Transport aérien

Après la tempête, un horizon plus clair pour l’Asecna ?

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Mis à jour le 24 août 2020 à 18h03
Vue du siège de l Asecna, à Dakar

Vue du siège de l Asecna, à Dakar © Sylvain Cherkaoui

Malgré la poursuite de l’assainissement des comptes et des investissements stratégiques, le futur de l’Asecna demeure incertain à moins d’un mois de l’élection de son directeur général.

« Namasté ! » C’est les deux mains ainsi jointes que Mohamed Moussa, directeur général de l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar (Asecna), accueille ses visiteurs début août au deuxième étage de l’immeuble parisien de l’institution. Un signe de distanciation sociale, alors que court toujours le risque de deuxième vague épidémique, mais qui pourrait aussi marquer chez lui une certaine quiétude.

Aux commandes de l’agence panafricaine depuis 2017 et candidat à un nouveau mandat lors de l’élection du 14 septembre prochain, l’ancien ministre nigérien de l’Intérieur se targue d’avoir largement fait le ménage dans les comptes de l’institution, dont la gouvernance avait été épinglée dans une enquête exclusive de Jeune Afrique de juin 2019. Mohamed Moussa, présenté par le président nigérien Mahamadou Issoufou et qui a reçu le soutien du chef de l’État sénégalais Macky Sall, sait pourtant que rien n’est jamais joué d’avance.

Le scrutin se tiendra finalement, à la demande du Cameroun, au siège de l’Asecna à Dakar (considéré comme plus neutre) plutôt qu’à Niamey. Il opposera l’ingénieur arborant caftan blanc et toque noire à quatre autres compétiteurs : le Mauritanien Hassena Ould Ely, ancien patron du géant minier national SNIM, le haut fonctionnaire tchadien Mahamat Aware Neissa, Englebert Zoa Etundi, ancien représentant du Cameroun à l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), et Théodore Jousso, ancien ministre centrafricain des Transports.

Une crise aux conséquences majeures

L’heure est grave pour l’institution aux 5 320 agents, chargée d’assurer la sécurité des espaces aériens sur 16 millions de km2, ainsi que le guidage des avions et la maintenance des équipements, à travers ses 57 tours de contrôle réparties sur 25 aéroports internationaux.

Secouée en 2019 par les révélations de Jeune Afrique sur la mauvaise gestion comptable de l’agence entre 2013 et 2017 (avec 15,7 milliards de francs CFA (près de 240 millions d’euros) d’opérations non justifiées sur cette seule année), l’institution internationale créée il y a soixante ans doit elle aussi traverser la tempête de la crise sanitaire.

Alors qu’elle pouvait compter ces dernières années sur une hausse continue de son chiffre d’affaires (214 milliards de F CFA en 2019 contre 209 milliards en 2018 et 185 milliards en 2017), grâce à la progression du trafic et à un meilleur recouvrement des redevances de survol auprès des compagnies (qui sont ses seuls revenus), l’agence panafricaine se retrouve touchée de plein fouet par la fermeture des espaces aériens et la réduction de 80 % du trafic et donc de 83 % des recettes fin avril 2020.

Forte baisse des revenus

L’Asecna projette une baisse de 115,6 milliards de F CFA de ses recettes en 2020 (plus de la moitié de son chiffre d’affaires prévu initialement cette année : 218 milliards) et un recouvrement de 6 milliards de F CFA de redevances. Toujours selon le rapport annuel présenté en juillet, elle a déjà perdu l’équivalent de 44% de son chiffre d’affaires de 2019 entre janvier et juin dernier. L’institution signale cependant une reprise progressive de sa facturation en mai et en juin.

L’institution signale cependant une reprise progressive de sa facturation en mai et en juin. Mais si l’agence subit les conséquences économiques du Covid-19 et pourrait se sentir menacée, « paradoxalement, sa santé financière s’est améliorée », assure Mohamed Moussa.

Dans le cadre de mesures d’austérité, l’Asecna économisera 14 milliards de F CFA d’ici à décembre sur le coût de sa masse salariale (promotions retardées et report des hausses de salaires) et gèlera 36 milliards d’investissements « non-prioritaires » (constructions de bâtiments). Autant de dépenses du budget initial qui seront évitées.

Financements d’Ecobank et de l’AFD

L’agence entend en revanche poursuivre ses investissements stratégiques. Elle a ainsi décroché, en mai, un financement de 100 milliards de F CFA auprès d’Ecobank et bénéficié d’une première tranche de 10 milliards de crédits de l’agence française de développement (AFD). Deux autres versements sont attendus en octobre (10 milliards F CFA) et l’an prochain (20 milliards F CFA).

Mohamed Moussa s’en réjouit, d’autant plus qu’il y a cinq ans, l’AFD, la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Société financière internationale (IFC) avaient refusé de s’engager aux côtés de l’Asecna, « en l’absence de visibilité sur la situation comptable et financière de l’organisation », précisaient-elles dans un courrier du 15 novembre 2015.

Car l’organisation internationale revient de loin. Entre 2012 et 2015, l’Asecna, n’avait pas vu ses comptes certifiés et publiés à temps. Sa trésorerie était même passée de 95,6 milliards de F CFA en 2011 à 27,6 milliards en 2015. Signe de cette précarité : son avion-laboratoire, un ATR 42, aujourd’hui réparé, était resté trois ans sur un tarmac à Toulouse (France), faute de moyens.

La mauvaise informatisation de la gestion en 2012 et de sévères défaillances dans le contrôle interne avaient occasionné un immense désordre dans ses écritures, parfois très anciennes, laissant entrevoir nombre de trous dans la trésorerie, voire des opérations financières non justifiées, sinon douteuses.

Des comptes enfin assainis ?

Une situation dont l’agence assure être en train de se relever – même si les rapports de la Commission de vérification des comptes (CVC) n’en témoignent pas encore. L’agence n’avait pas encore finalisé fin juillet ses comptes 2019, alors qu’ils sont habituellement prêts en début d’année. Raison avancée par Mohamed Moussa : « La fermeture des frontières empêche les contrôleurs de la CVC de se déplacer dans les pays pour réaliser leur échantillonnage ».

Si l’on se réfère aux dernières études disponibles, les rapports de la CVC pour l’année 2018 – présentés en juillet 2019 – que Jeune Afrique a pu consulter réitèrent les réserves de 2017. Ils indiquent par ailleurs une « hausse des comptes débiteurs (13,5 milliards de F CFA) de 57 % par rapport à 2017 », c’est-à-dire des opérations non analysées et non apurées.

Dans la salle de contrôle de l'Asecna, en 2011, à Dakar (Illustration).

Dans la salle de contrôle de l'Asecna, en 2011, à Dakar (Illustration). © Guillaume BASSINET pour JA

Cette situation a poussé la direction de l’agence, désormais soumise à un triple contrôle (contrôleur financier, CVC et inspection générale, créée ces dernières années), à confier l’audit externe de ses comptes au cabinet américain Grant Thornton sur la période 2017-2020. Une condition sine qua non d’ailleurs au soutien de l’AFD.

L’agence s’est surtout engagée à un long travail d’apurement de ses comptes sur une période de trente ans. Une procédure qui a été lancée en 2019 par le conseil d’administration – après la parution de l’enquête de Jeune Afrique. Selon le DG de l’Asecna, 34 milliards de F CFA d’anciennes dépenses dont les traces et justifications s’étaient égarés dans le maquis des comptes de l’institution auraient ainsi déjà été identifiées et renseignés.

Une analyse approfondie des comptes sur trente ans

Le dirigeant nigérien rappelle qu’à son arrivée, en 2017, les restes de créances à recouvrer dépassaient 194 milliards de F CFA, soit près de un an de revenus. Une situation critique que ses équipes se sont attachées à résoudre, appuyées par cinq cabinets de conseil.

 

Selon nos informations, ces 194 milliards de F CFA ont déjà été recouvrés notamment auprès des compagnies aériennes. Ils ont permis à l’Asecna d’apurer une bonne part de son passif : 91 milliards de dettes accumulées auprès de ses fournisseurs, 23 milliards de dette sociale (organismes de retraite…) et 11 milliards de dette auprès des organismes d’assurances ont ainsi été réglées ces dernières années. Par ailleurs, le délai de règlement des factures a été réduit d’un tiers à 14 jours, note Mohamed Moussa qui fait valoir ses bons indicateurs, tableaux à l’appui.

Si le trafic ne reprend pas, on ne pourra plus répondre à nos obligations régaliennes

L’agence basée à Dakar continue donc de faire le ménage et de recoller les morceaux dans ses comptes. Elle assure renforcer son contrôle interne et la validation hiérarchique des dépenses. Mieux : forte de l’apport d’Ecobank et de l’AFD, elle dispose désormais d’une enveloppe non-négligeable – qui pourrait atteindre 200 milliards de F CFA selon nos informations – pour assurer ces investissements.

Mais elle devra continuer de gérer prudemment ses ressources. En effet, 140 milliards doivent servir à financer de lourds investissements dans des équipements, comme le système de surveillance satellitaire SBAS de Thalès, qui permet à l’agence d’étendre ses services de navigation à tous les aéroports du continent.

Inquiétudes de long terme

Cela n’éteint pas les inquiétudes à plus long terme. « À lui seul, SBAS consomme 100 milliards. On a les ressources pour travailler en 2020 et les moyens en 2021, mais si le trafic ne reprend pas, on sera vite exposé, on ne pourra plus répondre à nos obligations régaliennes », avertit Mohamed Moussa.

Depuis l’acquisition de son autonomie financière en 1994, l’agence ne dépendait plus des subsides de ses membres et de la contribution française. Mais l’ancien ministre nigérien a été encouragé par les états membres à solliciter de manière anticipée des subventions « pour couvrir les pertes et assurer les projets de sécurité » auprès d’institutions comme la BAD, l’Union africaine, l’Union européenne, la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU et la France, auprès de laquelle l’Asecna a déposé un dossier le 5 juin. « Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a répondu que la France serait disposée à travailler sur le dossier », assure Mohamed Moussa.

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