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À l’heure du bilan

| Écrit par Frédéric Lejeal

Deux décennies se sont écoulées depuis la prise du pouvoir par Blaise Compaoré le 15 octobre 1987. Une période au cours de laquelle le pays a réappris la stabilité.

Architecte d’un nouvel ordre politique, Blaise Compaoré est parvenu, en deux décennies, à restaurer l’État dans ses missions régaliennes tout en rompant avec l’instabilité ayant caractérisé les vingt-sept années précédant son accession au pouvoir, le 15 octobre 1987. Un résultat qui était loin d’être acquis au regard de l’évolution chaotique de l’ancienne Haute-Volta depuis son indépendance. Déjà malmené par son démantèlement puis sa « recréation » par le colonisateur, ce pays de près de 15 millions d’âmes aura tout d’abord connu un régime autoritaire sous la présidence de Maurice Yaméogo, renversé en 1966 par un mouvement social exigeant que l’armée prenne le pouvoir. Cette dernière instaurera, douze années durant, une « démocratie à visage militaire » sous la férule de Sangoulé Lamizana (1967-1979). S’ensuivront deux coups d’État en l’espace de trois ans sous les présidences de Saye Zerbo (1980) et de Jean-Baptiste Ouédraogo (1982) puis, en 1983, une révolution marxisante dirigée par Thomas Sankara et un quarteron de capitaines aux nobles idéaux, mais dont les intentions seront très vite perçues par la population comme hégémoniques et arbitraires. À ce mouvement de balancier entre tendances « molle et dure » de gouvernement, le père de la « rectification » opposera une domination plus souple fondée sur un rééquilibrage des forces politiques en présence, une plus grande ouverture sur la société civile et la fin de l’isolement international dans lequel le Burkina avait dangereusement sombré.
Comment Compaoré, connu pour sa réserve et sa passion pour le football, a-t-il pris l’ascendant sur un leader charismatique célébré dans une grande partie de l’Afrique et au-delà, malgré ceux qui, depuis vingt ans, contestent sa légitimité ? L’Histoire retiendra d’abord une rupture, violente dans son mode opératoire et rapide dans son déroulement. Comme un contrepoint à la lassitude d’une population enferrée dans un processus, sinon proche de l’implosion, tout au moins dans l’impasse. Quelques semaines à peine suffiront pour sonner le glas d’une doctrine adoptée tambour battant par le Conseil national de la révolution (CNR) et imposer un contreprojet, certes tout aussi hégémonique, mais plus soucieux d’apaisement et d’ouverture sur le monde. L’inflexion de la politique étrangère qui suivit ou la reconnaissance des partis politiques, survenue quatre ans plus tard, en témoignent.

Le nouveau régime s’attachera, en parallèle, à maîtriser toutes les résistances au changement – au besoin par la force – en assimilant les élites se reconnaissant dans cette entreprise de restructuration du corps social. Enfin, Compaoré n’hésitera pas à faire valoir son « droit d’inventaire », défaisant minutieusement l’héritage du sankarisme. « Sankara se voyait comme un messie et sa méthode de gouvernement était fondée sur des slogans qu’il inventait seul, à chaque instant. Gouverner ce n’est pas faire appel à l’improvisation permanente », expliquait-il dans nos colonnes dès le 27 octobre 1987. Une « rectification », donc. Mais aussi une vaste entreprise de réconciliation nationale. Cette période, qui va du Front populaire à la création, en 1996, du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), héritier de l’Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP-MT), se caractérise par une « normalisation » unique dans l’histoire du pays et par un retour à un constitutionnalisme authentique, qui avait fait défaut jusqu’à présent. En fait, la seule période d’institutionnalisation réellement aboutie.
La rupture a été rapidement consommée. Sur le plan intérieur, la décrispation est palpable, en particulier vis-à-vis des chefferies traditionnelles, des intellectuels, des religieux, des journalistes, mais aussi des syndicalistes. Tout en pratiquant une savante « décompression autoritaire », selon l’expression du chercheur français Jean-François Bayart, le gouvernement de large rassemblement formé en 1990 approuve une série de textes fondateurs, notamment une nouvelle Constitution. Adoptée par référendum par 93 % des votants, celle-ci vient mettre un terme à l’état d’exception et ouvre la voie à la IVe République. Quelques mois auparavant, en mars 1991, l’ODP-MT a abandonné les références au marxisme-léninisme, se rapprochant du camp occidental. Compaoré vante parallèlement l’initiative privée et la liberté d’entreprendre. Des instances de concertation telles que le Conseil économique et social (CES) ou le médiateur de la République sont créées, qui enracinent la légalité et promeuvent le secteur privé sur fond de dévaluation du franc CFA relativement bien « digérée ». Ce phénomène d’assainissement et de bonne gestion est consacré au même moment à travers le rapprochement avec le Fonds monétaire international (FMI) et la signature, dès le début des années 1990, du premier Plan d’ajustement structurel (PAS). Le soutien constant du FMI se poursuivra jusqu’à aujourd’hui, avec une Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance (FRPC). Et grâce à la mise en uvre d’un programme de privatisation rigoureux, le Burkina figurera parmi les bons élèves des institutions internationales. Salué pour son orthodoxie financière, sa bonne gestion et son faible niveau de corruption, le pays est l’un des tout premiers à être éligible à l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et à bénéficier d’un montant d’aide (par rapport à son PIB) parmi les plus élevés au monde.

Malgré ces avancées qui modifient profondément l’image du pays, la légitimité démocratique n’est pas acquise. Compaoré est loin de faire l’unanimité. Face à la défiance des Burkinabè, qui lui reprochent la manière dont il accéda au pouvoir, il lui faudra des années avant de bénéficier d’une reconnaissance par les urnes. En décembre 1991, la première élection pluraliste est boycottée par l’opposition et se traduit par une abstention record de 74 %. Celle de novembre 1998 est du même acabit, qui connaît elle aussi la défection des principales forces de l’opposition. Seuls deux candidats mineurs apportent une fausse caution au scrutin. Quelques mois plus tôt, l’année 1997 avait pourtant vu la fin de la première législature pleine et entière du Parlement. Une performance dans l’histoire constitutionnelle du pays confirmée par deux autres législatures, de 1997 à 2007. Depuis 1992, les députés ont approuvé près d’un millier de textes de loi dont certains ont battu en brèche les pesanteurs du pays en insufflant un nouveau dynamisme. Des lois sur la décentralisation et l’organisation de l’État, sur l’intégration régionale dans le cadre de l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA), sur l’agriculture en érigeant le Burkina au premier rang des pays africains producteurs de coton, sur la représentativité des femmes ou encore sur l’excision, en faisant de cette pratique un crime passible des assises.
Mais, en décembre 1998, le meurtre du journaliste Norbert Zongo, directeur de l’hebdomadaire L’Indépendant, quelques jours après une réélection triomphale avec 87 % des suffrages exprimés, a terni ce bilan. Alors maximale, la défiance de la population, notamment des jeunes, jette une ombre sur un régime qui, par ailleurs, n’a pas hésité à se lancer dans des tentatives de déstabilisation sous-régionale ou à soutenir des chefs de guerre, le Libérien Charles Taylor en tête. Malgré la mise en place d’une commission d’enquête nationale et internationale ainsi que d’un Conseil des sages chargés de répondre aux protestations et la révision du code électoral qui accorde plus de prérogatives à l’opposition, cet assassinat a soulevé une contestation d’autant plus forte qu’a été mise en lumière la participation d’éléments de la garde rapprochée du chef de l’État, qui aurait pu rêver un meilleur début de second septennat. Toutefois, Compaoré affiche une rare capacité à rebondir face aux épreuves. Doté d’un sens politique aigu, il parvient à tourner la situation à son avantage lorsque, à partir de septembre 2002, la Côte d’Ivoire menace de sombrer dans la guerre civile sur fond de slogans xénophobes dont les Burkinabè sont les premières cibles. Jouant sur la fibre nationaliste, le chef de l’État parvient à gérer la crise de façon exemplaire, non sans soulever de nombreuses interrogations quant à son soutien aux rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI, futures Forces nouvelles), de Guillaume Soro.
De fait, après avoir failli perdre la majorité à l’Assemblée lors des législatives de juin 2002, il remporte la présidentielle de 2005, qui marque la première réelle légitimation. Alors que l’opposition – y compris les forces sankaristes – décide de participer au scrutin, le président sortant est crédité de plus de 80 % des voix. L’État « cédépiste » est d’autant plus armé qu’il bénéficie de l’incurie de ses adversaires, dont aucun n’a le charisme qui pourrait faire la différence. Jamais cette opposition n’est parvenue à s’entendre sur un projet fédérateur autre que le boycottage de scrutins successifs. Ceux des présidentielles de 1991 et 1998 mais aussi les législatives de 1997 se solderont par un raz-de-marée du camp présidentiel. Une opposition que le pouvoir n’hésite d’ailleurs pas à diviser en offrant des postes ministériels. Un phénomène de « transhumance politique », incarné actuellement par Gilbert Noël Ouédraogo, président de l’Alliance pour la démocratie et la fédération-Rassemblement démocratique africain (ADF-RDA) et ministre des Transports.

Reste la question de la pérennité de Compaoré à la tête de l’État. Après vingt années passées aux affaires, le successeur de Thomas Sankara n’est pas à l’abri de l’usure du pouvoir. De celle qui fige les esprits et brouille le regard porté sur les réalités quotidiennes de l’un des pays les plus pauvres de la planète. Un défi permanent alimenté par les velléités de certains dauphins, mais aussi par la majeure partie de la population, laquelle ne cache pas son mécontentement face à l’émergence d’une riche classe d’affaires qui n’hésite pas à afficher son luxueux train de vie. C’est dire si la modification de l’article 37 de la Constitution en avril 2005 a aggravé ce sentiment. Théoriquement modifié afin de dynamiser la vie politique, cet article a ramené le mandat présidentiel à cinq ans renouvelable une fois contre un mandat de sept ans renouvelable indéfiniment auparavant. Une disposition saluée en son temps par l’opposition, mais qui a soulevé un débat juridique houleux en posant le principe de non-rétroactivité pour les mandats en cours. Une voie royale pour le chef de l’État qui a ainsi pu se représenter à l’élection de novembre 2005 et qui pourra à nouveau le faire en 2010. À la fin de son dernier mandat, théoriquement en 2015, Blaise Compaoré aura alors passé près de trente ans au pouvoir.

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