Diplomatie

Mali – Hamidou Boly : « Pour la Cedeao, il faut que le président de la transition soit un civil »

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Bamako
Mis à jour le 28 août 2020 à 14h24
Le médiateur de la Cedeao Goodluck Jonathan, le 22 août à Bamako, à l’issue d’une rencontre avec les représentants des militaires du CNSP.

Le médiateur de la Cedeao Goodluck Jonathan, le 22 août à Bamako, à l’issue d’une rencontre avec les représentants des militaires du CNSP. © /AP/SIPA

Transition, sanctions, libération d’IBK, négociations… Les chefs d’État ouest-africains doivent se réunir à nouveau ce vendredi pour évoquer le Mali. Entretien avec le représentant de la Cedeao à Bamako, Hamidou Boly, qui est au cœur de la médiation entre la junte et l’organisation régionale.

Si elle est devenue un acteur central, et l’un des principaux interlocuteurs des putschistes, la Cedeao n’a pas attendu le coup d’État pour s’impliquer dans la crise politique qui secoue le Mali depuis plusieurs mois. Dès le début des manifestations réclamant le départ du président Ibrahim Boubacar Keïta, début juin, l’organisation ouest-africaine a multiplié les missions de bons offices pour tenter de trouver une issue.

Depuis la prise du pouvoir par les militaires du Comité national pour le salut du peuple (CNSP) et la démission d’IBK dans la nuit du 18 au 19 août, la Cedeao est devenue le médiateur principal entre les militaires de la junte et la communauté internationale. Et si c’est l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan qui conduit les discussions, Hamidou Boly, patron de la représentation spéciale de la Cedeao au Mali, est en première ligne.

Alors que les chefs d’État de l’organisation régionale doivent se réunir à nouveau ce vendredi, le diplomate burkinabè, en poste à Bamako depuis juillet 2019, revient pour Jeune Afrique sur l’avancée de la médiation en cours avec les militaires – qu’il qualifie de « jeunes de bonne foi » – , la vision de la Cedeao sur la transition et évoque un éventuel allègement des sanctions.

Hamidou Boly, le 27 août lors d'une interview accordée à JA, à Bamako.

Hamidou Boly, le 27 août lors d'une interview accordée à JA, à Bamako. © Emmanuel Daou Bakary pour JA

IBK nous a dit qu’il était bien traité et qu’il ne voulait plus revenir à la tête du pays

Jeune Afrique : Où en sont les négociations entre la Cedeao et le CNSP ?

Hamidou Boly : La mission de la Cedeao qui a quitté Bamako le 24 août avait d’abord pour mission de discuter avec la junte afin de comprendre ce qui s’est passé. Nous avions ensuite pour objectif de prendre des nouvelles du président Ibrahim Boubacar Keïta et des personnes arrêtées au moment du coup d’État.

Sur ce point les militaires ont été très ouverts. Nous avons rapidement pu rencontrer le président IBK et échanger avec lui. Nous lui avons demandé s’il souhaitait revenir au pouvoir. Il nous a dit qu’il était bien traité et qu’il ne voulait plus revenir à la tête du pays.

Étant donné son âge et son état de santé, nous avons demandé à la junte de lui permettre de rentrer à son domicile, et d’aller se soigner à l’étranger s’il le souhaitait. Ce point des négociations est allé très vite car ils ont accepté. Les discussions se sont poursuivies et nous avons obtenu la libération de ministres et celle du président dans la nuit de mercredi à jeudi.

Les deux autres points des discussions ont porté sur la transition en elle-même, à savoir sa durée et son président. Sur ce point, nous n’avons pas trouvé d’accord car les militaires veulent que la transition soit dirigée par un des leurs. De plus ils proposent une durée supérieure à celle d’usage dans l’espace Cedeao, à savoir un an maximum. Ils nous ont dit qu’ils allaient discuter avec les Maliens et nous faire de nouvelles propositions.

La durée de cette transition n’est-elle pas négociable ?

Le délai, pour nous, c’est un an maximum. Cette durée est négociable au-delà, mais il faudra argumenter pour nous convaincre que le cas malien est spécifique et qu’il peut faire l’objet d’une exception. Cela peut être discuté, et ce sera aux chefs d’États d’apprécier lorsque cela leur sera rapporté par le médiateur, Goodluck Jonathan, qui est devenu l’avocat de la junte auprès des présidents.

Leur avocat ?

Oui, car il a trouvé qu’ils ont facilité les choses, en acceptant de libérer IBK. Ils ont coopéré, nous ont écouté. Ils ont participé à trouver des solutions médianes lorsque nous avions des positions divergentes. Ce sont des jeunes officiers de terrain, novices au pouvoir, qui se retrouvent du jour au lendemain à devoir s’occuper de gouvernance, de relations internationales et de mener participer à cette médiation.

Le colonel Assimi Goïta, président du CNSP, avant une rencontre avec Goodluck Jonathan, le médiateur de la Cedeao, le 24 août 2020 à Bamako.

Le colonel Assimi Goïta, président du CNSP, avant une rencontre avec Goodluck Jonathan, le médiateur de la Cedeao, le 24 août 2020 à Bamako. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Quelles sont les prochaines étapes de la médiation ?

Il faudra établir une feuille de route claire qui précise les modalités de la transmission du pouvoir de transition, désigner un président, un Premier ministre et des ministres chargés de gérer ce processus.

Tenez-vous toujours à ce que la transition soit gérée par un civil ?

Il faut que le président de la transition soit un civil. L’expérience a montré qu’un militaire à la tête d’une transition ne peut pas réunir les partenaires autour d’une table. Ceux-ci sont réfractaires aux militaires à la tête des États. c’est quelque chose qui se faisait il y a trente ans, mais qui n’est plus acceptée maintenant. On ne peut plus fonctionner ainsi… À la limite, cela pourrait être un militaire qui abandonne la tenue pour devenir civil. Pour l’instant, nous ne voulons pas d’un homme en tenue à la tête du pays, car ce n’est pas leur travail.

Le CNSP veut réformer le pays, le remettre en ordre, mettre en place une bonne gouvernance, etc. C’est un processus qui peut prendre une vingtaine d’années. C’est trop long. Nous ne devons pas leur laisser l’occasion de s’éterniser au pouvoir. L’expérience a montré que les transitions de courte durée sont les meilleures.

 

Certains acteurs politiques, notamment le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP), estiment que les sanctions de la Cedeao sont injustes envers le peuple malien, qu’elles touchent au premier chef. Qu’en pensez-vous ?

Ces sanctions sont prévues dans nos protocoles, dans les traités et traités additionnels que les Maliens et le Parlement de la Cedeao ont approuvé. Les sanctions sont applicables à tous les pays membres. Dès qu’il y a une interruption du processus démocratique par des moyens non conventionnels ou non constitutionnels, nous sommes obligés de les appliquer rapidement, afin de pousser les auteurs à discuter. Cela permet également de dissuader d’autres personnes de faire un coup d’État dans les pays de la zone.

Pensez-vous qu’à l’étape actuelle des négociations, le sommet des chefs d’États qui se tient ce vendredi 28 août pourrait décider d’une levée de ces sanctions ?

Les sanctions ont déjà partiellement été levées, et des allègements pourraient être de nouveau annoncés lors de ce sommet. Selon le médiateur qui est venu constater ce qu’il se passe sur le terrain, ce sont des jeunes de bonne foi qui ont fait un coup d’État qui n’en est pas un. Il n’y a pas eu d’effusion de sang, ni de sévices sur le président qu’ils ont ensuite libéré.

Ils semblent également respecter les institutions et les partenaires du Mali, notamment la Cedeao, l’Union africaine, l’Union européenne… Tous les partenaires ont été reçus et ils ont montré des signes positifs.

Les militaires doivent également nous faire des propositions sur un cadre de transition avant la rencontre des présidents. Hier [jeudi 27 août, NDLR], une mission du CNSP conduite par le colonel Malick Diaw s’est rendue au Niger pour y rencontrer le président en exercice de la Cedeao, Mahamadou Issoufou. La mission s’est ensuite rendue à Ouagadougou, pour échanger avec Roch Marc Christian Kaboré. L’objectif était de leur présenter leur vision des choses, afin d’obtenir leur soutien en amont de la rencontre de ce vendredi.

Le colonel-major Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP, au centre, lors d’un point presse au camp de Kati, le 19 août 2020.

Le colonel-major Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP, au centre, lors d’un point presse au camp de Kati, le 19 août 2020. © /AP/SIPA

La junte a publié jeudi au Journal officiel un « acte fondamental » constitutif du CNSP. Ce document suspend la Constitution et donne les pleins pouvoirs au président du CNSP, qui devient « chef de l’État ». Comment analysez-vous ce texte, au regard de vos attentes concernant le processus de transition ?

Nous venons de voir ce document dans la presse et sur les réseaux sociaux. Nous allons lire son contenu en détail et tenter de savoir s’il a eu le consentement de la Cour constitutionnelle.

La Cedeao a-t-elle donné des garanties à la junte pour obtenir la libération d’IBK ?

Les militaires n’avaient pas de griefs majeurs contre le président. Ils ont estimé que, compte tenu de son âge avancé et de son état de santé, il n’arrivait plus à contrôler le pays. Pour eux, il était dépassé par les événements et sa famille avait beaucoup d’influence sur lui. La demande du président étant d’ordre sanitaire, ils ont donc très rapidement accepté de le libérer.

Je rappelle qu’il s’était déjà rendu aux Émirats arabes unis pour des soins médicaux, il y a quelques mois. Les rendez-vous médicaux étaient déjà fixés, c’était donc un dossier facile à défendre.

Mais la junte nous a demandé de nous engager à le ramener en cas de besoin au Mali. Nous nous en sommes portés garants. Si le président est hors du pays et qu’il doit revenir pour répondre aux institutions judiciaires ou militaires, nous ferons tout pour qu’il soit mis à leur disposition.

Qui reste encore aux mains de la junte ?

Des généraux sont toujours entre leurs mains, mais le CNSP a expliqué que c’était pour assurer leur sécurité, car ceux-ci seraient impliqués dans des malversations portant sur des commandes de matériels ou la gestion de l’armée. Ils estiment que ces généraux ont des comptes à rendre à l’armée et à la population, et préfèrent donc ne pas les libérer immédiatement.

Les différents partenaires internationaux qui participent à des opérations militaires au Mali craignent-ils que le putsch puisse détériorer encore la situation sécuritaire ? 

C’est fort possible et c’est leur inquiétude. Ils ont déjà pris contact avec ces nouveaux acteurs militaires, qui leur ont confirmé qu’ils n’allaient pas remettre en cause l’Accord pour la paix et la réconciliation de 2015, par exemple.

Ces militaires étaient sur le terrain. Ils savent à quel point le travail avec les partenaires est important pour sécuriser le pays et recevoir de l’aide humanitaire. En plus de cela, ils ont tous bénéficié de formations en Europe, aux États-Unis, en Russie… Enfin, il y a l’expérience de 2012. Ils se souviennent de la manière dont nous avons alors dû intervenir pour remettre de l’ordre.

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