Cinéma

« Mignonnes », de Maïmouna Doucouré : un coup de poing contre les injonctions faites aux filles

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Mis à jour le 19 août 2020 à 17h26
« Mignonnes », de la réalisatrice Maïmouna Doucouré, décrit sans lourdeur deux systèmes antagonistes qui s’imposent aux femmes en devenir : la tradition et les réseaux sociaux.

« Mignonnes », de la réalisatrice Maïmouna Doucouré, décrit sans lourdeur deux systèmes antagonistes qui s’imposent aux femmes en devenir : la tradition et les réseaux sociaux. © Bien ou Bien Productions

Dans un long métrage brillant et parfois dérangeant, la réalisatrice renvoie dos à dos les traditions et les réseaux sociaux, dénonçant leur emprise sur les jeunes adolescentes.

Mignonnes pose une question simple, mais ardue : comment devenir une femme dans la société d’aujourd’hui ? Pour y répondre, le film propose de se glisser dans la peau d’une petite fille de 11 ans, durant 1h35. Cette fillette, c’est Amy (interprétée par Fathia Youssouf, lumineuse), pas encore sortie de l’enfance, pas encore entrée dans l’âge adulte. Longue, mince, enveloppée dans des sweats et des jeans informes, cette brindille parisienne qu’on imagine d’origine sénégalaise est ébranlée coup sur coup par plusieurs événements. Son père absent (et qu’on ne verra pas pendant tout le film) va prendre une seconde épouse. Et, dans son nouvel établissement scolaire, elle rencontre un groupe de gamines biberonnées aux réseaux sociaux qui créent des chorégraphies lascives pour un concours de danse.

Rigueur et privation

Sans lourdeur, la réalisatrice Maïmouna Doucouré décrit deux systèmes antagonistes qui s’imposent aux femmes en devenir. Il y a d’abord celui de la tradition, qu’elle avait commencé à explorer dans son premier court métrage professionnel, Maman(s), présenté dans plus de 200 festivals et primé presque partout, notamment aux César, en 2017. On y trouvait déjà une famille polygame, une première épouse (également interprétée par Maïmouna Gueye) dévastée par l’arrivée d’une seconde femme dans le foyer, et une fillette encaissant la nouvelle, cachée sous le lit parental.

‘mougn’, ‘supporte’, par respect de Dieu, pour le bien de tes enfants… »

« Mes parents sont originaires du Sénégal, et l’un des mots que j’ai le plus entendus chez nous, et qui s’adressait exclusivement aux femmes, c’est ‘mougn’, ‘supporte’, par respect de Dieu, pour le bien de tes enfants… », explique la réalisatrice, qui a été élevée à Paris avec ses neuf frères et sœurs par deux mamans. L’islam est invoqué pour justifier les injustices faites aux femmes. Et les vieilles « tantes » sont là pour imposer aux plus jeunes ce qu’elles ont elles-mêmes subi.

Face à ce monde morne de rigueur et de privation, où le désir semble hors-la-loi, Maïmouna Doucouré décrit un autre système, apparemment plus attirant, mais tout aussi contraignant. Un monde où les filtres Instagram font pétiller le réel, où la vie ressemble à un clip, où le miroir des likes virtuels permet de se trouver infiniment plus belle et réellement aimée.

Une petite de 12 ans m’a avoué qu’elle se prostituait »

La réalisatrice raconte avoir eu l’idée de Mignonnes en assistant à une fête de quartier, dans l’est parisien. « Des filles de 14 ou 15 ans se produisaient sur scène en faisant des mouvements de twerk, j’étais choquée… Et j’ai essayé de comprendre », raconte-t-elle. Son enquête durera un an et demi, durant lequel elle découvrira un monde insoupçonné, celui où des gamines qui prennent des poses suggestives en string sont suivies par plus de 400 000 abonnés, où des collégiens tentent de reproduire des vidéos porno dans les toilettes de leur établissement. Un monde parfois réellement terrifiant. « J’en tremblais, parfois j’ai pleuré… Une petite de 12 ans, par exemple, m’a avoué qu’elle se prostituait. »

Miroir aux alouettes 2.0

“Mignonnes”, de Maïmouna Doucouré, 1h35, sort le 19 août en France.

La cinéaste ne voulait pas réaliser un long métrage de prévention plombant. Elle obtient le même effet dissuasif en racontant une histoire enlevée qui déjoue les effets pervers de ce miroir aux alouettes 2.0. C’est un pari réussi, d’autant que Maïmouna Doucouré maîtrise parfaitement sa caméra et filme à fleur d’épiderme, avec énormément d’empathie, ses pré-adolescentes.

Maïmouna Doucouré filme à fleur d’épiderme

Reste quelques moments de gêne, car en filmant ses « mignonnes » dans des poses lascives, en insistant sur leurs fesses ou leurs seins naissants, leurs bouches ouvertes mimant la gourmandise, la réalisatrice donne justement à voir ce qu’elle dénonce, des petites filles hyper-sexualisées. On ne doute évidemment pas des intentions de la cinéaste, et on espère que la censure n’empêchera pas cette œuvre salutaire de conquérir le continent.

Échapper aux injonctions de tout poil

On ne lèvera pas le voile sur l’issue solaire du long métrage, qui ouvre une troisième voie permettant d’échapper aux injonctions de tout poil. « Dans Mignonnes, j’ai un peu fait ma psychanalyse, avoue Maïmouna Doucouré. J’ai dit à ma mère les choses que je n’avais jamais réussi à lui dire… Et je lui ai fait dire ce que j’aurais aimé entendre. »

 

 

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