Diplomatie

France-Émirats : les noces guerrières d’Emmanuel Macron et MBZ

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Mis à jour le 18 août 2020 à 15h07
Le président français Emmanuel Macron, à droite, avec le prince héritier des Émirats arabes unis, Mohamed Ben Zayed, avant une réunion à l'Élysée, à Paris, le 21 juin 2017.

Le président français Emmanuel Macron, à droite, avec le prince héritier des Émirats arabes unis, Mohamed Ben Zayed, avant une réunion à l'Élysée, à Paris, le 21 juin 2017. © Thibault Camus/AP/SIPA

Entre les ventes d’armes, l’opposition à l’islam politique et à l’activisme turc, Paris et Abu Dhabi ont développé des relations privilégiées. Une amitié qui se cultive au sommet du pouvoir, dans un tout petit cercle : « La cellule diplomatique de l’Élysée, Jean-Yves Le Drian et le président ».

À Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis, la France a imprimé sa marque sur le paysage. Depuis le pont Sheikh Khalifa, on peut désormais embrasser du regard trois lieux emblématiques du rayonnement français dans la pétromonarchie.

À l’ouest, la base navale de Mina Zayed, qui abrite l’état-major interarmées des Forces françaises. À l’est, flottant telle une méduse d’acier sur les bords de mer, le joyau de Jean Nouvel, le Louvre Abu Dhabi, qui a accueilli plus de deux millions de visiteurs depuis son ouverture, en novembre 2017. Au sud, l’université Paris-Sorbonne Abu Dhabi, qui a vu passer sous son dôme près de 2000 étudiants depuis sa création en 2006.

Défense, culture et éducation : ces trois piliers de la coopération franco-émirienne inspirent à Ludovic Pouille, ambassadeur de France aux Émirats de 2017 à 2020, l’image d’un « triangle d’or ». Lorsqu’il présente ses vœux à la veille de l’année 2019, la France brille en effet au firmament de la pétromonarchie : Abu Dhabi a décidé de réintroduire l’apprentissage du français dans les écoles publiques et s’apprête à accéder au statut de membre associé de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Côté économie, il y a la signature d’un accord d’investissement avec Mudabala, le fonds souverain émirati, qui promet un milliard d’euros pour le fonds Lac d’Argent destiné à soutenir le capital des entreprises françaises cotées.

Au commencement était Total

Et puis il y a Total, qui fête 80 ans de présence sur ces rives du Golfe persique, forant dans son riche sous-sol avant même que les Émirats ne deviennent une nation, en 1971. Total qui détient de nombreuses participations dans des concessions à terre et en mer, et qui en 2018, a renouvelé son partenariat sur l’offshore avec ADNOC (Abu Dhabi National Oil Company) pour les 40 prochaines années. Total qui, en négociant sa présence pour les décennies à venir, aurait motivé la création de la base militaire.

« C’est une façon de dire aux Émirats que les Français sont là non seulement pour le pétrole, mais aussi pour garantir la sécurité », analyse un expert de la défense locale. Total, un mastodonte qui a joué un rôle-clé dans l’amitié franco-émirienne, grâce notamment à celui qui a présidé aux destinées du groupe au Moyen-Orient durant 30 ans, Hatem Nusseibeh.

PDG de Total pendant 30 ans, Hatem Nusseibeh était un francophile convaincu

Décédé en juin dernier, cet ingénieur issu d’une famille palestinienne protégée par Abou Dhabi était un francophile convaincu. Pour Ludovic Pouille, « il a contribué au renforcement de la relation entre les deux pays ».

Son frère, Zacki Nusseibeh, est tout aussi incontournable. Cet homme de lettres occupe d’importantes fonctions dans les ministères émiriens depuis la fin des années 60. Il est de tous les événements de la communauté francophone locale, et préside le Conseil d’administration de la Sorbonne. « Il s’occupe de tout ce qui est soft power. Les Français sont contents d’avoir ce contact pour faire avancer des dossiers », glisse une source locale.

Avions de chasse et chars Leclerc

Au-delà de l’expertise française en matière de culture et d’éducation, qui doit contribuer à cette économie du savoir que les Émirats veulent développer pour tourner la page du pétrole, l’histoire entre Paris et Abou Dhabi se joue aussi autour de symboles moins glamours : les armes de guerre.

« Giscard d’Estaing voulait déjà leur vendre des avions de chasse », rappelle Jalel Harchaoui, chercheur au Clingendael Institute de La Haye. C’est aux Émirats que la France décrochera son premier contrat pour les chars Leclerc, en 1993, pour une valeur de 20 milliards d’anciens francs. Cinq ans plus tard, la pétromonarchie signe pour des Mirage. La facture s’élève cette fois à 18 milliards de francs.

Les Rafale, pour lesquels les Émiriens expriment un intérêt quelques années plus tard, empoisonnent un temps cette profitable relation. Mohammed Bin Zayed (MBZ), dirigeant de facto de la fédération et lui-même pilote de chasse, juge les prix trop élevés, s’agace de l’arrogance de Dassault Aviation, et de la pression exercée par Nicolas Sarkozy, comme le rapporte La Tribune en 2013.

Il faudra un changement à la tête du groupe et une nouvelle équipe présidentielle en France pour sauver la situation. Un homme providentiel, surtout, va restaurer la confiance : Jean-Yves Le Drian.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, en juillet 2018.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, en juillet 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

L’ancien maire de l’Orient connaît la valeur des armes et des commandes sur les chantiers navals pour l’économie française. Grâce à ses interventions, les cordons de la bourse émiratie se délient.

Il décroche des contrats de plusieurs milliards pour la fourniture de deux satellites d’observation et de 17 radars de défense anti-aérienne. Et indirectement, il place les Rafale : les 24 avions de combat commandés par l’Égypte en 2015 le sont grâce à une aide financière d’Abou Dhabi.

Même personnalité autoritaire, même goût pour les régimes forts : entre MBZ et Jean-Yves Le Drian, le courant passe

Ces réussites font du ministre de la Défense une super star à Paris. Elles signent aussi le début d’une complicité avec Mohammed Bin Zayed. Même personnalité autoritaire, même goût pour les régimes forts : entre le ministre de la Défense et l’homme fort d’Abou Dhabi, le courant passe.

Les visites d’État se multiplient. Depuis 2012, Jean-Yves Le Drian s’est rendu 20 fois dans la capitale émirienne.

Derrière ces affinités personnelles, se dessine la mue de la stratégie française en matière de politique étrangère. « La proximité entre la France et les Émirats tient notamment à l’hyperpersonnalisation du pouvoir, présidentialisme poussé à l’extrême par Emmanuel Macron », estime Emma Soubrier, politologue spécialiste du Golfe. « Pas toujours efficace à l’intérieur du pays, elle fonctionne plutôt bien sur la scène internationale. Ce type de gouvernance, qui centralise le pouvoir et privilégie les relations directes, séduit dans le Golfe ».

Un allié stratégique

Avant Macron, d’autres avaient déjà posé les jalons d’une relation aux contours de plus en plus stratégiques. En particulier Jacques Chirac qui, peu après sa mort l’année dernière, a donné son nom à une longue avenue de la capitale émirienne. Quelques mois avant le début de sa présidence, en 1995, un important accord de défense est signé entre les deux États.

« Après l’invasion du Koweït, les petits États du Golfe réalisent que l’Arabie Saoudite ne peut pas les protéger et qu’une relation directe avec les États-Unis serait plus efficace qu’un parapluie sécuritaire indirect », analyse Emma Soubrier. « Soucieux de diversifier leurs alliances, les Émirats nouent une coopération militaire avec la France et la Grande-Bretagne ».

Mohammed Bin Zayed, alors chef de l’État-Major des Armées fédérales, visite la France à six reprises dans les années qui suivent. En 2009, le partenariat se renforce avec l’inauguration de l’implantation militaire française aux Émirats Arabes Unis (IMFEAU). Un développement qui n’a rien d’anodin, la France n’ayant pas créé de base militaire hors de son territoire depuis plus de 50 ans.

Démonstration de vol de l'avion Rafale.

Démonstration de vol de l'avion Rafale. © Bob Edme/AP/SIPA

« Cette initiative montre que la relation va bien au-delà d’intérêts économiques, qu’elle est d’ordre stratégique. D’ailleurs, les ventes d’armes ont franchement diminué depuis cette installation », note encore Emma Soubrier.

Et stratégique, cette relation le devient de plus en plus. L’évolution du contexte géopolitique l’encourage. Depuis l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche, la France ne peut plus vraiment compter sur les États-Unis, qui se comportent quasi en puissance ennemie au Conseil de sécurité et mènent une politique illisible au Moyen-Orient. Et puis il y a le terrorisme et le Sahel, où la France se sent seule. « Les Américains avaient promis leur aide suite à l’opération Serval, mais finalement n’ont rien fait », observe Jalel Harchaoui. « De plus, la France peine à convaincre ses alliés européens de s’engager. Elle le vit très mal ».

L’ami émirien, lui, se mouille. Il promet une contribution de 30 millions de dollars à la Force conjointe du G5 Sahel, selon une source diplomatique qui témoigne de la gratitude de l’Élysée pour ce soutien. Le 12 juin dernier, Abu Dhabi participe également à la première réunion ministérielle de la coalition pour le Sahel co-présidée par Jean-Yves Le Drian, indique cette même source en précisant que cette collaboration se poursuivrait sur tous les aspects, « y compris au plan de l’aide au développement ».

Des intérêts convergents en Libye

Mais le dossier emblématique des relations franco-émirienne, c’est la Libye. Côté français, ce dernier est pris en charge depuis le début par des représentants de la défense et des services de renseignements, « obsédés par le terrorisme et en mode nostalgie des régimes forts », rapporte Thomas Pierret, chercheur au CNRS.

La France s’intéresse ainsi très tôt à un protagoniste du conflit, le maréchal Khalifa Haftar, qu’elle voit comme une sorte d’« Idriss Déby libyen », un militaire prêt à diriger le pays avec une main de fer, garant d’un modèle d’ordre et de stabilité dont elle rêve pour la région, de l’Égypte au Soudan.

Elle se captive d’autant plus pour le seigneur de guerre qu’il a réussi à avancer dans le sud-ouest, une région-clé puisqu’elle est une voie de passage vers le Sahel.

Haftar est aussi l’atout d’Abou Dhabi qui, en guerre contre les Frères musulmans, est déterminé à les empêcher de gagner du terrain en Libye

Haftar est aussi l’atout d’Abou Dhabi qui, en guerre idéologique contre les Frères musulmans, est déterminé à les empêcher de gagner du terrain en Libye. Le gouvernement d’entente nationale de Sarraj est fortement influencé par des membres de la confrérie qui occupent à Tripoli des postes-clés dans les secteurs économique et sécuritaire.

Soutenus par le président égyptien, les Émirats dictent les mouvements du maréchal, lui fournissant un soutien tactique et des armes, ainsi que des appuis militaires directs.

Armes qui sont pour certaines françaises : les Rafale achetés par Le Caire grâce à l’aide financière d’Abou Dhabi auraient participé en 2017 à un raid sur les localités libyennes de Derna et Houn aux côtés de Haftar. Plus récemment, des Mirage 2000 ont été déployés pour une attaque contre une base de l’Ouest libyen contrôlée par la Turquie, confirme Tom Cooper, spécialiste des armées.

Tout en se posant en médiatrice entre les deux camps, la France appuie discrètement Haftar. En 2019, elle fait face à une mésaventure embarrassante : des missiles Javelin lui appartenant sont découverts dans une base appartenant aux forces d’Haftar près de Tripoli.

Le ministère des Armées se voit obligé de confirmer la présence de forces spéciales françaises sur le territoire libyen. L’incident jette le trouble sur le rôle ambigu de Paris.  D’autant qu’un officier pro-Haftar parle de la présence d’officiers français et émiratis dans cette base reprise à l’ANL.

Double jeu

Ce double jeu se dévoile à nouveau lorsque la France, qui dit condamner « toutes les ingérences étrangères sans exception », choisit de ne rien dire du rôle d’Abou Dhabi, qui a aidé à conduire près de 1000 frappes aériennes dans la zone de Tripoli en 2019.

Elle dénonce en revanche à foison l’attitude d’Ankara « qui viole l’embargo sur les armes », comme elle l’indique dans un communiqué conjoint… avec les Émirats et l’Égypte en mai 2020.

La Turquie a en effet volé à la rescousse de Fayez el-Sarraj et mis en déroute les troupes du maréchal Haftar à Tripoli au printemps dernier. Ce n’est pas la première fois qu’Erdogan et MBZ se retrouvent face à face, mais c’est en Méditerranée orientale, où la Turquie lorgne sur des gisements d’hydrocarbure, que les alliances se cristallisent.

« La France ne veut pas contredire l’ami émirien sur une virgule car elle est convaincue qu’il s’agit d’une amitié spéciale. Le dossier libyen est moins important que cette relation qu’elle veut voir perdurer », juge Jalel Harchaoui. « Cela l’arrange aussi d’avoir un ami qui peut se salir les mains. Il ne faut pas perdre de vue qu’une grande partie des capacités françaises sont absorbées par l’opération Barkane ».

Il est de plus en plus difficile de savoir qui influence qui

Le sujet échappe au Quai d’Orsay, où Le Drian s’emploie à étouffer tout instinct progressiste et pro-démocratique. L’amitié franco-émirienne se cultive au sommet du pouvoir, dans un tout petit cercle : « La cellule diplomatique de l’Élysée, Le Drian et le président », poursuit le chercheur.

« On met beaucoup de billes sur l’acteur émirien et il est de plus en plus difficile de savoir qui influence qui », observe une source proche de la sûreté française, qui s’interroge sur le rapport de force.

Et de s’inquiéter : les décideurs français sont-ils bien certains que leurs intérêts s’alignent avec ceux de la pétromonarchie sur d’autres terrains que la Libye, par exemple dans la Corne de l’Afrique, la Tunisie ou le Maroc ? Le lien direct qui existe entre la pétromonarchie et la cellule diplomatique de l’Élysée pourrait-il générer un manque d’appréhension des enjeux plus larges ? « C’est un pays qui a son propre agenda et ce dernier ne coïncide pas forcément avec le nôtre », conclut le chercheur.

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