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[Chronique] Haro sur les « Dix petits nègres » d’Agatha Christie

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Mis à jour le 30 août 2020 à 18h00

Par  Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

L’arrière-petit-fils de la romancière britannique Agatha Christie, James Prichard, vient de censurer, dans les nouvelles éditions francophones, le titre de l’œuvre écrite en 1938.

L’arrière-petit-fils de la romancière britannique Agatha Christie, James Prichard, vient de censurer, dans les nouvelles éditions francophones, le titre de l’œuvre écrite en 1938. © Damien Glez

Le roman à succès « Dix petits nègres » de la Britannique Agatha Christie change de titre en français. Le politiquement correct et les effets collatéraux du mouvement Black Lives Matter sont passés par là.

« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui », disait l’humoriste Pierre Desproges. De même, tous les mots peuvent être prononcés, mais pas par n’importe qui. Ainsi en est-il du terme « nègre ». Sans doute vaut-il toujours mieux être du même épiderme qu’Aimé Césaire ou Youssoupha pour employer le champ lexical de la « négritude », joyeusement dépossédé de sa force de nuisance raciste. Écrit par Agatha Christie, le best-seller Dix petits nègres – 100 millions d’exemplaires vendus – vient, lui, d’être débaptisé.

Ce joyau de la littérature policière populaire n’aura pas attendu les assauts qui exigèrent le changement de nom de la pâtisserie appelée tête-de-nègre. C’est l’arrière-petit-fils de la romancière britannique, James Prichard, qui vient de censurer, dans les nouvelles éditions francophones, le titre de l’œuvre écrite en 1938.

« Île du Nègre »

Simple souci lexical qui n’impacte guère le corps du roman où le mot « nègre » n’était employé que 74 fois. Primo, dans le texte, le terme ne désignait pas de personnage à la peau noire et ne faisait référence qu’à une « île du Nègre », devenue « île du Soldat ». Secundo, son usage dérivait d’une comptine populaire que n’avait pas signée Agatha Christie. Tertio, le terme indélicat avait déjà disparu de nombreuses traductions, de façon plus ou moins heureuse : les Ten Little Indians étatsuniens, par exemple, n’avaient pas échappé à la polémique…

La relecture éditoriale anachronique des œuvres anciennes à l’aune du politiquement correct contemporain concerne clairement le double terrain du fond et de la forme. Il y a quelques semaines, une polémique galvanisée par le mouvement Black Lives Matter conduisait la plateforme HBO Max à retirer temporairement de son catalogue le monument cinématographique Autant en emporte le vent. Dans ce film anglophone comme dans la bande-dessinée francophone Tintin au Congo, c’est la représentation édulcorée de phénomènes tels que l’esclavage et la colonisation qui pose problème.

Adieu la « sauce tzigane »

Dans l’opus d’Agatha Christie, la ligne éditoriale de l’auteur n’est pas en cause. Les « Dix » déracisés échappent juste à la charge émotionnelle d’un mot exilé en pays tabou. C’est une précaution comparable qui vient d’amener la marque Knorr à rebaptiser, en Allemagne, sa « sauce tzigane », un adjectif qui n’est pourtant pas péjoratif et qui ni ne porte pas atteinte à la réputation culinaire des Roms et Sintis.

Sans doute le second baptême francophone des Dix petits nègres inspirera-t-il de la nostalgie aux aficionados, qu’aucun divulgâchis du mystère policier n’a jamais désenchantés. Mais la nouvelle traduction ne trahira pas pour autant, comme le ferait une réécriture d’Autant en emporte le vent, un témoignage aussi dérangeant qu’utile. Et, puisque le politiquement correct enseigne le respect sémantique de tous les groupes humains malmenés, profitons-en pour ne plus évoquer « Dix petits nègres, de l’écrivain Agatha Christie », mais « Ils étaient dix, de l’auteure Agatha Christie ».

 

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