Politique

Mali : le processus de paix entravé par de hauts gradés de l’armée, selon un rapport confidentiel de l’ONU

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Mis à jour le 2 décembre 2020 à 15:58

Des soldats maliens dans le nord du pays, en février 2017 (archives / Illustration). © Pascal Guyot/AP/SIPA

Plusieurs hauts responsables maliens, dont l’ancien chef d’état-major Keba Sangaré, ont délibérément entravé la mise en œuvre des accords d’Alger. C’est ce que pointe un rapport d’experts de l’ONU, encore confidentiel, que Jeune Afrique a pu consulter.

Plus de cinq ans après sa signature, comment expliquer les lenteurs dans l’application de l’accord de paix d’Alger ? Pour la première fois, le groupe d’experts de l’ONU met directement en cause des responsables maliens, accusés d’avoir entravé la mise en œuvre de l’accord de paix signé entre le gouvernement malien, plusieurs groupes armés du nord et des milices pro-gouvernementales.

Le rapport, qui se concentre sur les principaux points d’achoppement entre ces signataires de l’accord, désigne également plusieurs personnalités comme étant responsables de faire obstacle à la paix. En août 2018, un précédent rapport avait déjà pointé du doigt plusieurs leaders de groupes armés, accusés de coopérer avec des groupes terroristes ou des trafiquants. Un an plus tard, en juillet 2019, plusieurs personnalités avaient été ciblées par des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU.

Cette fois, le rapport des experts de l’ONU, transmis au Conseil de sécurité le 7 août et qui devrait être rendu public dans le courant de la semaine prochaine, cite nommément des responsables de la hiérarchie militaire et du renseignement. Une première. Dans leurs précédents rapports, les experts avaient en effet certes déjà évoqué des responsabilité du côté de Bamako, mais sans jamais citer de noms.

« Négligence et refus d’agir »

Ce rapport « décortique ce système assez sophistiqué de manipulation d’acteurs dans la mise en œuvre de l’accord », estime une source onusienne qui s’est confiée à Jeune Afrique. Selon lui, le gouvernement « ne peut pas parler de bonne foi si, intentionnellement, il met en œuvre des stratégies qui servent à mettre des bâtons dans les roues aux autres signataires. »

Le processus de paix a notamment été gravement perturbé, estiment les experts, par « un processus de prise de décision qui pose question, en particulier celui du brigadier-général Keba Sangaré », le chef d’état-major de l’armée de terre, mis en cause à plusieurs reprises et notamment accusé de « négligence et refus d’agir » par les experts.

Le rapport dénonce ainsi sa décision de retarder le redéploiement d’éléments de l’armée malienne dans le nord du pays, fin 2019. L’incident a marqué « le début d’un cycle d’erreurs planifiées et de tactiques de délai qui ont provoqué le mécontentement des groupes armés », indiquent les experts.

Est également pointée du doigt la mauvaise volonté dont a fait preuve le gouvernement dans la mise en place des bataillons mixtes. Et en particulier les réticences de Bamako à respecter le principe dit des « trois tiers », qui consiste à créer des bataillons constitués – et dirigés – , à parts égales par des membres des trois groupes signataires – membres de l’armée régulière, de groupes armés du Nord et de milices pro-Bamako.

Ces bataillons mixtes doivent ensuite être progressivement déployés dans les principales villes du pays, à l’instar de Kidal, où l’armée malienne s’est réinstallée en février dernier après en avoir été chassée.

Ogossagou aurait pu être évité

Mais c’est surtout les révélations au sujet du massacre d’Ogossagou qui posent le plus question. Le rapport estime en effet que le massacre du 14 février 2020 aurait pu être évité. Au cours des dix heures qui ont précédé l’attaque, le général Keba Sangaré a ainsi été « appelé de nombreuses fois et a reçu des messages l’informant de la menace, de la préparation et du début des tueries », écrivent les auteurs du rapport.

Or, en tant que commandant du quartier général des forces interarmées pour les opérations dans la région Centre – un poste où il a été nommé en décembre 2019, il « avait le pouvoir ultime de décision et l’autorité pour instruire l’unité de l’armée postée à Ogossagou de ne pas quitter le village le 13 février, avant l’arrivée de l’unité de relève ». Une décision qui a laissé la voie libre aux assaillants, alors que des troupes, localisées à Koro, à 54 kilomètres de là, auraient pu intervenir.

Après cet épisode, le général Sangaré avait été relevé de ses fonctions dans le centre, avant d’être remplacé en tant que chef d’état-major de l’armée malienne en mai 2020.

« Stratégie officieuse d’obstruction »

Autre personnalité indexée par les auteurs du rapport, le patron des services de renseignement, le général Moussa Diawara, directeur général de la Sécurité d’État. Nommé à la tête de la Sécurité d’État en 2013, Moussa Diawara est réputé proche du président IBK. Il est notamment le cousin de son chef d’état-major particulier, le général Oumar Dao.

« Le service de Sécurité d’État malien, sous la direction du général Moussa Diawara, est devenu le nouveau vecteur institutionnel d’une stratégie officieuse d’obstruction [de l’accord de paix], en retardant la mise en œuvre de l’accord. La stratégie, qui aurait été élaborée par un cercle proche du président malien, a perturbé les efforts d’autres membres du gouvernement et de l’administration » pour faire avancer les dispositions de l’accord, affirment les experts.

Le rapport évoque notamment « le financement direct par la Sécurité d’État d’individus-clé qui ont créé des groupes dissidents du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) en 2016 ». Des divisions qui ont « contribué à affaiblir et à déstabiliser la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) » et entraîné un « changement de l’équilibre des forces » entre le MNLA et le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA).

Les experts affirment également avoir obtenu l’information « de première main », selon laquelle la Sécurité d’État a « alimenté les divisions internes au sein de la Plateforme », un groupe armé réputé pro-Bamako, « en manipulant les listes [établies] pour le processus de désarmement, démobilisation et réintégration ».

Le rapport pointe également du doigt les rapports « dangereux » entretenus entre Bamako et certaines milices. « En plus de bénéficier du soutien de l’État malien, les milices pro-gouvernementales ont reçu un support financier important d’hommes d’affaires influents et de trafiquants du Nord-Mali, en échange de leur protection et de promesses d’impunité », dénonce le rapport. Une stratégie historique qui « n’a pas changé à la signature de l’accord en 2015 par le gouvernement », soulignent les experts.

« L’influence politique et la popularité locale grandissante » de la milice Dan Na Ambassagou inquiète également les experts, qui estiment que ce groupe armé, décrit comme « incontrôlable », est « une menace majeure pour la sécurité de la région ». La milice « s’associe à des groupes similaires au Burkina Faso pour commettre des atrocités contre des civils des deux côtés de la frontière », pointe le rapport. 

Exactions

De manière générale, le panel d’experts déplore une tendance croissante à la violence contre les civils, notamment du fait des forces gouvernementales. Le 6 août dernier, la Minusma, la mission de l’ONU au Mali, dénonçait d’ailleurs une augmentation des violations et des abus des droits humains de près de 6% par rapport au premier trimestre 2020.

Selon l’ONU, 323 personnes ont été tuées entre le 1er avril et le 30 juin 2020. Dans sa note, la Minusma accuse ainsi des membres des Forces armées maliennes (FAMa) de s’être associés avec des groupes d’autodéfense dogons et d’avoir participé à des attaques visant la communauté peule.

Si ces exactions concernent surtout le centre du Mali, « la négligence et la mauvaise conduite des forces armées maliennes et leur incapacité à protéger les civils » érode la confiance des populations du Nord envers les forces de sécurité.

Charge désormais au Conseil de sécurité de l’ONU, qui a reçu le rapport le 7 août, de statuer sur d’éventuelles sanctions à l’encontre des responsables cités.