Agroalimentaire

Cacao : « Le bonus aux planteurs ivoiriens sera assuré quels que soient les cours »

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Mis à jour le 28 août 2020 à 09h06
Yves Brahima Koné, directeur général du CCC

Yves Brahima Koné, directeur général du CCC © Conseil café-cacao de Côte d'Ivoire

Pour l’Ivoirien Yves Koné, patron du Conseil café-cacao, le contexte mondial difficile ne doit pas remettre en cause l’instauration du différentiel de revenu décent.

Il vient de fêter ses trois ans à la tête du Conseil du café-cacao (CCC), régulateur de la filière de l’or brun en Côte d’Ivoire. Ingénieur agronome, très bon connaisseur du secteur, Yves Brahima Koné est la cheville ouvrière de la mise en œuvre de la stratégie présidentielle pour le cacao ivoirien (2 millions de tonnes par an).

Une stratégie qui met l’accent sur la meilleure rémunération des cultivateurs, la transformation locale et la construction d’une filière durable, en partenariat avec le Ghana. Les deux pays, qui représentent 65 % de la production mondiale de cacao, ont créé en mars 2018 une « Opep du cacao » qui leur a permis, l’année suivante, d’imposer aux acheteurs de fèves le paiement d’un bonus de 400 dollars par tonne (le différentiel de revenu décent) à compter de la campagne 2020-2021, afin d’accroître les revenus des planteurs.

Forts de cette avancée, Accra et Abidjan veulent aller plus loin en augmentant leur capacité de stockage pour contrer les fluctuations du cours du cacao et en créant une norme africaine pour assurer qualité et traçabilité des fèves.

Mais de nombreux défis demeurent, notamment en termes de gouvernance, alors que le contexte mondial est difficile avec un prix bas du cacao, tombé début juillet au niveau d’octobre 2018 à la Bourse de Londres. Malgré tout, Yves Brahima Koné, qui pilote une institution employant plus de 1 000 personnes, garde la tête froide, plaidant pour le renforcement de la coopération avec la Ghana comme moyen de peser sur la scène mondiale.

Je doute que le gouvernement accepte de voir le prix bord champ baisser

Jeune Afrique : Est-ce que le contexte compliqué – prix bas du cacao et demande mondiale en berne – remet en cause l’accord conclu avec les industriels sur le paiement d’un différentiel de revenu décent (DRD) pour la prochaine campagne, qui doit débuter en octobre ?

Yves Brahima Koné : Non, cela ne le remet pas en cause. Quel que soit le prix du cacao sur le marché mondial, le DRD de 400 dollars par tonne sera payé par les signataires des contrats de vente puis reversé aux producteurs afin d’améliorer leurs revenus. Ce mécanisme, acté en juillet 2019 et qui entre en vigueur à partir de la campagne 2020-2021, est une avancée significative. Il permet de mieux rémunérer le maillon le plus déterminant mais aussi le plus faible de la chaîne du cacao, à savoir les planteurs.

Malgré la chute des cours mondiaux du cacao, le gouvernement a fixé en mars à 825 F CFA le kilogramme le prix bord champ des fèves. Qu’en sera-t-il pour la prochaine campagne ?

L’arbitrage sur ce point n’a pas encore été fait. Il est attendu pour fin septembre. Cela dit, je doute que le gouvernement accepte de voir le prix baisser sachant qu’il est un élément clé du maintien du revenu des planteurs.

Les perspectives sombres du marché du cacao et la pression croissante sur le budget de l’État engendrée par la pandémie de Covid-19 ne changent-ils pas la donne ?

Le coronavirus a entraîné une baisse de la consommation au niveau mondial. Sur le deuxième trimestre 2020, le volume de broyage s’est réduit de 5 à 10 % en Asie, en Europe et aux États-Unis. Mais, passés les premiers temps d’incertitude, les opérateurs ont appris à vivre avec le coronavirus. Nous pensons que dans les prochains mois, le marché va reprendre.

Tout contrat de vente non exécuté donne lieu à une interdiction d’exercer de dix ans

D’ailleurs, les ventes pour la prochaine saison sont quasiment au même niveau que pour la précédente. Il y a beaucoup de spéculation sur le marché du cacao, donc beaucoup de mouvements de court terme. Cela ne doit pas perturber notre stratégie de long terme axée sur la construction d’une filière durable et la transformation locale.

Vous avez été nommé il y a trois ans pour redresser la filière, mais aussi le CCC lui-même, ébranlé par de graves problèmes de gouvernance et le dévoiement du système de vente. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le CCC assume pleinement et avec sérieux son rôle de régulateur de la filière tout en encourageant l’industrialisation du secteur. Les problèmes du système de commercialisation ont été corrigés pour en assurer la transparence.

Nous avons mis fin aux trop nombreux défauts d’exécution de contrats constatés chez plusieurs opérateurs se livrant à la spéculation. Tout contrat de vente non exécuté donne lieu à une interdiction d’exercer de dix ans. Résultat, nous n’avons que très peu de défauts. À la fin mars, 97 % des contrats avaient été exécutés.

Concernant le développement de la filière, le gouvernement a validé en juin le projet du CCC d’emprunter 330 millions d’euros auprès d’acteurs chinois pour financer la construction de deux usines de broyage et de deux entrepôts de stockage dans le pays. Pourquoi avez-vous choisi ces acteurs ?

Nous avons frappé à plusieurs portes et ce sont les premiers à avoir dit oui. Mais d’autres partenaires pourraient nous rejoindre. Ce sont les ingénieurs du CCC qui ont conçu les usines et choisi les technologies auprès de fournisseurs allemands et suisses. Ils contrôleront aussi les travaux réalisés par des opérateurs chinois et qui débuteront en septembre.

S’il les construit, le CCC n’a pas vocation à gérer les deux usines, situées à Abidjan et à San Pedro et d’une capacité de 50 000 tonnes chacune. L’idée est d’en confier la gestion à des investisseurs privés – nationaux ou étrangers -, le CCC ne conservant à terme qu’une participation de 10 à 15 %. Le projet doit nous permettre d’atteindre notre objectif de transformer sur place 50 % de notre production. Aujourd’hui, face aux 2 millions de tonnes produites par an, nous ne disposons que d’une capacité de transformation de 810 000 tonnes.

Quelle est la logique derrière l’investissement dans des capacités de stockage ?

Le stockage est un outil de régulation, qui limite la dépendance aux fluctuations du cours du cacao. En cas de prix bas, si vous pouvez stocker vos fèves, vous n’êtes plus obligé de les vendre et pouvez ainsi attendre la remontée des cours pour le faire. Le Ghana dispose d’une capacité de stockage de 500 000 tonnes. En Côte d’Ivoire, où pendant longtemps il n’y avait pas de magasins, elle atteindra 300 000 tonnes cette année.

L’« Opep du cacao » constituée avec le Ghana annonce la création en août d’une organisation régionale appelée « Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana ». Quel est son rôle ?

Cette organisation, qui va être installée en septembre et dont le siège sera à Accra, va coordonner les politiques cacaoyères des deux pays. La coopération avec le Ghana marche très bien mais il faut encore la renforcer. Alors que nous menons déjà conjointement le processus de géolocalisation des plantations et les actions de reboisement, nous prévoyons, par exemple, d’annoncer simultanément le prix d’achat au producteur le 1er octobre de chaque année.

Nous travaillons aussi à mutualiser à la fois la recherche agronomique et la promotion du chocolat, localement et dans la sous-région. Autre projet en cours, la création d’une norme africaine (Arso) pour le cacao assurant qualité et traçabilité des fèves.

La question de la traçabilité et des conditions de culture du cacao, avec le recours au travail des enfants, revient régulièrement dans le débat. Comment progresser sur ce point ?

Nous ne voulons pas que le cacao soit cultivé par des enfants ni qu’il le soit au sein d’une forêt classée. C’est pour cette raison que nous travaillons à géolocaliser les plantations et à protéger les espaces naturels. Nous avons déjà identifié 900 000 planteurs sur un total d’un million estimé et, sur cet ensemble, 90 000 étaient en activité dans des forêts protégées. Nous allons redoubler d’effort pour terminer le travail et corriger les failles si besoin.

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