absence de consensus en Afrique centrale avait déjà profité à Mohamed Moussa. Le Nigérien, unique candidat de l’Afrique de l’Ouest, était alors opposé à un Gabonais, un Congolais, un Équato-guinéen et un Camerounais. « L’absence de concertation entre les pays de la région, en vue de présenter un candidat unique, est malheureusement un handicap », déplore le candidat centrafricain, Théodore Jousso.

Le dernier directeur général de l’Asecna issu de la région, le Tchadien Youssouf Mahamat, a été aux commandes de 2004 à 2010 (les mandats étaient alors de six ans, ils ont été ramenés à quatre ans depuis 2016).

Mais sa gestion avait été très contestée, notamment par le Sénégal et Madagascar, qui avaient menacé de quitter l’agence s’il se représentait en 2010, le poussant à jeter l’éponge. La même année, l’Équato-Guinéen Francis Ondo avait renoncé à la dernière minute à sa candidature. C’était le Malien Amadou Ousmane Guittèye qui avait alors été élu.

Aucun DG mauritanien dans l’histoire de l’Asecna

Cette fois-ci encore, le mandat de directeur général est remis en jeu alors que l’agence se relève d’une nouvelle période de turbulences, après la révélation d’irrégularités comptables – selon l’enquête exclusive de Jeune Afrique, quelque 15,7 milliards de francs CFA (24 millions d’euros) se seraient notamment évaporés pour la seule année 2017.

Le directeur général Mohamed Moussa a beau détailler l’important chantier d’apurement des comptes auquel son équipe s’est livrée, avec triple contrôle des comptes et un audit externe confié au cabinet américain Grant Thornton sur la période 2017-2020, ce scandale pourrait profiter à ses concurrents.

Mais si les pays d’Afrique centrale mettent en avant leur absence à la tête de l’institution pour porter les votes vers leurs candidats, la Mauritanie pourrait aussi user de la même rhétorique : Ould Salem Khaled, le seul candidat que Nouakchott ait jamais envoyé briguer le poste de DG, n’avait pas été élu en 2010.

Gérer l’après-Covid-19

À 67 ans, le Centrafricain Théodore Jousso brigue un poste dont il connaît bien les rouages, puisqu’il a été, pendant deux années sur les dix-huit passées à l’Asecna, directeur de cabinet de Youssouf Mahamat. Cet ingénieur en bases aériennes, pur produit de l’École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE) de Vaulx-en-Velin, a œuvré sans discontinuer dans les gouvernements de son pays sur les neuf dernières années, notamment dans les départements des Transports et de l’Aviation civile.

En face, Englebert Zoa Etundi, 60 ans, représente le Cameroun depuis douze ans à l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), à Montréal, tout en étant le plénipotentiaire des États de la zone à son conseil. Ce diplômé en gestion de l’aviation civile à l’université Concordia a auparavant travaillé à l’Autorité aéronautique du Cameroun (CCAA). Il a mis son projet de création d’une compagnie aérienne régionale, auquel il s’attèle depuis deux ans, ainsi que l’écriture de sa thèse à l’université du Québec entre parenthèses pour enfin offrir le maroquin à un pays ayant déjà essuyé deux échecs.

Le premier défi du prochain mandat sera de remettre à flot une institution frappée par la crise sanitaire liée au Covid-19. La fermeture des frontières a entrainé une chute du trafic de pratiquement 44 % depuis mars, et certaines estimations projettent une baisse du chiffre d’affaires de 115 milliards de F CFA (175,3 millions d’euros) pour cette année.

Rationaliser les dépenses afin d’amortir le choc

Si les deux candidats optent pour une rationalisation des dépenses afin d’amortir le choc, Théodore Jousso met entre autres en avant la dématérialisation des procédures, ainsi qu’une maîtrise des effectifs et de la masse salariale pour y parvenir. Son concurrent insiste sur la digitalisation et la diversification des ressources d’une agence trop dépendante du trafic aérien.

En outre, après le scandale qui a éclaboussé la gestion de l’Asecna, les deux candidats comptent mettre l’accent sur la gouvernance. Théodore Jousso entend mettre en place un nouvel outil de facturation et un comité d’audit, et s’engage à lancer un programme d’éthique et de conformité. De son côté, Englebert Zoa Etundi insiste sur l’instauration d’une « culture de l’audit » à tous les niveaux – technique, administratif et financier, et veut faire procéder à un état des lieux exhaustif.

La cacophonie autour d’une impossible candidature unique fait écho au processus en cours pour prendre la tête de l’OMC. Là aussi, alors que l’Union africaine plaide de longue date pour une candidature unique à l’échelle du continent, trois candidatures africaines sont sur les rangs : la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, la Kényane Amina Mohamed et l’Égyptien Abdel Hamid Mamdouh.

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