Politique

Abir Moussi, la pasionaria anti-Ennahdha

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Mis à jour le 24 août 2020 à 17h56
Tunisia, Tunis :Abir Moussi, the president of PARTI DESTROURIEN LIBRE (PDL) and ex member of RCD ( Ben Ali’s Party), poses in her office on Montplaisir in 27 February 2019. © Ons Abid for JA

Tunisia, Tunis :Abir Moussi, the president of PARTI DESTROURIEN LIBRE (PDL) and ex member of RCD ( Ben Ali’s Party), poses in her office on Montplaisir in 27 February 2019. © Ons Abid for JA © Ons Abid pour JA

Encore inconnue il y a quelques années, Abir Moussi, bouillonnante députée du Parti destourien libre (PDL) et nostalgique assumée de l’ancien régime, est devenue le visage de l’anti-islamisme tunisien.

Il y a un an, ce que le pays compte de nostalgiques de l’ordre passé et de réfractaires aux islamistes ouvraient à Abir Moussi et à sa formation le Parti Destourien Libre (PDL) les portes de l’Assemblée. Depuis, elle a fait de son parti l’un des favoris en cas de législatives anticipées. Abir Moussi est un phénomène, non pas au sens d’une bête de foire que l’on exhibe : c’est une bête politique qui ne s’en laisse pas conter. Elle avance pourtant sans réellement proposer de vision ou de programme, mais elle est la seule à avoir su capitaliser sur le rejet des islamistes.

« En finir avec les islamistes » : le message a le mérite d’être simple, voire simpliste. Mais il est audible de tous, surtout de ceux, de plus en plus nombreux, déçus du personnel politique. L’objectif, dix ans après une révolution qui a légalisé l’activité du mouvement Ennahdha et lui a permis d’accéder au pouvoir, Abir Moussi est la seule ou presque à le porter en s’opposant au parti de Rached Ghannouchi sans concession ni compromis.

À l’exception du défunt Chokri Belaïd, tombé sous les balles d’extrémistes islamistes, personne n’a fait montre d’autant de détermination face à Ennahdha et les « khwanjiyas », les « frères » selon l’expression tunisienne, référence à la confrérie des Frères musulmans.

Occupation de l’espace

Entre plénières bloquées, sit-in dans l’hémicycle, travail parlementaire au ralenti, Abir Moussi a occupé tout l’espace et semble « aiguillonner la vie politique » selon Hassen Zargouni, patron de Sigma Conseil. Son parti a le vent en poupe et recense 35,8 % des intentions de vote, en laissant Ennahdha loin derrière avec 21,9 %. Les chiffres d’un sondage Sigma de la mi-août ne crédite pourtant Abir Moussi que de 8,1% de voix alors que le président de la République, malgré de rares interventions publiques, se maintient à 65,1 %.

L’opinion veut bien de son parti mais pas d’elle

Des chiffres contradictoires ? « L’opinion veut bien de son parti, mais pas d’elle », éclaire un militant du Courant Démocrate qui assure qu’ « à force de vouloir être crainte et respectée, son intransigeance a fini par faire peur. Abir Moussi se refuse de négocier alors qu’en politique il faut savoir parfois arrondir les angles. » « Elle n’est pas le parti et le parti n’est pas Abir Moussi », résume Hassen Zargouni. Le PDL serait ainsi essentiellement composé de membres anti-Ennahdha. Pas forcément de pro-Abir.

Ainsi la pasionaria partie en croisade contre les islamistes dans l’hémicycle – surtout quand les séances sont diffusées en direct – est victime de sa visibilité ou plutôt de l’enfermement qu’elle a imposé au PDL. Certes, sans le positionnement radical qu’elle a réussi à imprimer au parti, ce dernier serait probablement noyé parmi les 250 formations qui se présentent pour la plupart comme centristes, modérées et démocrates.

À la fois point fort et point faible

Il n’empêche. La confusion du paysage politique et la crise institutionnelle contraignent les partis à négocier entre eux, à établir des alliances, parfois circonstancielles. Le PDL lui semble se draper dans son intransigeance, et finit par se couper de potentiels futurs électeurs. Comme si Abir Moussi, l’élément fort du parti, était aussi son point faible. « Il n’y en a que pour elle, on ne ne voit qu’elle et on n’entend qu’elle ; est-ce que le parti se réduit à sa personne ? » se demande un médecin admiratif de Abir Moussi mais qui ne votera pas pour elle à la présidentielle.

Le pays n’est pas prêt à être dirigé par une femme

« Elle a tous les atouts mais c’est une femme ; le pays n’est pas prêt à être dirigé par une femme », lance-t-il franchement. Abir Moussi paraît pourtant capable de comprendre jusqu’où elle peut aller, comme lorsqu’elle estime que ce n’est pas le moment d’évoquer l’épineux sujet de l’égalité successorale en Tunisie. Certains lui reprochent de ne pas avoir su séduire et se rallier une élite d’intellectuels ou de voix influentes.

« C’est comme si elle ne savait faire qu’avec un seuil de culture a minima et pouvait être mise en difficulté dans un débat politique de fond », commente un professeur de communication qui votera quand même pour elle « parce qu’elle ose et fait ce qu’elle dit. Cela m’inspire confiance. »

Bipolarisation durable

Avec Abir Moussi sur le pont, le PDL tient le cap et réussit là où d’autres ont échoué : installer une bipolarisation de la scène politique plus durable que celle qui a échoué avec Nidaa Tounes ; conforter ceux qui estiment que « c’était mieux avant » et les convaincre qu’un retour en arrière est possible simplement en écartant les islamistes.

Plus facile à dire qu’à faire et surtout totalement anti-démocratique. Mais Abir Moussi n’en a cure ; avec un art consommé de la mise en scène, elle a su s’attirer de plus en plus de spectateurs fascinés par son culot et son outrecuidance. Reste à transformer les spectateurs en électeurs.

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