Défense

L’Afrique du Nord, terre d’élection des bases militaires étrangères

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 28 août 2020 à 14h42
Les forces du gouvernement de Tripoli se heurtent aux forces dirigées par le maréchal Khalifa Haftar, au sud de Tripoli, en Libye, en mai 2019.

Les forces du gouvernement de Tripoli se heurtent aux forces dirigées par le maréchal Khalifa Haftar, au sud de Tripoli, en Libye, en mai 2019. © Hazem Ahmed/AP/SIPA

La crise libyenne et les tensions en Méditerranée orientale font de l’Afrique du Nord un nouveau nœud stratégique pour les puissances intervenant dans la région.

Le phénomène a récemment pris de l’ampleur, mais il n’est pas nouveau. Par sa position stratégique, l’Afrique du Nord a fréquemment joué le rôle de base-arrière ou de rampe de lancement d’expéditions militaires vers le Sud de l’Europe. Jusqu’à la fin des années 1960, les États-Unis et la France ont maintenu des bases militaires en Afrique du Nord – citons pèle-mêle les bases de Wheelus en Libye et de Sidi Slimane au Maroc pour les États-Unis, Bizerte en Tunisie et Mers el-Kébir en Algérie pour la France qui souhaitait maintenir son contrôle des détroits de Messine et de Gibraltar.

Avec leur indépendance, les pays maghrébins se sont progressivement émancipés de cette tutelle militaire étrangère. Mais l’Afrique du Nord demeure un verrou de la Méditerranée, et le début du XXIe siècle a coïncidé avec le retour de cette tendance. La guerre mondiale des États-Unis contre le terrorisme a ainsi vu l’installation de dizaines de sites de détention et d’interrogatoires en Afrique du Nord. L’existence de certains sera farouchement niée par les autorités, preuve que le sujet est sensible.

Au Maroc, les États-Unis assurent des missions de surveillance à partir de la base aérienne de Guelmim dans le Sud depuis fin 2011. Celles-ci sont effectuées par des drones Gnat et Predator non-armés.

Base américaine près de Bizerte

En 2017 en Tunisie, qui connaît depuis deux ans une vague d’attentats et d’attaques jihadistes, Washington installe officiellement sa première base militaire. Elle est placée sous le commandement de l’Africom et elle occupe une partie de l’ancienne base aérienne française 156 Sidi Ahmed près de Bizerte. Là aussi, pour ne pas heurter la sensibilité des pays voisins, l’US Air Force n’y déploie que des drones non-armés.

Malgré cette précaution, l’installation de la base ne manquera pas d’agacer du côté d’Alger, inquiète de la multiplication de contingents occidentaux dans les pays voisins et au Sahel, notamment après la chute du régime Kadhafi en 2012.

C’est d’ailleurs aujourd’hui en Libye que le sujet des bases étrangères est brûlant. Après l’intervention de la coalition anti-Kadhafi en 2012, le pays a vu des états étrangers lorgner le territoire libyen. Les premiers à saisir l’opportunité furent les Émirats arabes unis (EAU) désireux de disposer d’un nœud logistique afin d’appuyer leur homme fort Khalifa Haftar. Le choix des Émirats se porte alors sur le petit aérodrome d’Al Khadim dans l’Est libyen.

L’infrastructure subira une première mise à niveau en 2015 et sera investie par les avions et drones émiratis en décembre de la même année. En 2016, le porte-parole militaire du Gouvernement d’entente nationale (GNA) reconnu par l’ONU, Mohammed Qanunu avait indiqué l’occupation de trois bases aériennes en Libye, dont celle d’Al Khadim, par les Émirats. « Ces trois bases [les deux autres évoquées sont al-Joufra et al-Watiya, ndlr] sont gérées par des pays étrangers pour créer le chaos en Libye » avait-il dénoncé sur sa page Facebook.

QG émirati dans l’Est libyen

La base d’Al Khadim a subi plusieurs agrandissements avec la construction de hangars à avions, l’extension de la piste et l’agrandissement des parkings et voies de circulation pour les appareils. Cette base accueille des drones d’attaque CH-4 et WingLoong-2 émiratis et de petits avions d’attaque au sol AT-802, qui ont été fournis par une des sociétés d’Erik Prince, fondateur de la compagnie privée Blackwater – renommée depuis Academi.

Ces avions étaient pilotés par des mercenaires payés par les EAU et employés par Prince. En 2019, avec l’intensification du conflit en Libye et l’entrée en lice de l’armée turque, les Émiratis ont disposé des batteries de missiles anti-aériens Hawk autour de la base, transformée en QG opérationnel.

Fin mai 2020, les forces loyales au GNA réussissent à briser l’étau imposé un an durant par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar autour de la capitale libyenne. Bien décidée à sauver le gouvernement basé à Tripoli, la Turquie a en effet apporté un soutien militaire décisif en décembre 2019. Drones turcs et mercenaires syriens permettront la reprise de la base aérienne d’al-Watiyah en mai 2020, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière tunisienne.

Installation de bases turques

Le 15 juin, dans la foulée de sa visite à Ankara et de sa rencontre avec le président turc Recep Teyyip Erdogan, le chef du GNA Fayez al-Sarraj annonce la création de deux bases militaires turques, sur le port de Misrata et la base aérienne d’al-Watiya. La nouvelle ouvre la voie au débarquement d’équipements militaires par des dizaines de vols d’avions cargos en provenance de Turquie.

La base d’al-Watiya a même reçu, dans une tentative turque de la sanctuariser, des systèmes de défense anti-aériens Hawk. Une action jugée comme un acte de provocation par la coalition qui défend l’ANL, laquelle finira par organiser une expédition punitive contre la base, bombardée dans la nuit du 4 au 5 juillet 2020.

Tunis et Alger ne voient pas sans appréhension l’armement massif d’une base située près de leur frontière avec la Libye. La ligne de front libyenne s’est ainsi déplacée vers l’Est, au niveau de l’axe Syrte-al Joufra, où les belligérants, libyens et internationaux, amassent des forces dans la perspective d’une confrontation pour le contrôle de cette région riche en hydrocarbures.

La Russie, qui appuie l’ALN, est parvenue à sécuriser la base stratégique d’al-Joufra en y installant des systèmes de défense anti-aérienne  et des hommes de la compagnie militaire privée Wagner. Le 6 août dernier une image montrait même le déploiement du système anti-aérien S-300 sur cette base, ce qui démontre une volonté de la Russie d’en faire un bastion pour contrôler la ligne de démarcation – le système de défense anti-aérienne russe Pantsir avait connu de sérieux accrocs lors de la reprise par le GNA de la base d’al-Watiya.

 

Le champ gazier de Zohr au large de la côte libyenne, en mer Méditerranée, le mardi 1er août 2015. La compagnie italienne d'énergie Eni SpA a annoncé dimanche 30 août 2015 qu'elle avait découvert un champ de gaz naturel

Le champ gazier de Zohr au large de la côte libyenne, en mer Méditerranée, le mardi 1er août 2015. La compagnie italienne d'énergie Eni SpA a annoncé dimanche 30 août 2015 qu'elle avait découvert un champ de gaz naturel "supergéant" au large de l’Egypte, le décrivant comme le "plus grand" de toute la Méditerranée. © Gregorio Borgia/AP/SIPA

Méga-gisements gaziers

 

La découverte de méga-gisements gaziers à l’intersection de plusieurs Zones économiques exclusives a également ravivé les rivalités historiques en Méditerranée orientale. Israël, Grèce, Égypte, Liban, Turquie, Chypre, tous ces états participent, de près ou de loin, à une bataille rangée pour le découpage des nouvelles délimitations.

La Turquie considère l’espace maritime entre ses côtes et la rive nord de Chypre comme sa propriété exclusive. Pour Athènes : « Ankara menace la paix ». La déclaration du ministère des Affaires étrangères grec sonne comme une menace après le déploiement par Ankara d’un navire sismique de recherche ( baptisé Oruç Reis), au large des côtes chypriotes.

Tout au long de 2019, la Grèce, Israël et l’Égypte ont négocié un accord de délimitation des zones maritimes, La Turquie quant à elle a établi un corridor naval entre ses côtes et celles de la Libye. La Méditerranée orientale devient ainsi le théâtre d’une course à l’armement avec une montée en puissance de la marine de guerre égyptienne qui ambitionne de devenir la plus puissante de la région

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3095_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte