Musique

Rumba, kumbia et « mabangas » : l’âme polyrythmique de Brazza

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Les Bantous de la capitale, formation créée en 1959.

Les Bantous de la capitale, formation créée en 1959. © Baudouin Mouanda

De Pointe-Noire à Brazza, les Congolais se distinguent depuis des décennies pour leur sens inné de la musique. Galerie de portraits non exhaustive…

Le Congo-Brazzaville est petit par la taille et grand par la musique. Et qui dit musique congolaise dit d’abord rumba. Les historiens sont quasi unanimes : la rumba congolaise est née d’une danse appelée le kumbia (« nombril »), pratiquée dans le royaume Kongo. Ce puissant royaume précolonial fut constitué de quelques pans des territoires de l’Angola, de la RD Congo, du Congo et du Gabon actuels.

La « danse du nombril » a été exportée par des esclaves lors de la traite négrière. Au fil des ans, le kumbia a subi un glissement sémantique à Cuba pour devenir « rumba ».

Cette rumba de Cuba s’est diffusée en Afrique de l’Ouest après le passage des cargos transatlantiques dans les ports de la région, dans les années 1930, pour ensuite revenir en force sur ses terres de naissance, avec l’arrivée en Afrique centrale, par vagues successives, des « coastmen », ressortissants ouest-africains venus du Ghana, du Nigeria, du Sénégal, etc., et en s’inspirant de quelques crooners européens, comme Tino Rossi, Dario Moreno, qui ont influencé l’écriture musicale sur les deux rives du fleuve Congo.

Incontournables : les Bantous de la capitale

L’essor de la rumba à Brazzaville remonte aux années 1950, portée par des artistes tels que Jean-Serge Essou, Nino Malapet, Tanguy Saturnin, Edo Nganga, Célestin Kouka, qui ont suscité la création des fameux Bantous de la Capitale, en 1959.

Ce groupe, toujours actif, occupe une place centrale dans l’histoire de la musique congolaise depuis l’indépendance.

L’influence de Kinshasa, dans les années 1970, a changé la donne.

L’influence de Kinshasa, dans années 1970, après la formation de groupes comme le Zaïko Langa-Langa, a changé la donne. La nouvelle forme d’expression musicale incarnée par cette vague n’avait pas la sensualité de la rumba congolaise traditionnelle.

© « Les Merveilles du passé » (1962-1964), compilation des Bantous de la capitale.

« Les textes sont devenus plus longs. Cette musique a été dépouillée des harmonies des instruments à vent qui ont été remplacés par des synthétiseurs », explique Henri Ossebi, ambassadeur du Congo à l’Unesco.

Cet anthropologue, ainsi que d’autres experts (y compris de Kinshasa), veulent inscrire la rumba congolaise au patrimoine immatériel de l’humanité.

Des chansons encombrées de « mabangas »

De nos jours, les chansons sont encombrées de « mabangas », des noms cités pêle-mêle contre paiement. Même si les mélomanes estiment que l’art n’en sort pas grandi, ces dédicaces constituent une source de revenus pour les artistes…

Il faut reconnaître que le streaming nuit aux intérêts des musiciens, dans un pays où les droits d’auteur sont très peu protégés et où les disques se vendent mal. Les artistes misent avant tout sur les concerts – mais, en ces temps de Covid-19, où les représentations sont interdites, leur situation est préoccupante.

« Le numérique nous complique la vie. Nous en faisons les frais, faute d’acteurs solides dans le domaine», explique Roga-Roga (45 ans), l’un des auteurs, compositeurs, interprètes les plus connus du pays.

La rumba jugée ringarde par les jeunes générations

Les jeunes générations ont coupé le cordon ombilical avec la rumba, jugée ringarde. Ils se tournent vers d’autres genres musicaux, notamment le rap, portés par des chanteurs tels que Key Kolos et Fanie Fayar.

« La rumba est le socle de notre musique, mais les jeunes s’en détournent. Ils sont influencés par la télévision, la musique américaine, etc. La rumba est menacée », regrette le chanteur Zao, rendu célèbre par son adaptation du titre Ancien Combattant, en 1984.

Pourtant, dans son sillage et dans celui des Bantous de la capitale, quelques jeunes musiciens continue de faire vivre et de faire évoluer la rumba, comme Walo Boss-Tino.

Walo Boss-Tino, la nouvelle star de la rumba

L’histoire de Garel Banzouzi, alias Walo Boss-Tino, est celle d’un jeune Brazzavillois qui s’intéresse à la musique dès l’enfance. Il a 13 ans lorsqu’il fait ses débuts en tant que batteur dans un petit groupe de quartier, en 1996… peu avant le basculement du pays dans la guerre.

« Low Light, album de Wallo Boss Tino sorti en juin 2020. © « Low Light », album de Wallo Boss Tino sorti en juin 2020.

En 1998, le sanglant conflit a laissé ses stigmates dans une capitale défigurée. Walo Boss-Tino s’engage dans Nova Strata, un groupe de Kinshasa, mais l’expérience fait long feu. Il devient chanteur et passe d’orchestre en orchestre sans grande envergure, jusqu’en 2018, où il monte son propre groupe.

« J’ai décidé de devenir chanteur en écoutant Ferré Gola, sa voix m’emballait », explique Walo Boss-Tino. À l’époque, il ne rate aucune interview de Ferré Gola, qui faisait alors partie du groupe kinois Wenge Musica, et remarque que ce dernier fait souvent référence à Carlyto (un ancien du TP OK Jazz, de Franco Luambo) et Debaba (un ancien de Viva La Musica, de Papa Wemba). Il écoute ces deux modèles avec attention et s’inspire de leur technique de chant.

Une voix suave qui attire les programmateurs des radios locales

Sa voix suave sort du lot, et il ne tarde pas à attirer les programmateurs des radios locales. Dans la lignée des continuateurs de la rumba, gravée dans l’ADN de la musique congolaise moderne, Walo Boss-Tino conquiert le public réputé exigeant de la rive droite du Congo et enchaîne les succès, avec des titres comme Cocktail Explosif, en 2019, et Master Class, en 2020.

L’ex-percussionniste et son groupe répètent le week-end dans un bar-restaurant de Ouénzé, dans le 5e arrondissement de Brazzaville, en attendant de pouvoir revenir sur scène, dès que les restrictions liées à la pandémie de Covid-19 seront levées.

Et il travaille avec des sociétés de production établies en France. « Mon objectif est de représenter mon pays à l’étranger. Nous ne pouvons pas laisser la rumba congolaise s’écrouler », explique le chanteur « multiregistre », comme il se définit lui-même.

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