Politique

À Yaoundé, les portraits de Paul Biya n’ont plus la cote

| Par - à Yaoundé
Le Camerounais Agatha Moses (au centre), doyen de la vente des portraits du président Paul Biya, avenue Kennedy, à Yaoundé.

Le Camerounais Agatha Moses (au centre), doyen de la vente des portraits du président Paul Biya, avenue Kennedy, à Yaoundé. © Franck Foute pour JA

Le commerce des portraits du président camerounais, activité jadis lucrative, connaît désormais la crise. Expression d’une certaine rancoeur des Camerounais et résultat de la pandémie de coronavirus.

Sur la grouillante avenue Kennedy, vendeurs, acheteurs, piétons et véhicules se disputent l’étroite chaussée sous le soleil de plomb caractéristique du mois d’août à Yaoundé. Au milieu de ce fourmillement, principalement causé par la vente d’appareils et de gadgets électroniques, l’image du président Paul Biya est omniprésente. D’abord, sur les pagnes et t-shirts du parti au pouvoir hérités de la dernière campagne présidentielle qu’arborent ça et là des passants, mais surtout sur ces portraits du chef de l’État disposés à l’horizontal, en attente d’éventuels acheteurs.

Devant l’une des cinq étales de fortune, Ngantchou Theodore – plus connu sous le pseudonyme d’Agatha Moses -, doyen de la vente des portraits et effigies du président, trompe l’ennui en buvant une bière tiède. « La troisième bouteille de la journée », précise le quinquagénaire.

Car malgré la cohue, les acheteurs de portraits du président se font de plus en plus rares. « Depuis que je suis entré dans ce business, on n’a jamais connu des temps aussi difficiles. Je sors de chez moi avec des photos et je les ramène presque tous les soirs », regrette Agatha Moses, se remémorant ses 21 dernières années d’activité, pendant lesquelles les portraits de Paul Biya se vendaient comme des petits pains.

Le « business » des remaniements

« Quand je suis arrivé à Yaoundé en 1999, je travaillais dans un atelier où l’on confectionnait des cadres pour des photos agrandies, celles du président comme celles des particuliers. On en vendait beaucoup, pourtant je n’étais rémunéré que 5 000 francs CFA par semaine, raconte-il. Étant photographe, j’ai fait quelques économies et j’ai décidé d’aller vers les clients leur proposer moi-même les photos qu’ils venaient chercher dans notre atelier ».

Avant, nous vendions en moyenne 30 effigies par jour contre une dizaine aujourd’hui

Vers la fin des années 2000, les portraits de Paul Biya inondent les rues. Et se vendent, selon leurs tailles, entre 10 000 F CFA et 50 000 F CFA, voire plus. Fonctionnaires, opérateurs économiques ou simples sympathisants s’arrachent les photos du président.

Les ventes décuplent notamment après les remaniements ministériels, ou pendant les élections. « Avant, nous vendions en moyenne 30 effigies par jour, contre une dizaine aujourd’hui. Il nous est arrivé d’en vendre plusieurs centaines en une journée en raison d’une livraison spéciale pour un ministère, par exemple », se souvient Agatha Moses. Mais face à la crise, il a dû se diversifier, et propose désormais des cadres pour diplômes à ses clients.

Dans les artères de la capitale où cette activité ne passe pas inaperçue, ce commerce est diversement apprécié. « Si ces photos se vendent ainsi, c’est parce qu’il y a une demande, affirme Prosper Mbia, un riverain de l’avenue Kennedy qui reconnaît son appartenance au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) de Paul Biya. Il est clair que notre président est aimé et c’est la raison pour laquelle ses photos se vendent dans la rue, pour être accessible à tous ». Un avis que nuance Félix Mbombo, autre riverain : « Cette photo n’est pas un emblème national. Tout ça contribue à personnifier un pouvoir qui doit exister au-delà des individus. »

« Une façon particulière d’exprimer leur rancœur »

En cet après-midi d’août, Agatha Moses est à l’affût des quelques voitures qui ralentissent devant son étale. Plusieurs raisons expliquent, selon lui, la morosité de son business. Mais la principale tient à l’immobilisme politique observé à Yaoundé.

Malgré les leçons des dernières législatives de février 2020 – à savoir la percée du PCRN de Cabral Libii, et l’échec du Paddec, un parti allié au RDPC disposant d’un ministre au gouvernement -, l’équipe gouvernementale, entrée en fonction le 4 janvier 2019, est toujours en poste. « Chaque jour, la presse annonce un remaniement qui ne vient pas, se désespère Agatha Moses. Nous espérons que la nouvelle équipe gouvernementale va entraîner une reprise des ventes. »

Ce que les Camerounais ne peuvent pas dire en face de Paul Biya, ils le disent par d’autres moyens

« Qu’il y ait un changement à l’issue d’une élection ou même une crise, le président ne se presse jamais pour modifier son gouvernement. À chaque fois qu’il y a eu remaniement après une élection, y compris la réélection de Paul Biya, celui-ci s’est produit plusieurs mois après », analyse le politologue Stéphane Akoa, pour qui les Camerounais « ont une façon particulière d’exprimer leur rancœur ». Pour lui, « ce qu’ils ne peuvent pas dire en face de Paul Biya, ils le disent par d’autres moyens ».

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