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Parlez-vous banlieue ?

Dix jeunes de la région parisienne décryptent l'argot des cités dans un ouvrage haut en couleur. Un aller-retour entre les cultures et les civilisations.

« Avant qu’elle parte faire ses djèses [« affaires » en argot ivoirien] à Dubaï, dis à ta mère que j’ai besoin d’un parfum. » Voilà le genre d’expression que vous trouverez dans le nouveau Lexik des cités, publié le 4 octobre aux éditions Fleuve Noir. Les auteurs, dix jeunes âgés de 18 à 25 ans originaires d’Évry, au sud-est de Paris, et soutenus par l’association Permis de vivre la ville, y décor-?tiquent les néologismes des banlieues. L’objectif est de démontrer que les mots n’ont pas de frontières, car ils font des allers-retours entre les cultures et les civilisations.
Cette aventure linguistique a débuté simplement, quasi naïvement, par une liste de mots collectés un peu partout, chez l’épicier « rebeu » du coin, dans les cages d’escalier et à l’arrière des bus, lieux de discussions privilégiés de la jeunesse banlieusarde. Trois années ont été nécessaires pour définir le sens exact des mots et leur étymologie. Un voyage culturel sur les routes de la colonisation puis de l’immigration. Aujourd’hui, les banlieues véhiculent, presque inconsciemment, cette mémoire. Les termes et expressions prononcés à l’endroit ou à l’envers (en verlan), à l’envers de l’envers (presque l’endroit) empruntent à l’arabe et aux dialectes maghrébins, aux langues africaines et au vieux français, à l’américain et au tzigane
Les 241 mots choisis constituent une sorte de melting-pot à la française. Le mot assassiner, par exemple, vient de l’arabe. Certains considèrent qu’il est dérivé de Haschâchine, qui était le nom d’une secte ismaélienne du Moyen-Orient, aussi appelée Nizârite. On dit que les membres de cette secte étaient mis en condition par leur chef pour tuer sous l’emprise de haschich.
Le mot ambiancer (draguer), déjà révélé par le film L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche en 2004, qui met en scène des jeunes d’une cité HLM de Saint-Denis, au nord de Paris, passera peut-être aussi dans le langage courant. Le dra (honte), en provenance d’Afrique de l’Ouest, a déjà perdu son sens d’origine pour se décliner en « être dra » (être au courant) et « prendre dra » (découvrir un secret). Le terme foyi (rien) en bambara, langue dominante au Mali, aura peut-être moins de chance. En banlieue, les Congolais ne sont plus désignés que par le Z, comme Zaïrois (« Eux, ils se sapent comme des vrais Z ! »). Les auteurs ont également introduit dans leur minidictionnaire le tchip, aspiration latérale proche du sifflement. Appelé aussi shourou en bambara et tilimbarou en soninké, ce mode d’interpellation est souvent utilisé avec arrogance par les go (meufs) pour se jauger entre elles ou dénigrer une tierce personne.
Nombre de mots de cités trouvent leur origine dans l’arabe classique : le blédard (celui qui est originaire du bled et par extension les sans- papiers ou le ringard) vient de bilad signifiant pays, faire la hagra (des misères à quelqu’un) est tiré d’ihtikar, qui veut dire mépris. Les banlieusards emploient directement des formules tirées du dialecte maghrébin comme psartek (littéralement, « que tu puisses en profiter pleinement ») pour féliciter quelqu’un ou selmek, une réponse usuelle (« que la paix soit avec toi »). Et s’inspirent des images animalières. Le policier est aussi appelé le rnouch, le pluriel de serpent en arabe dialectal du Maghreb. Les gosses des quartiers pauvres ont également du seum (venin) en eux. Ainsi peut-on entendre : « J’ai un seum [je suis en colère] contre lui ; il m’a fait une crasse, l’enfoiré ! »
Ce lexique révèle encore beaucoup de mots avec une terminaison en ave, d’origine tzigane comme charave (voler) et marave (battre). Le synonyme antillais de ce dernier étant goumer, venant du combattant, le goumé, en créole. Bellek (attention) ! Le vieux français n’est pas en reste. Le daron et la daronne (père et mère) viennent du croisement de dam (seigneur) et de baron.
Les auteurs de ce Lexik se sont tapé des barres (ont bien rigolé) dans cette aventure. Nous aussi ! Ceux qui souhaitent continuer l’apprentissage de ce noichi (chinois en verlan) n’ont qu’à se rendre à l’adresse internet suivante : www.dictionnairedelazone.fr où Abdelkarim Tengour, un informaticien passionné par l’évolution linguistique, constitue depuis 2000 une base de données gratuite de plus de 1 500 mots. Ou bien prêter l’oreille dans les transports collectifs. Ils entendront peut-être des babouins (blacks) rigoler fortement entre deux crocs dans un kebab bien saucé. Normal : ils ont des taches plein les pepoms (pompes), car ils mangent leurs sandwichs grecs avec les ieps (pieds).

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