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« Obscène » et « indécente » : « Infidèles », la série sénégalaise qui fait polémique  

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Mis à jour le 26 août 2020 à 21h15
La série sénégalaise « Infidèles ».

La série sénégalaise « Infidèles ». © Evenprod

Sous la pression d’associations religieuses, le Conseil sénégalais de régulation de l’audiovisuel a recadré, début août, la série « Infidèles ». Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer un acte de censure.

« Infidèles », saison 1, épisode 3. Un couple discute dans une voiture. Subitement, la jeune femme assise côté passager supplie le conducteur de s’arrêter. Ses règles la font souffrir. Si le spectateur comprend vite que cette prétendue douleur n’est qu’un prétexte pour éviter les avances de son compagnon, ce dernier ne semble pas comprendre où elle veut en venir. Qu’à cela ne tienne : la jeune fille glisse un mouchoir entre ses jambes qu’elle ressort ensanglanté, sous les yeux ahuris et dégoûtés de l’homme qui l’accompagne.

De quoi « traumatiser » – selon ses propres mots – le président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), Babacar Diagne. Produite par la société Evenprod et initialement diffusée sur la chaîne Sen TV les mercredi et samedi à 22 heures, la série retrace les histoires d’adultère et de coucheries de plusieurs personnages dakarois, dont la sexualité occupe une place centrale dans l’intrigue.

Le 6 août, un collectif d’une cinquantaine d’organisations religieuses, outrées par la série, portaient plainte devant le CNRA. Le couperet n’a pas tardé à tomber : une semaine plus tard, le Conseil rendait une décision officielle et jugeait que certaines scènes « obscènes » pouvaient porter atteinte « à la dignité de la personne humaine ». « Notamment de la femme », ajoutait le régulateur.

Garde-fous

Le 12 août, Sen TV était donc sommée « de ne plus diffuser des propos, comportements et images jugés indécents », ni de « séquences et propos susceptibles de nuire à la préservation des valeurs, sensibilités et identités culturelles et religieuses ». Le CNRA interdisait également à la chaîne de diffuser la série avant 22h30 et lui ordonnait d’y apposer la mention : « Interdit aux moins de 16 ans ».

Une « bonne » décision, se félicite aujourd’hui Babacar Diagne, « choqué » par certaines images en contradiction avec « les valeurs, les coutumes et la sensibilité » sénégalaises. « Les séries peuvent susciter de l’inconfort chez le spectateur, mais pas non plus provoquer le dégoût ! Il faut savoir raison garder, s’indigne-t-il. Il faut qu’il y ait des garde-fous. Une série pareille ne pouvait pas être diffusée en prime time. »

La série « Infidèles »

La série « Infidèles » ©
© evenprod

Ces nouvelles règles de diffusion semblent toutefois bien molles à l’ONG islamique Jamra, l’une des principales instigatrices de la plainte visant les « Infidèles » et cosignée par 48 organisations religieuses. Son énergique vice-président, Mame Mactar Gueye, s’est empressé de « faire appel » auprès du CNRA le 18 août. « Production perverse », « promotion de la débauche », « banalisation de la fornication et apologie de l’adultère »… Mame Mactar Gueye et les autres plaignants réclament l’interdiction « pure et simple » de la série.

Outre un langage jugé trop cru et des scènes trop explicites, Mame Mactar Gueye reproche à la série de promouvoir l’homosexualité. En cause : une scène dans laquelle une étudiante arbore un arc-en-ciel sur un cahier, « symbole de ralliement par excellence des adeptes des unions contre-nature », selon Jamra. Mame Mactar Gueye en veut aussi aux scénaristes d’avoir appelé l’un des personnages Mame Diarra, un prénom qui est également celui de la mère du chef spirituel mouride, Cheikh Ahmadou Bamba.

Mame Mactar Gueye refuse toutefois d’être qualifié de « gendarme de la morale ». « Nous sommes un peu comme les militants de l’Ascosen [l’Association des consommateurs du Sénégal] qui, lorsqu’ils voient des boîtes de tomates avariées, montent au créneau et alertent l’État afin qu’il saisisse les produits. C’est un problème de santé publique. Nous n’avons pas le droit de laisser les plus jeunes à la merci des producteurs », déclare-t-il à Jeune Afrique.

Ces arguments ont comme un goût de réchauffé : Jamra n’en est pas à sa première action contre une production sénégalaise. Les critiques formulées contre « Infidèles » sont en effet les mêmes que celles  proférées l’année dernière contre « Maîtresse d’un homme marié ».

Cette série, devenue un phénomène d’audience à l’échelle continentale, relate la liaison du personnage Marème Dial avec un homme marié et dépeint des femmes fortes, à la sexualité assumée. Comme un air de déjà-vu avec les personnages de la série « Infidèles », qui parlent de sexualité sans pudeur ni réserve, dans une langue parfois agressive, loin des injonctions faites aux femmes sénégalaises.

Notre rôle c’est de secouer la société

« Ce que veulent les diffuseurs, déplore Babacar Diagne, c’est choquer pour être vus, et donc pour vendre ». Le patron du CNRA refuse toutefois de parler de censure : « Les gens confondent la régulation et la censure. Nous n’interdisons pas la production, nous l’encadrons. »

Menace sur la production télévisuelle sénégalaise

La décision du conseil de l’audiovisuel menace pourtant la production télévisuelle sénégalaise, qui connaît un véritable boom depuis plusieurs années. Épisodes tournés en wolof et sous-titrés pour attirer un public africain friand de ces histoires, équipes de production et de réalisation sénégalaises… La télé made in Sénégal s’exporte et se vend bien. Visionnées sur le territoire et au sein de la diaspora, les productions nationales ont même peu à peu détrôné les « télénovelas » latino-américaines dans le cœur des foyers sénégalais.

« Nous sommes des créateurs de contenu, notre rôle c’est de secouer la société » , se défend Ibou Guèye, producteur et réalisateur de la série « Infidèles ». S’il se dit disposé à « calmer le jeu », il refuse toutefois de « dénaturer » son projet : « Quand on parle d’infidélité, on ne parle pas de moutons », glisse-t-il.

« En tant que producteurs, nous devons apprendre à nous défendre. Nous travaillons sur ces projets pendant des années, nous y investissons beaucoup d’argent, nous faisons travailler nos équipes, et des gens se réveillent un beau matin et demandent qu’on arrête notre diffusion. C’est inacceptable », s’insurge le producteur.

Il dénonce également le « deux poids, deux mesures » d’une société sénégalaise encore accro aux télénovelas, mais qui tape sur les productions sénégalaises lorsqu’elles jettent une lumière jugée trop crue sur des phénomènes de société.

« Il faut admettre que les séries sénégalaises nous montrent une certaine réalité. Ces jeunes réalisateurs sont aussi les témoins de leur temps. Des thèmes comme l’infidélité, la tromperie, le viol, l’inceste sont privilégiés par nos médias. Qui peut interdire aux scénaristes et aux réalisateurs d’en parler dans leurs séries ? », s’interroge l’animateur culturel Thierno Diagne Bâ. « Des ‘deuxièmes bureaux’, il y en a partout ; des maîtresses, tout le monde en a. C’est le fait d’en parler qui est nouveau », ajoute Ibou Guèye.

Vision réductrice de la femme

Depuis « Maîtresse d’un homme marié », de plus en plus de séries osent porter à l’écran des réalités connues de tous mais toujours taboues, estime Marame Guèye, professeure de littérature africaine et des diasporas à l’East Carolina University, en Caroline du Nord (États-Unis).

Des thèmes qui trouvent leur public. « Quand je regarde ‘Infidèles’, je vois cet aspect très commercial. Ces nouvelles séries savent que ces thèmes marchent bien et trouvent leur public », analyse l’universitaire.

Reste que la dimension féministe de « Maîtresse d’un homme marié », réalisée par Kalista Sy, « s’est peu à peu diluée dans les productions plus récentes ». Selon le réalisateur d’« Infidèles », la série n’a d’ailleurs pas vocation à porter un tel message.

« Dans ces séries, malgré leurs succès, les femmes restent cantonnées à la sphère domestique, confirme Marame Guèye. Se marier et fonder un foyer reste leur ambition ultime. » Et des séries comme « Infidèles », qui font du sexe et des relations amoureuses et frivoles leur fonds de commerce, ne permettent pas de dépasser ce cliché.

« On censure l’art quand il ne présente pas ce que la femme doit être : soumise, pieuse, respectueuse de l’institution du mariage. À l’inverse, les femmes féministes sont forcément présentées comme des dévergondées. Il y a une impossibilité pour les producteurs de voir la femme autrement que par ces deux biais», regrette Marème Gueye. Celle-ci ne cache pas son inquiétude concernant la décision du CNRA : « Donner à des organisations comme Jamra le pouvoir, le devoir ou l’obligation, de dire ce qui est faisable ou non est dangereux. »

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