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Cet article est issu du dossier «Congo : sept mois pour convaincre»

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Culture

De Dongala à Ndinga Mbo : au Congo, plumes acérées et gardiens de la mémoire

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Mis à jour le 01 septembre 2020 à 14h31
L'écrivain congolais Emmanuel Dongala, dont l'œuvre reflète un souci de justice, s'est exilé aux États-Unis en 1998.

L'écrivain congolais Emmanuel Dongala, dont l'œuvre reflète un souci de justice, s'est exilé aux États-Unis en 1998. © Cyrille Choupas pour JA

De Pointe-Noire à Brazza, depuis des décennies, les Congolais se distinguent pour leur aptitude hors normes pour les lettres, l’histoire et les arts plastiques. Portraits d’intellectuels et d’artistes souvent engagés.

Terre d’écrivains, le Congo compte un nombre très au-dessus de la moyenne d’auteurs reconnus : des poètes, tels Tchicaya U Tam’si et Jean-Baptiste Tati Loutard, et des romanciers « multiprimés », parmi lesquels Sony Labou Tansi, Henri Lopes et Alain Mabanckou. Si elle est prolifique, la littérature congolaise est aussi et souvent engagée et très critique envers la société.

Emmanuel Dongala, le libre penseur

En témoigne l’œuvre d’Emmanuel Dongala, qui reflète son souci constant de vérité et de justice. Né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine, Dongala a été professeur de chimie à Brazzaville, avant de s’exiler en 1998 aux États-Unis, où il enseigne la littérature francophone.

Sa liberté de pensée lui a valu d’être censuré au Congo. Ce fut le cas de son premier roman, Un Fusil dans la main, un poème dans la poche (1973), dans lequel il se moque des dirigeants congolais et du parti unique.

Dans Photo de groupe au bord du fleuve (2010, prix Virilo 2010 et prix Ahmadou-Kourouma 2011), Dongala met en scène une quinzaine de femmes luttant contre l’injustice faite à leur travail, sous-payé.

Même souci de justice dans La Sonate à Bridgetower (2017, prix Montesquieu 2018), dans lequel il rétablit la véritable histoire de cette sonate écrite non pour Rodolphe Kreustzer, mais pour George Bridgetower, un violoniste prodige né en 1778 d’une mère polonaise et d’un père originaire de La Barbade.

Maxime N’Debeka, poète en exil

Auteur dramatique, metteur en scène, conteur et poète, Maxime N’Debeka, né en 1944 à Brazzaville, a dû s’exiler à plusieurs reprises en raison de son engagement, notamment en France, dans les années 1980.

Il rentre en 1993 au Congo, où il occupe le poste d’ingénieur en chef des télécommunications, avant d’être nommé ministre de la Culture et des Arts, en 1996. Un an plus tard, la guerre civile le conduit à s’exiler de nouveau en France.

On lui doit de nombreux poèmes, romans et pièces de théâtre, dont Le Président (1970), Les Lendemains qui chantent (1983), Le Diable à la longue queue (2000) ou Sel-Piment à la braise (2003).

Wilfried N’Sondé, de la musique à la littérature

Wilfried N'Sondé, en 2015 à Paris.

Wilfried N'Sondé, en 2015 à Paris. © Vincent Fournier/J.A.

Né à Brazza en 1968, Wilfried N’Sondé passe une grande partie de son enfance en France, puis s’installe pendant plusieurs années en Allemagne, à Berlin, où il se tourne d’abord vers la musique.

Chanteur et compositeur reconnu de la scène berlinoise, il fait une entrée en littérature très remarquée, en 2007, avec Le Cœur des enfants Léopards (prix des Cinq Continents de la Francophonie et prix Senghor de la création littéraire 2007).

Après Le Silence des esprits (2010), Fleur de béton (2012) et Berlinoise (2015), son cinquième roman, Un Océan, deux mers, trois continents (prix Ahmadou-Kourouma 2018), raconte le voyage de Nsaku Ne Vunda, un jeune prêtre né dans le royaume du Kongo au XVIIe  siècle, qui embarque sur un navire pour rejoindre son poste d’ambassadeur auprès du pape, à Rome, sans savoir que ce bateau est chargé d’esclaves. Fiction et réalité se mêlent dans ce drame humain plein de fraternité et d’espérance.


Historiens : les dépositaires de la mémoire

Terre d’écrivains, le Congo est aussi celle des historiens, dont le chef de file est sans conteste Théophile Obenga, qui a, entre autres, dirigé L’Histoire générale du Congo des origines à nos jours, un ouvrage collectif de quatre tomes et 1 600 pages paru pour le cinquantième anniversaire de l’indépendance, qui a réuni plus de quarante contributeurs.

Si la plupart des historiens congolais ont soutenu leur thèse à l’étranger, notamment dans des universités françaises, tous (à l’exception de Jérôme Ollandet, disparu en décembre 2017), sont professeurs titulaires à l’université Marien-Ngouabi de Brazzaville.

Leurs travaux de recherches couvrent majoritairement les périodes précoloniale et coloniale, un peu moins le Congo indépendant. Quelle que soit la période traitée, chacun se distingue par des sujets spécifiques.

Abraham Ndinga Mbo et l’histoire des migrations

Abraham Ndinga Mbo n’a pas son pareil pour faire vivre l’histoire des migrations et des modes de vie des Kongo et des Ngala en Afrique centrale en général (et, en particulier, des Kongo du Niari et des Ngala de la Cuvette congolaise), ou l’épopée coloniale des frères Tréchot et de leur Compagnie française du Haut et Bas-Congo (Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville, publié en 2006). Il est aussi spécialiste des Tékés et l’un des premiers à avoir écrit sur la civilisation du cuivre.

Les ouvrages du diplomate et historien Jérôme Ollandet nous font découvrir Les Relations entre les deux Congo (2011), L’Expérience congolaise du socialisme de Massamba-Débat à Marien Ngouabi (2012), la présence des Hollandais et Portugais au Congo du XVIIe au XIXe siècles (2013), ou encore Le Nord-Congo (2014).

L’historien et romancier Dominique Ngoïe-Ngalla a quant à lui écrit plus particulièrement sur l’évolution et les migrations des Kongo de la vallée du Niari du XIIIe au XIXe siècles, ainsi que sur l’histoire religieuse, à travers l’épopée des missionnaires de la congrégation des Pères du Saint-Esprit au royaume de Loango.

Dans Le retour des ethnies : quel État pour l’Afrique ? (2003), il analyse les circonstances du réveil identitaire dans certains groupes ethniques au début du XXe siècle.

Scholastique Dianzinga et le rôle des femmes

Première femme historienne du Congo et première professeure titulaire en histoire en Afrique centrale, Scholastique Dianzinga est une spécialiste du rôle des femmes dans la société congolaise (son sujet de thèse portait sur « Les femmes congolaises du début de la colonisation à 1960 ») et de l’histoire urbaine du Congo (son premier champ de recherche, et objet de son mémoire de maîtrise, a été « L’histoire de Brazzaville des origines à 1940 »).

Titulaire d’un doctorat d’histoire de l’Afrique noire de l’université de Paris-7, d’un doctorat des sciences de l’information et de la communication de l’université de Bordeaux-3 et diplômé de l’École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, Léon Bemba a soutenu en 2011 sa thèse sur les « Rapports presse et pouvoir politique au Congo-Brazzaville 1960- 2010 ».

Nouvelle génération

En 2014, il a publié Médias et pouvoir politique au Congo-Brazzaville. Des origines à nos jours, et, après Le Congo dans la Première Guerre mondiale, 1914-1918. Les batailles de Mbirou, paru en 2018, il prépare un ouvrage sur le Parti congolais du travail.

La communauté des historiens congolais compte d’autres éminents représentants, comme Antoine Marie Aïssi (disparu en 2018), mais aussi Yvon-Norbert Gambeg, Etanislas Ngodi et Côme Kinata, sans oublier la nouvelle génération d’assistants et de doctorants.


Peinture : de l »indépendance à la relève

Marcel Gotène, dans son atelier à brazzaville en 2010.

Marcel Gotène, dans son atelier à brazzaville en 2010. © Baudouin Mouanda pour JA

Si, au Congo, l’art pictural tire ses origines de la peinture corporelle et sur masque, la peinture dite moderne est née avec la célèbre École de Poto-Poto, fondée en 1951 par le peintre français Pierre Lods.

Marcel Gotène appartient à la première génération de cette école, qui comptait, entre autres, Félix Ossali, Faustin Kitsiba, Eugène Malonga, Guy Léon Fylla, François Thango, François Iloki et Nicolas Ondongo.

Né en 1939 à Yaba, dans le département des Plateaux (nord) et décédé en 2013 à Rabat, au Maroc, Marcel Gotène, qui n’a fait qu’un bref passage à l’École de Poto-Poto, est « le seul peintre tapissier du Congo », précise le plasticien Rémy Mongo Etsion.

« La musicienne », de Marcel Gotène, décédé en 2013 à Rabat.

« La musicienne », de Marcel Gotène, décédé en 2013 à Rabat. © DR

Invité par le français Jean Lurçat, qui a rénové la tapisserie d’Aubusson, Gotène se rend en France, où, lors d’un second séjour, il s’inscrit à l’École nationale des arts décoratifs d’Aubusson et étudie de façon plus académique la tapisserie, avant de regagner le Congo en 1975. Parmi ses œuvres célèbres figurent La Danse noire sous la neige, Les Danseuses dans la forêt, Le Couple rouge et beige, ainsi que Les Trois Divinités.

Le courant des peintres indépendants

Dans les années 1960, parallèlement à l’École de Poto-Poto, une nouvelle génération de plasticiens, dont Michel Hengo, Rémy Mongo Etsion et Trigo Piula, fonde le courant des peintres indépendants. Pour ces derniers, qui sont aussi des enseignants, il faut introduire plus d’académisme dans la peinture, en formant les jeunes aux techniques des arts plastiques, à l’histoire de l’art, voire aux disciplines sociales.

Ce que fera Mongo Etsion dans son centre d’art de la Tsiémé, à Talangaï (6e arrondissement de Brazzaville) et dans sa Case des arts, à Pointe-Noire.

D’origine cabindaise, né à Pointe-Noire en août 1953, Frédéric Trigo Piula, dit Trigo Piula, est un exemple de ce courant qui a porté haut la peinture congolaise. Après une vague de voyages, ce peintre, sculpteur, graveur, dessinateur et écrivain, regagne le Congo, où il fonde le collectif de peintres « Ndji Ndji art ».

Parmi ses nombreuses œuvres, citons Ta Télé, Materna et Ngolowa, qui font partie de sa série « Nouveaux fétiches », réalisée entre 1984 et 1988, ou encore Femme assise.

La relève est assurée

Bill Kouelani, artiste peintre, directrice de l'atelier SAHM.

Bill Kouelani, artiste peintre, directrice de l'atelier SAHM. © Baudouin Mouanda pour ja

De l’école de Mongo Etsion sortira une belle palette de peintres, parmi lesquels Gastineau Massamba, Bill Kouélany et Passiza, une artiste « à mi-chemin entre l’abstrait et le concret, entre la réalité et le rêve », souligne Rémy Mongo Etsion.

L’une des toiles de cette dernière représente une paysanne, portant une hotte maintenue par une lanière ceinte autour de la tête. Image typique du milieu rural de la partie sud du Congo.

À son tour, la peintre et écrivaine Kouélany a fondé un espace de formation à Brazzaville, les « Ateliers Sahm », et créé la Rencontre internationale de l’art contemporain (Riac), organisée chaque mois de septembre, à Brazza, depuis 2012.

De son écurie sont sortis notamment deux peintres aujourd’hui en vue : Van Andrea et Jordy Kissy Moussa. La relève est assurée.

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