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Libye – Ismail Hakki Pekin : « Ankara ne veut pas d’un pays divisé »

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Mis à jour le 24 août 2020 à 17h47
Ismail Hakki Pekin, ancien chef de renseignement de l'état-major turc.

Ismail Hakki Pekin, ancien chef de renseignement de l'état-major turc. © DR

Ismail Hakki Pekin, ancien chef du renseignement de l’état-major turc entre 2007 et 2011, revient pour Jeune Afrique sur les tensions en Libye et en Méditerranée orientale.

Le dossier libyen évoluerait-il enfin dans le bon sens après plus d’une année d’escalade militaire ? Fayez al-Sarraj, chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli et Aguila Saleh, président de la Chambre des représentants à Benghazi ont annoncé vendredi 21 août un accord de cessez-le-feu.

Une décision qui intervient quelques jours après l’annonce de la reprise de la production sur les sites pétroliers de l’Est libyen. Si l’annonce a été chaudement saluée par l’ONU, des incertitudes demeurent sur les détails de l’accord. Et surtout sur la capacité des deux dirigeants libyens à le faire accepter par leur camp.

Le général Ismail Hakki Pekin, patron des renseignements militaires turcs entre 2007 et 2011 veut lui aussi croire – avec des réserves – à la possibilité d’une reprise du processus politique. Retraité depuis 2012, il a gravi tous les échelons de l’armée turque, depuis l’école d’infanterie en 1973 jusqu’à sa promotion au grade de lieutenant-général en 2006.

Lui qui a rejoint le parti Vatan – formation qui regroupe militants de la gauche nationaliste et kémalistes – et a été mêlé à l’affaire Ergenekon, (des militaires, fonctionnaires et personnalités sont accusés en 2009 d’avoir tenté de renverser le gouvernement de l’AKP, ndlr), symbolise la nouvelle relation entre Recep Tayyip Erdogan et la vieille garde des militaires kémalistes, qui soutient globalement la politique extérieure turque, notamment depuis la tentative manquée de putsch en 2016. Entretien.

Jeune Afrique : Après l’annonce de l’accord entre Fayez al-Sarraj et Aguila Saleh, croyez-vous au respect du cessez-le feu ?

Il faut d’abord dire que c’est une évolution positive pour le peuple libyen. J’espère que le cessez-le-feu tiendra, mais il sera difficile à faire respecter. Des factions des deux camps n’approuvent pas cet accord, et je ne crois pas, pour cette raison, que le cessez-le-feu sera durable.

Quel rôle la Turquie a-t-elle joué dans cet accord ?

La Turquie soutient l’accord de cessez-le-feu. Elle est l’un des garants de son respect avec l’Allemagne et la Russie. La Turquie pour autant continuera de soutenir le gouvernement de Tripoli.

La question de la démilitarisation de l’axe Syrte-al-Joufra reste en suspens… 

Je ne crois pas qu’Ankara insistera sur la question du contrôle militaire de l’axe Syrte-al-Joufra. Nous devrions assister à une démilitarisation dans la zone, des deux côtés, avec des unités de police des deux parties dans la ville. Le contrôle ou la démilitarisation de cet axe par des éléments neutres peut aussi être envisagé.

Les Émirats arabes unis, principal soutien du maréchal Haftar, ne peuvent-ils pas compromettre un tel accord ?

Un accord entre la Turquie et la Russie affectera sans aucun doute les Émirats arabes unis et renforcera la main turque. Cela dit, la Russie négocie aussi avec les Émirats et cherchera d’une manière ou d’une autre à ménager sa relation avec Abu Dhabi.

Quel est l’objectif final de la Turquie en Libye ? Assurer un contrôle total du pays au GNA ou bien accepterait-elle un accord territorial durable ? 

La Turquie tient à l’intégrité territoriale de la Libye et à son unité politique. Et elle souhaite que le problème libyen soit résolu sur le plan politique. La raison pour laquelle le GNA n’a pas poursuivi son offensive est l’accumulation des forces à laquelle nous avons assistée des deux côtés dans la région de Syrte et la possibilité que le conflit dégénère en guerre conventionnelle.

Conquérir tout le territoire libyen ne me semble pas possible vu la polarisation des camps.

Quoi qu’il en soit, l’objectif de conquérir tout le territoire libyen ne me semble pas possible vu la polarisation des camps. Mais je ne crois pas qu’Ankara se satisfasse d’une Libye divisée, ce n’est pas son objectif. Les négociations avec la Russie pourraient être plus efficaces et constructives avec l’établissement d’un mécanisme similaire à Astana avec la Russie et l’Égypte (processus de rencontres entre les parties mis en place par la Russie, la Turquie et l’Iran lors du conflit syrien, ndlr). Une telle évolution des choses renforcerait l’empreinte russe en Méditerranée orientale et en Afrique. Un résultat qui ne serait pas bien accueilli par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, selon moi.

La Turquie n’exclut donc pas d’échanger avec l’Égypte ?

Bien sûr, la Turquie peut discuter avec l’Égypte concernant la Libye. Le problème de la Zone économique exclusive perdure en revanche. Mais qui sait ? C’est peut-être une nouvelle ère qui s’ouvre entre les deux pays. Ces derniers resteront prudents pour ne pas entrer dans un conflit ouvert.

La Turquie a-t-elle la volonté et la capacité de participer à la construction de l’État en Libye ?

La Libye possède une structure tribale. Les mécanismes étatiques se sont écroulés après 2011. L’État et l’intégralité de ses institutions doivent être remis sur pied. La reconstruction de l’État libyen est un projet très ambitieux qui prendra des années, et ça ne peut pas arriver en l’imposant de l’extérieur. La Turquie peut aider le gouvernement et le peuple libyens sur cette question. Pour autant, la reconstruction de la nation est un problème que le peuple libyen et les hommes politiques libyens peuvent régler.

La Turquie compte-elle de son côté envoyer davantage de forces en Libye, y compris des forces non-conventionnelles ?

Tout dépend maintenant de l’évolution de la situation. Parmi les options, la Turquie peut envoyer des forces spéciales en Libye pour intervenir de manière asymétrique, établir et organiser par exemple une activité de guérilla avec des éléments autochtones. La Turquie peut mettre les pays qui interviennent en Libye dans une situation très compliquée. Selon la situation, Ankara se garde la possibilité d’envoyer plus d’hommes, d’installer des bases aériennes et navales et de déployer des forces navales et aériennes.

Le but de la Turquie dans la région est de créer une zone pacifique qui lui permettra d’assurer sa propre survie.

Selon plusieurs observateurs, la Turquie semble surtout intéressée par la marginalisation des puissances occidentales au Moyen-Orient et en Afrique du Nord en menant une politique du fait accompli. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ? Quels sont les plans d’Ankara pour la région ?

Non, je ne souscris pas à ce type d’analyse. Les puissances occidentales ont laissé la Turquie se débrouiller seule au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Méditerranée orientale. Les pays occidentaux ont laissé la Turquie seule face aux organisations terroristes du PKK et du Fetö (le nom donné aux partisans du prédicateur turc Fethullah Gülen accusé de la tentative de coup d’État en 2016, ndlr) qui ont même été soutenues par les Occidentaux. La Turquie de son côté a incité l’Occident à une politique de coopération avec la Russie. Le but de la Turquie dans la région est de créer une zone pacifique qui lui permettra d’assurer sa propre survie.

Les tensions croissantes entre la Turquie et la France n’évolueront pas vers un conflit ouvert

Que penser de l’escalade – pas seulement verbale – entre la France et la Turquie ? Peut-elle réellement dégénérer selon vous ?

Les tensions croissantes entre la Turquie et la France n’évolueront pas vers un conflit ouvert. Dans un futur proche, Paris et Ankara pourraient de nouveau discuter au niveau présidentiel. La France et la Turquie sont des alliées de l’Otan et je pense que leurs divergences d’opinion sera résolue.

N’assiste-t-on pas à une opposition idéologique avec d’un côté le président français qui reproche à Erdogan de promouvoir l’islam politique, quand le président turc accuse son homologue de néocolonialisme ?

Ce n’est pas un problème idéologique, mais un problème économique et politique. La France perçoit la Méditerranée orientale, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient comme un domaine réservé. Et les interventions justifiées de la Turquie dans ces régions semblent interférer avec cette idée. Ce qui met en colère Paris. La même chose est vraie sur le plan économique. Ce n’est pas une opposition idéologique.

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