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Liban – Alain Aoun : « L’enquête internationale sur l’explosion de Beyrouth est nécessaire »

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Le Libanais Alain Aoun est député de la circonscription de Baabda et membre du Courant patriotique libre (CPL).

Le Libanais Alain Aoun est député de la circonscription de Baabda et membre du Courant patriotique libre (CPL). © Facebook Alain Aoun

Le député libanais et neveu du président Michel Aoun revient sur la crise de confiance entre la population et sa classe politique, notamment depuis l’explosion, le 4 août, de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth.

Député de la circonscription de Baabda, membre du Courant patriotique libre (CPL) et du bloc parlementaire du Changement et de la Réforme depuis 2009, Alain Aoun est également le neveu du fondateur du CPL et actuel président du Liban, Michel Aoun. Il est donc l’une des figures de cette classe politique attaquée de toutes parts depuis l’explosion, le 4 août, de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth. Alors que le chef de l’État français Emmanuel Macron se rend à nouveau ce 1er septembre dans la capitale libanaise et qu’il a insisté ces dernières semaines sur la nécessité de réformer le système politique libanais en contrepartie de l’aide internationale, Alain Aoun répond à JA.

Jeune Afrique : Plusieurs semaines après la catastrophe, la proximité de ces 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium avec des zones densément peuplées est toujours aussi difficile à expliquer. Comment une cargaison si dangereuse a-t-elle pu être importée au Liban sans autorisation ?

Alain Aoun : Je crois qu’il s’agit d’une bavure du système libanais dans son ensemble : tant des services du port que des instances sécuritaires et financières. Même si certaines personnalités ont alerté sur la présence de ces marchandises [l’ancien directeur des douanes, Badri Daher, a indiqué avoir envoyé six lettres à la justice, l’informant de la dangerosité de ces marchandises, NDLR], mais ça n’a pas permis de prévenir cette catastrophe. Il y a clairement eu une sous-estimation du danger. Nous savons que ce bateau n’est pas venu pour livrer du nitrate d’ammonium mais d’autres équipements. Il est resté bloqué à Beyrouth puis a été déchargé deux ans après. Il a été saisi au bout de deux ans. C’est tout un imbroglio que l’investigation va décortiquer pour que nous ayons les détails. Pourquoi ce bateau a-t-il été confisqué au Liban, puis déchargé d’une marchandise aussi dangereuse ? Pourquoi cela s’est-il fait dans des conditions aussi risquées, impliquant des produits inflammables ? Quelles sont les conditions qui ont déclenché l’explosion ?

Les premières investigations menées par des journalistes de divers organes de presse semblent pointer une responsabilité générale jusqu’aux plus hauts échelons de la hiérarchie administrative, dont vous faites également partie. Comment répondez-vous à ces accusations ?

Il y a bien sûr une grosse colère de la population, justement parce que cette catastrophe est due à une négligence, à une bavure du système, qui a laissé si longtemps ces marchandises dans des conditions dangereuses. Cette grosse colère contre le gouvernement et tout ce qui représente l’État est compréhensible, car les gens ne comprennent pas pourquoi ce problème n’a pas été traité. C’est une responsabilité au niveau macropolitique. Pour le niveau micro, il va falloir attendre l’investigation.

Certains voient l’émission d’un mandat d’arrêt contre Badri Daher, ancien directeur des douanes, comme une tentative de noyer le poisson à travers un bouc émissaire… Cela ne révèle-t-il pas un malaise au sein des échelons les plus élevés de l’administration libanaise ?

Je ne veux pas commenter l’investigation judiciaire bien que je comprenne l’effet de pression exercé sur les juges, qui peut conduire à des réactions et à des décisions exagérées. Il faut laisser les choses se faire sans pression pour arriver à la vérité. Et l’enquête permettra cela.

Une récente enquête journalistique se focalisant sur les affaires de corruption lie le Rhosus [le navire en cause, NDLR] à Charalambos Manoli, armateur chypriote, lui-même indirectement lié au Hezbollah via la banque FBME. Le parti chiite maîtrise lui-même le port, c’est un secret de polichinelle. Enfin, le Spiegel s’interroge sur la propriété de ces 2 750 tonnes, évoquant la possibilité que le nitrate d’ammonium ait été stocké dans le hangar 12 intentionnellement. Tous ces soupçons autour du Hezbollah ne risquent-ils pas d’éclabousser également le Courant patriotique libre, son allié ?

La banque a récemment démenti dans un communiqué [le 23 août dernier, NDLR]. La pression s’exerce sur tout le monde, le Hezbollah comme les autres. Beaucoup de théories ont été évoquées. Il faut arriver à la vérité. Il ne faut pas que cette tragédie qui a touché de nombreuses personnes soit exploitée politiquement. Après, il faudra que les parties responsables en assument les conséquences. Personne ne peut se cacher.

Personne n’est en train de cacher quoi que ce soit

Comment se fait-il que le président Aoun ait systématiquement refusé la conduite d’une enquête internationale, et qu’il insiste pour que la justice libanaise fasse cavalier seul alors que la présente affaire a précisément révélé les failles de cette même justice ?

Personne n’est en train de cacher quoi que ce soit. L’enquête internationale est bien sûr nécessaire. Les experts internationaux sont présents et ils vont déterminer si l’affaire implique des parties internes au Liban.

Dans ce cas, comment expliquer le refus du président Aoun ?

Je pense qu’il s’agit d’une décision de rapidité.

L’aide internationale joue un rôle primordial, et la communauté internationale s’est mobilisée, notamment sous l’impulsion du gouvernement français. L’implication de ce dernier a été saluée par une partie de la population libanaise, qui s’est davantage tournée vers lui que vers son propre personnel politique, accusé de corruption. Qu’est-ce que cela révèle du système politique libanais selon vous ?

Il y a un grand souci de confiance entre les Libanais et leur classe politique. Il s’est aggravé après la catastrophe du 4 août. Quand il y a une telle bavure au sommet de l’État, les gens s’en éloignent davantage. C’est normal après un tel choc, la confiance s’érode.

Le gouvernement a cafouillé face au FMI

La mise en place de réformes a également été une condition sine qua non du versement de l’aide, non plus d’urgence, mais structurelle, notamment sous l’égide du FMI. Pourquoi celles-ci tardent-elles autant alors que le pays s’enfonce de plus en plus dans la crise ?

Parce qu’il y a un problème dans ce système qui tourne mal et lentement au lieu de mener une interaction rapide, et de passer tout de suite à l’action. Le gouvernement a cafouillé face au FMI. Les décisions ont été précipitées. Le programme financier s’est monté sans concertation, ni avec le Parlement ni avec la Banque centrale du Liban.

Pourtant un certain nombre de concertations ont eu lieu, notamment avec les représentants de l’Association des banques du Liban (ABL). Ces discussions ont débouché sur des blocages, ce qui a même entraîné la démission de fonctionnaires et d’experts comme Henri Chaoul [membre de l’équipe représentant le ministère des Finances dans les négociations entre le FMI et le Liban, NDLR] dénonçant cette impasse…

Concernant Chaoul, c’est sa décision. Mais on ne peut pas jeter l’éponge simplement parce qu’on a une divergence d’opinion sur les plans économique et financier, et dire que tout le monde est mauvais. Il y a eu des concertations et des débats, qui ont eu lieu au Parlement notamment.

L’erreur du gouvernement est de ne pas avoir organisé de concertations en amont. Je respecte le fait que ses membres aient un point de vue, mais chacun a le sien propre ainsi que ses compétences. D’autres gens très compétents peuvent avoir des réserves. Et il y en a eu beaucoup autour de ce plan de sauvetage économique. Pas uniquement de la part de l’ABL. D’autres personnes également neutres ont émis des réserves, comme la commission des finances du Parlement.

Quelle forme devraient prendre ces réformes selon vous, et quel avenir tracez-vous pour le Liban politique ?

Le Liban vit en ce moment un tournant décisif. Aujourd’hui, il est en train de vivre une succession de drames, notamment celui de la faillite financière. Nous n’avons plus d’autre choix que de prendre la voie d’un retour de la confiance des Libanais, de la diaspora et de la communauté internationale. Celle-ci ne veut en effet plus aider le pays sans qu’il retrouve un minimum de crédibilité. J’espère un reboot [redémarrage] total du système libanais. Un système civil serait l’idéal. Mais ce serait trop beau pour être vrai.

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