Justice

En Algérie, les révélations fracassantes du procès Hamel

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Mis à jour le 13 août 2020 à 15h28
L’ex-patron de la Direction générale de la sûreté nationale, le 1er février 2012.

L'ex-patron de la Direction générale de la sûreté nationale, le 1er février 2012. © Bensalem/Andia.fr

Vengeance, passe-droits, liens avec des narco-trafiquants… Le procès en appel de l’ancien patron de la police algérienne a été le théâtre de confessions pour le moins inédites.

Douze ans de prison ferme et une amende de 8 millions de dinars (53 000 euros) : le verdict prononcé par la cour d’appel d’Alger ce mercredi 12 août à l’encontre du général Abdelghani Hamel, 64 ans, ancien patron de la Direction générale de la sûreté nationale et ex-haut gradé de la garde républicaine, est plus clément que celui réclamé en première instance, qui l’avait condamné à quinze ans de prison ferme.

Des chefs d’inculpation de « blanchiment d’argent, incitation de fonctionnaires pour l’obtention d’indus avantages, non-déclaration de patrimoine et enrichissement illicite », la cour d’appel n’a finalement pas retenu celui de « non-déclaration de patrimoine », un militaire n’étant pas astreint à cette procédure dans la réglementation algérienne.

Le magistrat a en outre prononcé un an de prison avec sursis pour l’épouse de Hamel et des peines allant de un à huit ans pour quatre de ses enfants.

Comment un fonctionnaire payé 480 000  dinars a-t-il pu cumuler une telle fortune ?

Au cours du procès en première instance qui s’est ouvert le 2 juin, les Algériens avaient découvert une liste de biens effarante que détenait la famille Hamel : 135 comptes bancaires en devises et en monnaie nationale, 61 biens immobiliers, plusieurs sociétés ainsi que des ports secs. Comment un fonctionnaire payé 480 000 dinars a-t-il pu cumuler une telle fortune ? s’était alors interrogé le procureur de la République.

De nombreux passe-droits

Une partie de la réponse à cette interrogation centrale est venue de la part d’anciens cadres de l’État, de walis et de responsables de l’Office de promotion et de gestion immobilière (OPGI), qui affirment avoir reçu des instructions de la part Saïd Bouteflika, de l’ancien Premier ministre Noureddine Bedoui, ainsi que de l’ex-wali d’Alger Abdelkader Zoukh en faveur de l’accroissement du patrimoine de la famille Hamel.

Sous la pression des questions du magistrat, les langues se délient

Sous la pression des questions du magistrat, les langues se délient et apportent des précisions sur de moult passe-droits. Deux exemples édifiants sont cités : l’un des fils de Hamel obtient, affirme-t-on, une concession de plus de 1 000 m2 de terres à vocation agricole et touristique.

Le tribunal administratif annule la décision d’attribution pour non-paiement des redevances liées à la réalisation des travaux. Noureddine Bedoui instruit les services concernés d’ignorer cette décision.

La fille d’Abdelghani Hamel cesse aussi de payer les redevances d’une concession dans la capitale. Plusieurs mises en demeure lui sont adressées, qui cessent sur instruction émanant de Zoukh.

Ce mercredi 12 août, la cour d’Alger a ordonné la saisie de tous les biens de la famille, et la confiscation de ses sociétés jugées en tant que personnes morales, condamnées, par ailleurs, à s’acquitter d’une amende de 32 millions de dinars.

Concernant les ex-hauts responsables coaccusés dans l’affaire, le magistrat a prononcé l’acquittement et l’extinction des poursuites à l’encontre de l’ancien ministre de la santé et de la réforme hospitalière Abdelmalek Boudiaf et de l’ancien wali de Tlemcen Bensebane Zoubir.

L’ancien ministre des Travaux publics et des Transports et ex-wali d’Oran Abdelghani Zaalane a écopé, lui, d’une peine de trois années de prison, tandis que quatre années ont été requises contre l’ancien wali de Tipaza Moussa Ghellaï. Ni Noureddine Bedoui, ni Saïd Bouteflika, ni Abdelkader Zoukh n’ont été inquiétés dans le cadre de cette affaire. Mais c’est d’Abdelghani Hamel lui-même que viendront les révélations les plus graves.

Des liens avec les narcotrafiquants

Il accuse l’ex-commandant de la gendarmerie nationale, le général Belkecir, ­­­– objet depuis mardi 11 août d’un mandat d’arrêt international lancé par le tribunal militaire de Blida, pour « haute trahison » — d’être derrière ses déboires judiciaires.

« C’est Belkecir et ses éléments qui sont derrière cette cabale. Pourquoi ? Je vais vous dire ce que je n’ai pas osé dire… Parce que la Présidence m’a demandé de faire une enquête sur son fils qui devait se marier avec la fille du frère du Président. Et, il l’a très mal pris », a soutenu Abdelghani Hamel.

Ils ont juré de se venger de moi parce que j’ai transmis un rapport accablant sur eux

Il a également évoqué des liens entre l’ex-patron de la gendarmerie Ghali Belkecir, l’ex-chef de la deuxième région militaire, le général Kamel Abderrahmane, ainsi que plusieurs officiers de la gendarmerie et de l’armée, avec l’ancien baron de la drogue Ahmed Zendjabil, décédé en 2012.

« C’est ce groupe d’Oran qui est à l’origine de mon incarcération. Ils ont juré de se venger de moi, parce que j’ai transmis, à l’époque, au commandant de la Gendarmerie nationale, le défunt général Boustila, un rapport accablant sur eux. Par la suite, Belkecir et Taifour ne m’ont jamais pardonné, parce qu’ils ont su que le rapport en question était parti de mon bureau. »

Règlement de comptes

Ce qui ressemble à des règlements de comptes entre d’anciens responsables de la sécurité de la wilaya d’Oran a fait réagir, depuis 48 heures, l’ancien chef d’état-major du commandement de la gendarmerie pour la 2e Région militaire, le colonel à la retraite Allal Taifour, qui a nié la totalité des accusations émanant de l’ancien patron de la police dans son implication dans les affaires de drogue.

« Cette affaire a déjà connu son issue en 2001 devant les tribunaux, suite à la plainte déposée par le ministère de la Défense nationale, et a vu la condamnation de l’ensemble des délateurs et autres agents calomniateurs chargés de colporter ces mêmes informations sur instigation du prévenu Hamel et ses pairs, car impliqués eux-mêmes dans des affaires de trafic de stupéfiants », soutient-il.

« Les liens de Hamel avec les narcotrafiquants de la région ont fait l’objet d’un rapport transmis par mes soins au général-major Boustila, qu’il a classé sans suite », avance le colonel à la retraite Allal Taifour.

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