Société

En Italie, des migrants tunisiens menacés d’expulsion

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 18 août 2020 à 10h17
Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020 (illustration).

Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020 (illustration). © Santi Palacios/AP/SIPA

Plus de 4 000 Tunisiens ont débarqué dans la péninsule italienne durant le mois de juillet. Après avoir été mis en quarantaine sur des ferrys en raison du coronavirus, ils vivent dans la crainte d’être renvoyés au pays.

« Kais Saïed, tes électeurs, c’est nous ! » C’est ainsi que commence une vidéo postée sur les réseaux sociaux par un groupe de migrants tunisiens arrivés en Italie. Elle montre une dizaine de jeunes dans un couloir du ferry Azzurra, au large du port de Trapani – à l’Ouest de la Sicile, plus proche de Tunis que de Rome – où les Harragha [migrants clandestins venus du Maghreb] sont placés en quarantaine avant d’être renvoyés en Tunisie. Ils pointent du doigt leur président et demandent des explications : « Kais Saïed, as-tu signé un nouvel accord d’expulsion ? »

Dans une autre vidéo tournée à Lampedusa et publiée cette fois sur YouTube, d’autres jeunes racontent la crise économique qui les a poussés à quitter le pays et promettent de « manifester leur colère » si rien ne change.

Selon les données publiées par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), entre début juin et fin juillet, 5 655 Tunisiens ont pris la mer pour rejoindre illégalement les côtes de la Péninsule, à seulement 140 kilomètres de distance. Depuis le début de l’années 2020, le nombre des arrivées en Italie a triplé par rapport à l’année précédente.

Placés sur des ferrys

En raison de la crise sanitaire liée au coronavirus, le ministère italien de l’Intérieur a alors décidé de placer ces nouveaux arrivants en quarantaine non pas dans les centres d’accueil présents sur le continent, déjà surpeuplés, mais sur des ferrys mis à disposition par les compagnies maritimes du pays, déployées le long des côtes siciliennes.

Un choix qui fait polémique et, selon plusieurs associations locales de défenseurs des droits humains, risque au contraire de favoriser la propagation du Covid-19.

Les autorités italiennes ont confirmé 24 cas positifs sur ces bateaux

« Il n’y a pas de transparence, on ne connait pas quelles sont les conditions de vie sur ces bateaux. On sait juste que 24 cas positifs y ont été confirmés par les autorités italiennes », indique Imed Soltani, président de Terre pour tous, qui représente les familles des desparecidos [disparus] tunisiens en Méditerranée depuis 2011.

En cas de naufrages, l’association s’engage à tout faire pour restituer les corps aux familles. « C’est ce qui s’est passé après la mort du jeune tunisien qui se trouvait sur le navire Moby Zazà », rappelle Imed Soltani. Ce 20 mai, Bilel Ben Mansoud a été retrouvé au large de Porto Empedocle (sud de la Sicile), où un ferry accueillant des migrants en quarantaine était amarré. Selon les premières reconstructions, le jeune de 22 ans s’est jeté du bateau pour atteindre la côte à la nage. Il portait un gilet de sauvetage, mais cela n’a pas suffi à lui sauver la vie.

Plusieurs groupes de migrants installés dans des centres d’accueil siciliens ont par ailleurs pris la fuite en dénonçant des conditions de détention inhumaines et la surpopulation. « Ces tragédies pourraient être évitées, affirme Imed Soltani. Il faut chercher des solutions réelles et communes entre pays, qui ne se limitent pas à une expulsion massive », explique-t-il.

Pour que les politiques migratoires entre les deux pays changent, cet activiste a organisé un sit-in devant l’ambassade d’Italie à Tunis ce 11 août. « Nous avons demandé des réponses à notre gouvernement sans rien obtenir. Symboliquement, nous nous sommes adressés directement au représentant de l’Italie en Tunisie », explique-t-il.

Reprise des expulsions

La veille, le 10 août, l’Italie a recommencé à expulser les migrants de nationalité tunisienne, comme le prévoit une convention signée en 2011. Après la révolution, plus de 25 000 Tunisiens avaient débarqué dans la Péninsule en l’espace de quelques jours.

Ces dix dernières années, plus de 25 000 Tunisiens ont ainsi été rapatriés. Deux charters transportant chacun quarante personnes décollent de l’aéroport de Palerme chaque semaine.

À cause de la pandémie de coronavirus, ces vols avaient été suspendus. Aujourd’hui, face à une nouvelle augmentation des arrivées, l’accord a été réactivé lors de la visite de la ministre italienne de l’Intérieur Luciana Lamorgese à Tunis fin juillet. Les charters ont redécollé, avec une limite fixée à 20 passagers par le gouvernement tunisien.

« On lit cette nouvelle dans la presse italienne, mais personne ne l’a diffusée en Tunisie, dénonce Imed Soltani. Ces rapatriements violent le droit international humanitaire, car les procédures d’identification ne sont pas respectées, dénonce Imed Soltani. Nous demandons à ce que le droit soit appliqué ».

En effet, l’accord conclu il y a dix ans entre le gouvernement de Béji Caïd Essabsi et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Roberto Maroni, contredit les conventions internationales, comme l’a confirmé depuis la Cour européenne des droits de l’Homme.

Lors de sa visite, la ministre Lamorgese a promis à la Tunisie des nouveaux radars ainsi que des moteurs hors-bord, et s’est engagée à financer la maintenance des bateaux et une formation pour les gardes-côtes locaux. Rome s’assure ainsi que les gardes côtes tunisiens – tout comme leurs homologues libyens – disposent des équipements nécessaires pour enrayer les départs.

Selon le FTDES, 250 bateaux ont été interceptés en mer pendant le mois de juillet. Lors d’une visite à Sfax et Mahdia, Kaïs Saied a pourtant assuré que « l’approche sécuritaire n’est ni la meilleure qui soit ni suffisante pour éradiquer ce phénomène ».

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte