Politique

[Tribune] Coup d’État au Mali : le temps presse pour éviter une balkanisation

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Mis à jour le 20 août 2020 à 14h46

Par  Modibo Seydou Sidibé

Professeur d'économie à la Duke University (États-Unis)

Des manifestants saluent le passage un convoi de militaires à Bamako, le 19 août 2020, au lendemain de la démission d'IBK.

Des manifestants saluent le passage un convoi de militaires à Bamako, le 19 août 2020, au lendemain de la démission d'IBK. © /AP/SIPA

Aussi désespérant que puisse être un énième coup d’État en Afrique, le Mali doit embrasser cette opportunité pour écouter les nombreuses doléances de la population et éviter une « balkanisation » du pays.

10 août 2020, le beau-père du Premier ministre malien Boubou Cissé est décédé à Bamako. L’inhumation est prévue dans le cimetière familial, à Bandiagara, le lendemain. Arrivée de la capitale, la délégation du Premier ministre se voit interdire l’accès à la cérémonie pendant plusieurs heures par la milice d’auto-défense des chasseurs dogons « Dan Na Ambassagou », officiellement dissoute depuis le massacre de 160 civils peuls en mars 2019. L’enterrement ne pourra finalement avoir lieu qu’au terme d’interminables négociations.

Un même effondrement des valeurs de l’État avait conduit Soumaïla Cissé à refuser une escorte militaire afin de ne pas être associé aux symboles du pouvoir malien. Une erreur qui a coûté sa liberté au chef de file de l’opposition, aux mains de ses ravisseurs depuis le 25 mars dernier.

Autant de signes annonciateurs qui montrent que le coup d’État du 18 août consacre aujourd’hui la fin de la mainmise de l’exécutif sur Bamako, dernier refuge d’un pouvoir qui a été incapable de former un gouvernement depuis le mois de mai.

Les scènes de liesse populaire reflètent une réalité simple que ni les mesures de la Cedeao, ni les déclarations de l’ONU ou du Quai d’Orsay ne sauraient ignorer : la ploutocratie malienne, soutenue uniquement par la communauté internationale, a vécu.

Une succession d’échecs

Mais si le manque de leadership et la gestion familiale des affaires publiques ont mené au précipice, il est important, aussi, de souligner que les problèmes du Mali n’ont pas débuté en 2013.

La guerre qui se joue au Centre et au Nord du Mali, consacre le ras-le-bol général de la population face à un État, dont les agents sont des prédateurs pour les populations qu’ils sont censés servir. Depuis l’engagement des forces françaises au Mali en Janvier 2013, les militaires ont certes engrangé des victoires spectaculaires. Mais le coup d’État n’en met pas moins à nu l’échec du Mali et de la communauté internationale, incapables de mettre fin à cette guerre et de ramener la stabilité dans la région.

Aussi, il est impératif de prendre le temps d’une transition pour écouter les nombreuses doléances de la population et offrir une voie réaliste pour mettre fin aux abus de pouvoir et réformer en profondeur l’administration malienne, seule solution pour ramener la paix au Mali.

Le coup d’État du 18 août, consacre aussi l’échec de la démocratie malienne, où le multipartisme intégral a conduit à une surenchère : on comptait pas moins 176 partis politiques en 2015.

Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé sa démission dans la nuit du 18 au 19 août 2020, après avoir été arrêté par des militaires.

Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé sa démission dans la nuit du 18 au 19 août 2020, après avoir été arrêté par des militaires. © Reuters /

Il ne suffira pas de « tuer le père », mais de mettre fin à la culture de l’irresponsabilité

Et dans cette « démocratie » où les élections sont gagnées par ceux qui peuvent acheter le plus de voix, les batailles d’idées ont laissé place à des querelles de personnes. La classe politique, incapable de se renouveler et dont la seule constante depuis 1991 est d’avoir pris part à tous les gouvernements d’union nationale, s’est ainsi rendue comptable de tous les aspects de la crise actuelle.

Il ne suffira donc pas de « tuer le père », mais de mettre fin à la culture de l’irresponsabilité qui élève au rang de Premier ministre un ministre poussé à la démission trois ans plus tôt après une débâcle militaire.

La percée des religieux

Le coup d’État montre également l’incapacité de la démocratie malienne à gérer la percée des religieux dans la vie politique, avec tous les risques de mélange des genres que cela pose. Face à ce qui est vu comme une décadence des mœurs et des valeurs, dont les fêtes du fils d’IBK, Karim Keïta, sur un yacht de luxe aux Baléares sont le dernier exemple en date, les religieux sont perçus comme le dernier rempart.

Et si l’Imam Dicko semble avoir compris les risques de l’exercice du pouvoir, il est moins sûr que son exemple ne fasse des émules parmi les leaders religieux. Il apparaît déjà clairement que le soutien de l’imam Dicko sera un atout certain pour tout candidat à la prochaine élection présidentielle.

Aussi, la transition doit être le temps de la réflexion sur ces changements majeurs, et proposer des solutions qui respectent les droits des leaders religieux, mais préservent le caractère laïc de l’État malien.

Enfin, le coup d’État du 18 Août est un constat d’échec pour les politiques économiques et sociales au Mali. Comment qualifier la politique économique d’un pays dont la balance commerciale est structurellement déficitaire, mais octroie des subventions à l’importation ? Pourquoi recruter des enseignants à Bamako, qui refuseront de servir dans les régions du Centre et du Nord, alors que les compétences locales sont au chômage ?

Il est nécessaire de mener une lutte sans compromis contre la corruption

Au cours des trois dernières années, l’État malien a été confronté à des mouvements sociaux d’ampleur : enseignants du supérieur en 2017, magistrats en 2018, médecins en 2019, enseignants du secondaire et du primaire en 2020. Les bras de fer engagés ont, chaque fois, tourné en défaveur des Premiers ministres, soucieux des contraintes budgétaires mais rattrapés par la réalité des faibles salaires de la fonction publique malienne. Sur ce point, il est nécessaire de mener une lutte sans compromis contre la corruption, qui permettrait d’améliorer le quotidien des fonctionnaires maliens.

Le potentiel agro-pastoral du Mali a été relégué au second plan, peu de progrès ont été accomplis dans la nécessité de transformer les matières premières locales. Les infrastructures routières existantes sont très peu entretenues, alors que les nouveaux projets routiers, indispensables au désenclavement du pays, peinent à se concrétiser. À Bamako, une des métropoles où la population augmente le plus rapidement au monde, la saison des pluies apporte son lot d’inondations et d’habitations ravagées.

Les problèmes sont connus, les rapports sectoriels et les conclusions du Dialogue national inclusif ont apporté des débuts de réponse, sans aucune réaction des autorités.

L’exigence que la transition militaire soit une parenthèse

Le colonel-major Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP, au centre, lors d’un point presse au camp de Kati, le 19 août 2020.

Le colonel-major Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP, au centre, lors d’un point presse au camp de Kati, le 19 août 2020. © /AP/SIPA

Aussi désespérant que puisse être un énième coup d’État en Afrique, le Mali doit embrasser cette opportunité pour reprendre en main son destin et proposer des solutions maliennes à cette crise multidimensionnelle, avec l’exigence que la transition militaire soit une parenthèse.

La Cedeao et la communauté internationale portent une responsabilité particulière dans la crise actuelle : l’insistance pour une transition rapide après le coup d’État de 2012 a poussé le Mali dans les bras d’un vétéran politique, ancien Premier ministre et président de l’Assemblée nationale, qui a précipité l’édifice Mali vers les abîmes. Il faudrait éviter de répéter cette erreur.

Le coup d’État et les manifestations qui l’ont précédé doivent être une opportunité pour l’émergence d’une classe dirigeante plus responsable et un avertissement pour tous ceux qui veulent ériger l’appropriation privée des biens publics en règle de gouvernance.

Tous les citoyens maliens sont aujourd’hui rappelés au rôle qu’ils ont eu dans le surgissement de la crise actuelle, des électeurs qui vendent leurs voix, aux agents publics qui se comportent comme des colons, en passant par les usagers qui préfèrent les pots-de-vin à la santé financière de l’administration. Il est urgent de réagir, car le temps presse si l’on souhaite éviter une balkanisation du Mali.

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