Économie

[Chronique] Rapport Doing Business : un outil, pas une bible

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Mis à jour le 28 août 2020 à 16h11

Par  Nelly Fualdes

Journaliste économique à Jeune Afrique

Le siège de la Banque mondiale.

Le siège de la Banque mondiale. © World Bank

La révélation par la Banque mondiale de la présence d’irrégularités dans deux des plus récents rapports Doing Business entache la réputation d’un classement qui a dicté bon nombre de réformes en Afrique.

« Un certain nombre d’irrégularités ont été signalées concernant des modifications apportées aux données des rapports Doing Business 2018 et Doing Business 2020, lesquels ont été publiés respectivement en 2017 et 2019. Ces modifications n’étaient pas cohérentes avec la méthodologie Doing Business ». Le communiqué de la Banque mondiale publié le 27 août a provoqué un choc.

En effet, en dix-sept années d’existence, le document rédigé par les services de l’institution financière internationale qui classe les pays en fonction des facilités qu’ils accordent aux entreprises privées, s’est affirmé comme une véritable « bible » des réformes à mener.

Dans leur article Le pouvoir du classement : l’indicateur Doing Business et le comportement réglementaire mondial, les chercheuses Rush Doshi, Judith G. Kelley et Beth A. Simmons relèvent ainsi que de nouvelles structures publiques ont été créées spécifiquement pour aider les États à gravir les échelons plus efficacement. C’est particulièrement le cas en Afrique, les pays du continent étant nombreux à fermer la marche du classement.

Le Maroc, l’Algérie, la RDC, la Côte d’Ivoire, le Rwanda ou encore le Togo, pour n’en citer que quelques-uns, ont ainsi créé des structures ad hoc qui veillent à la mise en place des réformes susceptibles d’améliorer le climat des affaires… et surtout de faire remarquer aux investisseurs potentiels les importants progrès réalisés.

La perspective que ce dernier puisse être biaisé fait donc l’effet d’une douche froide. D’autant que si l’institution de Bretton Words a nommé en juin dernier une nouvelle économiste en chef, en la personne de Carmen Reinhart, c’est parce que les deux précédents occupants de ce poste, Penelope Koujianou Goldberg et Paul Romer, ont démissionné après moins de deux ans de service chacun. Le dernier ayant justement mis en doute la validité du classement 2018 – qui est l’un de ceux visés par l’enquête actuelle, même si rien ne permet à ce jour de rapprocher les deux affaires.

Communiquer sur la constatation de faiblesses, et s’engager à les réparer, relève plutôt d’une démarche saine

Il faut pourtant raison garder. Car si l’institution a annoncé procéder la suspension de la publication de ses rapports jusqu’à ce que ce processus d’évaluation et de correction soit mené à bien, les informations disponibles à ce jour tendent à montrer qu’il ne s’agira pas d’une révision de fond en comble dudit classement.

D’une part, parce qu’elle ne concerne officiellement que deux rapports – sur 17 – et que les pays les plus touchés ne sont pas africains : il s’agit de la Chine, de l’Azerbaïdjan, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, précise la Banque mondiale interrogée par Jeune Afrique.

D’autre part, parce que communiquer sur la constatation de faiblesses, et s’engager à les réparer, relève plutôt d’une démarche saine. Surtout si la décision émane pleinement de l’institution et que celle-ci n’était pas mise au pied du mur par des pressions extérieures. Selon la Banque mondiale, elles sont apparues lors de « l’examen et de l’évaluation systématiques des modifications apportées aux cinq derniers rapports Doing Business ».

Enfin, parce qu’au-delà de cette affaire, qui laissera probablement des traces – les États « mal classés » ne manquant pas de la rappeler au bon souvenir de tous lorsque la parution reprendra – les critères sur lesquels le classement se fonde sont on ne peut plus objectifs : oui, le fait de mettre plusieurs semaines à être branché au réseau électrique, voir un litige commercial durer des mois ou d’affronter un vrai parcours du combattant pour accéder au crédit est un frein à l’investissement. Qui pourrait dire le contraire ?

Le Doing Business ne mesure que ce qu’il prétend mesurer : les facilités accordées aux entreprises

En revanche, cette affaire pourrait donner l’occasion de réfléchir à l’importance – parfois excessive ? – qui est accordée à ce classement. « De nombreux pays et dirigeants politiques commettent l’erreur de considérer le classement au Doing Business comme un indicateur général de prospérité. Or il ne mesure que ce qu’il prétend mesurer : les facilités accordées aux entreprises », écrivait ainsi l’économiste indien Kaushik Basu, ancien chef économiste de la Banque mondiale, en mars 2018 sur le site Project Syndicate.

Sa contribution faisait suite à la polémique éclatée cette année-là, entraînant la démission de Paul Romer, après la chute du Chili dans le classement. « Mais le gouvernement de la présidente chilienne Michelle Bachelet avait consacré une plus grande attention aux indicateurs sociaux qu’aux indicateurs économiques. À mon sens, c’est une action louable, et non blâmable », décryptait Kaushik Basu.

« Lorsqu’un pays est déterminé à remonter dans le classement, il peut le faire en concentrant son action sur les dix indicateurs qui déterminent le résultat final, quoique ce ne soit pas la stratégie économique que je préconiserais », concluait-il.

Une fois les enquêtes diligentées et les statistiques corrigées, le rapport Doing Business ne devrait donc pas être à jeter avec l’eau du bain. Mais il faudrait veiller à ce qu’il reste à sa place : l’un des indicateurs, parmi d’autres, de la santé économique d’un pays.

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