Société

Plage, alcool, fête… L’inextinguible soif de vie des Algériens

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Mis à jour le 19 août 2020 à 10h48
Malgré la pandémie de Covid-19 et l'interdiction d'accès aux plages, les bords de mers sont pris d'assaut en Algérie.

Malgré la pandémie de Covid-19 et l'interdiction d'accès aux plages, les bords de mers sont pris d'assaut en Algérie. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Pandémie de coronavirus, manque de cash, incendies… Pour contrer la morosité, les Algériens ont choisi de croquer la vie à pleines dents. Quitte à braver les interdits.

Dans un petit village de la vallée de la Soummam, au cœur de la Kabylie, un magasin de boissons alcoolisées à emporter attire chaque jour une foule aussi assidue que discrète.

Rideaux métalliques baissés, c’est par une petite porte dérobée que les clients accèdent à ce nirvana des amateurs de petite mousse bien fraîche.

Le commerce est « ouvert » dès les premières heures de la matinée, mais, à la nuit tombée, c’est la cohue pour se faire servir.

Officiellement, les magasins d’alcool sont fermés depuis le mois de mars dernier

Officiellement, les magasins d’alcool, de même que tous les débits de boissons, sont fermés par un arrêté du wali depuis le mois de mars dernier.

Leurs propriétaires savent qu’ils risquent de très grosses amendes, le retrait de leur licence et la fermeture définitive de leurs commerces s’ils sont pris en flagrant délit de violation de la loi.

Marché parallèle

Cependant, des vigiles postés à l’extérieur veillent au grain, et les caméras de surveillance, à l’intérieur du magasin, permettent de prévenir à temps de toute descente des gendarmes.

Dans la région, ils sont plusieurs magasins à travailler ainsi clandestinement. Entre les autorités et les vendeurs d’alcool, un accord tacite semble s’être conclu : les uns travaillent à rideau baissé tandis que les autres baissent les yeux et font semblant de n’avoir rien vu.

En canettes ou en bouteille, les bières s’arrachent par caisses entières

En canettes ou en bouteille, les bières s’arrachent par caisses entières. Le magasin est plutôt bien achalandé. Des rayons entiers de vins locaux et importés, une impressionnante offre en matière de spiritueux et des dizaines de marques de bières à ne plus savoir ou donner de la poche.

« Nous avons beaucoup de clients qui viennent des régions limitrophes où l’alcool n’est pas disponible, et ils ont l’habitude de s’approvisionner pour plusieurs semaines », dit le gérant du magasin.

Cache-cache avec les gendarmes

En ce lundi 10 août, des centaines de voitures, pour la plupart immatriculées à Alger, forment un bouchon de plusieurs kilomètres à la sortie d’autoroute vers Béjaïa et Jijel et leurs célèbres stations balnéaires.

L’annonce, quelques heures plus tôt, par le gouvernement de lever l’interdiction de circulation entre 29 wilayas, de réaménager les horaires du couvre-feu, qui passe de 23 heures à 6 heures du matin, et la promesse de rouvrir les plages à partir du 15 août a redonné du baume au cœur à beaucoup de citoyens.

Même fermées, les plages ont continué à recevoir des milliers d’estivants

Les routes de la mer ont retrouvé leurs encombrements coutumiers des périodes estivales. Toutefois, même fermées, les 426 plages autorisées à la baignade le long des 1600 kilomètres de côtes algériennes ont continué à recevoir des milliers d’estivants, qui ont parfois joué à cache-cache avec les gendarmes.

« Six mois de confinement, de peur, d’angoisse et de déprime. Je n’ai qu’une envie : piquer une tête dans l’eau et tout oublier », dit Toufik, cadre dans une banque, qui s’apprête à prendre ses quartiers d’été à Tigzirt, petite station balnéaire à 70 kilomètres à l’est d’Alger.

Continuer à faire la fête, même quand tout val mal

Les déceptions d’un Hirak qui n’a pas tenu ses promesses, la pandémie du coronavirus, la chute brutale des prix du pétrole, la crise économique qui se profile à l’horizon et une actualité morose faite de feux de forêt, de scandales et de procès politico-financiers ont créé une angoisse sourde et un profond malaise social chez beaucoup de citoyens algériens.

L’inextinguible soif de vie des Algériens est toujours là

Mais, malgré tout, leur volonté de faire la fête même quand tout val mal et leur inextinguible soif de vie – qui ne les a jamais quittés même au plus fort des années noires du terrorisme – sont toujours là.

Le vent de panique qui avait soufflé sur le pays au tout début de l’épidémie et qui avait poussé les Algériens à se calfeutrer chez eux après avoir constitué d’importants stocks de semoule, farine, huile et autres produits alimentaires de première nécessité semble désormais passé.

Les bavettes et les gestes barrières sont entrés dans les mœurs. Et ce mois d’août, les statistiques des contaminations semblent s’être stabilisées, entre 500 et 600 cas quotidiens.

Espoir

Les experts parlent désormais de « plateau ». De quoi redonner un peu d’espoir, même si beaucoup de monde avoue n’avoir aucune confiance dans les chiffres annoncés par les autorités.

Salim et Zhor, quatre enfants, tous deux fonctionnaires, sont arrivés de Tindouf, du fin fond du désert. Quatre jours pour avaler les 2 150 km de route et plusieurs haltes pour se remettre de la fatigue et de la chaleur qui faisait fondre l’asphalte aux heures les plus chaudes.

Chaleur et confinement, les enfants ont failli devenir fous. Et nous avec

Ils vont passer quelques jours chez la famille avant de prendre la direction de la petite ville balnéaire de Ziama, à Jijel, où ils ont loué un appartement les pieds dans l’eau à 4 000 dinars la journée.

« Cette année, il a fait des températures de plus de 50 degrés, y compris la nuit. Chaleur et confinement, les enfants ont failli devenir fous. Et nous avec », dit Salim.

Vacances à tout prix

Ces dernières décennies, Jijel et Béjaïa, villes côtières qui comptabilisent près de 170 kilomètres de littoral, sont devenues les destinations privilégiées de beaucoup de touristes.

Criques rocheuses, plages de sable fin, forêts verdoyantes et rivières aux gorges fraîches et profondes attirent les touristes par centaines de milliers.

Sur la côte ouest de Béjaïa, des dizaines de résidences huppées et de villages touristiques de luxe ont poussé comme des champignons.

Les résidences de la côte ouest de Béjaïa servent de refuge aux classes aisées, qui y organisent des week-ends de folie

C’est le refuge des classes aisées qui peuvent s’offrir des appartements à 2 milliards de centimes. Quand ce ne sont pas papa et maman qui viennent pour les vacances, ce sont les enfants qui y organisent des soirées ou des week-ends de folie.

La marina du tout nouveau petit port de pêche de Tala Yilef (La Source au Sanglier) accueille de plus en plus de yachts et de bateaux de plaisance. Ceux qui n’ont pas les moyens d’en être propriétaires peuvent toujours en louer un pour 10 000 dinars la journée et faire du jet-ski pour 5 000 dinars l’heure.

À 100 dinars la journée, prix d’un sandwich frites-omelette pour les plus démunis, ou à 10 000 dinars la journée pour ceux qui en ont les moyens, ce samedi 15 août, la mer sera ouverte pour tous.

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